Alexandra Goujon : « L’Ukraine, entre sujet et objet de l’Histoire ».

Pour son premier débat stratégique organisé depuis la rentrée, l’IHEDN choisit un sujet d’actualité : l’Ukraine. Alexandra Goujon est l’auteure de L’Ukraine de l’indépendance à la guerre, publié aux éditions Le Cavalier bleu, dans la collection Idées reçues. L’essentiel de son intervention autour de 5 idées reçues.

Pour son premier débat stratégique organisé depuis la rentrée, l’IHEDN choisit un sujet d’actualité : l’Ukraine. Alexandra Goujon est l’auteure de L’Ukraine de l’indépendance à la guerre, publié aux éditions Le Cavalier bleu, dans la collection Idées reçues. L’essentiel de son intervention autour de 5 idées reçues

Alexandra Goujon est spécialiste de l’Ukraine et de la Biélorussie, politiste, maître de conférences à l’université de Bourgogne et enseignante à Sciences Po. Dans « L’Ukraine de l’indépendance à la guerre », chaque chapitre commence par une affirmation qu’Alexandra Goujon déconstruit, afin de battre en brèche les idées reçues. Ce livre permet également de remonter aux origines, de dresser les liens par lesquels le passé éclaire le présent. Il parle de l’Ukraine, mais aussi de la Russie et plus largement de l’Union européenne, en tant qu’espace européen, des relations transatlantiques, de nous en tant qu’Européens impliqués dans cette guerre.

Un livre prémonitoire ?

Alexandra Goujon ne considère pas son ouvrage comme un livre prémonitoire puisque comme elle aime à le rappeler le conflit n’a pas débuté le 24 février 2022. Pour les Ukrainiens, l’offensive russe est bien la 2e étape d’une guerre qui a commencé avec l’annexion de la Crimée fin février 2014. Elle est également le développement d’un conflit qui a sévi dans le bassin minier du Donbass ukrainien depuis le printemps 2014, entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes qui fait 14 000 morts avant l’invasion massive de février 2022. Le 11 mai 2014, des référendums d’indépendance avaient été organisés dans les territoires occupés des régions de Donetsk et de Louhansk.

Le monde russe, un seul peuple ?

Alexandra Goujon rappelle que la Russie a toujours existé comme État impérial : à l’époque de l’Empire russe comme à celle de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) entre 1922 et 1991. Au temps de l’URSS, il y avait une hiérarchie entre les peuples qui contredisait le discours officiel de fraternité. Les Ukrainiens y étaient considérés comme un peuple inférieur aux Russes à l’image de leur statut de « Petits Russes » dans l’Empire. Aujourd’hui, les autorités politiques russes sont toujours dans cette politique impériale et de conquête territoriale. Cette guerre n’est pas simplement une guerre d’annexion. Elle vise à diminuer au maximum le territoire de l’État ukrainien voire à le supprimer. La Russie souhaite la reddition de l’Ukraine, le changement de son gouvernement. S’il y a une invasion militaire, c’est parce que la Russie n’arrivait pas à obtenir ce changement par la voie politique.

L’Ukraine, un petit pays du « monde russe » ?

Alexandra Goujon travaille sur l’Ukraine depuis les années 1990, un sujet d’étude que certains chercheurs considéraient comme peu important : « un pays mineur ». Elle rappelle que l’historiographie française a adopté cette historiographie russe, puis soviétique en considérant l’Ukraine comme la périphérie de la Russie. Dans l’imaginaire collectif, l’Ukraine est donc rattachée à l’Empire russe, et au « monde russe » de Vladimir Poutine. Cette vision écarte l’Ukraine en tant que sujet de l’histoire et nous la présente comme un objet de l’histoire. Aujourd’hui, l’Ukraine est soumise à une décision de la Russie de l’envahir, en niant sa légitimité en tant qu’État. Alexandra Goujon rappelle que les Ukrainiens ont une autre vision de leur pays : « pour eux ils sont acteurs et sujets de l’histoire », « ils ne veulent pas être soumis à une puissance étrangère ».

L’Ukraine, un État tampon ?

Cette idée accorde à l’Ukraine une souveraineté limitée. Comme si l’Ukraine ne pouvait décider pour elle-même. Depuis l’invasion, le pourcentage d’Ukrainiens souhaitant l’adhésion de leur pays à l’Union européenne et à l’Otan avoisine ou dépasse les 80%. Alexandra Goujon revient sur ces volontés d’adhésion portées par l’État ukrainien et sur la réponse des dirigeants des États membres de l’UE et de l’Otan. Intégrer une organisation suppose que les autres membres vous acceptent à l’unanimité. Il faut donc les convaincre. L’UE a créé une politique de voisinage pour des pays qui n’avaient pas vocation à y entrer. C’était toute l’ambiguïté de cette rhétorique qui considérait l’Ukraine comme faisant partie de la « famille » européenne sans perspective d’adhésion. Mais, le 23 juin 2022, le statut de candidat a été accordé à l’Ukraine et à la Moldavie. L’Ukraine passe de la politique européenne de voisinage à la politique d’élargissement. 

L’Ukraine, un pays fracturé ?

Alexandra Goujon revient sur l’image qu’on se fait de l’Ukraine : « un pays fracturé, divisé géographiquement, économiquement, politiquement, culturellement ». On présentait cette hétérogénéité comme nécessairement source de division et de conflit. Nous n’avons pas vu ce qui pouvait unir les Ukrainiens. Ce qui explique, pourquoi la résistance nationale a tellement surprise en Occident. Pour Alexandra Goujon, cette résistance s’exprime comme un effet miroir entre la population mobilisée et le président Volodymyr Zelensky. « Zelensky emporte son pays et ces citoyens le portent. » Il faut aussi rappeler que cette mobilisation date de 2014. Elle est existentielle pour les Ukrainiens. Alexandra Goujon nous cite un adage ukrainien : « si la Russie arrête le combat, la guerre s’arrête. Si les Ukrainiens arrêtent de combattre, l’Ukraine cesse d’exister. »