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Julien Vercueil : « La guerre et les sanctions ont coûté à la Russie 5 % de son PIB »

Les sanctions occidentales contre la Russie l’ont privée de « deux ans de croissance économique », l'accélération de la hausse des prix alimentaires mondiaux est bien due à la guerre d’agression russe en Ukraine : l’économiste Julien Vercueil livre son analyse à l’IHEDN.
Julien Vercueil : « La guerre et les sanctions ont coûté à la Russie 5 % de son PIB »

Docteur en sciences économiques, Julien Vercueil est professeur des universités et vice-président de l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Après sa thèse sur la transition et l’ouverture de l’économie russe entre 1992 et 1999, il s’est spécialisé sur l’économie de la Russie et des États postsoviétiques, ainsi que sur le commerce international. Depuis le début de la guerre, il se penche en particulier sur l’impact des sanctions occidentales sur l’économie russe.

L’UNION EUROPÉENNE A DÉJÀ ADOPTÉ 13 « TRAINS DE SANCTIONS » CONTRE LA RUSSIE, EN PLUS DES SANCTIONS AMÉRICAINES OU BRITANNIQUES. QUEL EST LEUR IMPACT RÉEL SUR L’ÉCONOMIE DU PAYS ?

Les premières sanctions (financières) ont considérablement déstabilisé le système financier russe, déjà durement touché par l’entrée en guerre. Les fuites de capitaux qu’elles ont accélérées risquaient en effet de vider en quelques semaines les réserves de la Banque centrale de Russie et de provoquer une crise financière majeure. Les autorités monétaires ont réagi promptement et ont réussi à cantonner l’impact en instaurant un contrôle des changes drastique, plus strict encore que lors du krach de 1998.

Les salves suivantes de sanctions, qui touchaient davantage l’économie réelle (exportations et importations) ont eu des effets sectoriels. C’est le cas pour les exportations occidentales de composants sensibles ou à double usage [NDLR : industriel et militaire] : il est encore aujourd’hui, de l’aveu même de la grande majorité des entreprises russes interrogées, plus difficile et plus coûteux pour elles de s’approvisionner en composants et machines importés qu’avant la guerre.

L’inflation, qui persiste en Russie à des niveaux relativement élevés deux ans après le début de la guerre, n’est que faiblement liée aux sanctions, mais elle n’y est pas totalement étrangère et représente un déséquilibre important de l’économie. Si l’on dresse un bilan global de ces deux années, on peut dire que la guerre et les sanctions ont coûté à la Russie 5 à 6 % de son PIB, soit deux ans de croissance économique. Et elles continueront de peser à l’avenir sur l’économie russe.

LA RUSSIE PARVIENT-ELLE À CONTOURNER CES SANCTIONS ? UN RAPPORT DE LA KYIV SCHOOL OF ECONOMICS ESTIME QU’ENTRE JANVIER ET OCTOBRE 2023, PRÈS DE LA MOITIÉ DES COMPOSANTS DESTINÉS AUX ÉQUIPEMENTS DE GUERRE PROVENAIENT DE PAYS AYANT ADOPTÉ DES SANCTIONS…

C’est un point qui avait déjà été observé pour d’autres pays sous sanctions, comme l’Iran [NDLR : régulièrement sanctionné depuis 1979]. Oui, l’économie russe s’adapte et parvient dans une certaine mesure à contourner les sanctions occidentales. Ceci parce qu’il est encore lucratif aujourd’hui, pour une entité étrangère – parfois européenne – de prendre le risque d’être sanctionnée en commerçant avec une entité russe, compte tenu de la probabilité d’être confondue.

Pour contourner des sanctions internationales portant sur le commerce extérieur, il faut être au moins deux : l’entreprise russe et son partenaire étranger. C’est pourquoi la reprise économique de la Russie en 2023 en dépit des sanctions, ne traduit pas uniquement la résilience d’une économie russe qui serait habituée aux privations, comme on l’entend parfois : elle signale surtout les facultés d’adaptation des acteurs du capitalisme mondialisé d’aujourd’hui, face à un contexte règlementaire qui se durcit rapidement. 

LA RUSSIE AFFIRME QUE CES SANCTIONS ONT UN IMPACT IMPORTANT SUR LES PRIX ALIMENTAIRES, NOTAMMENT DANS LES PAYS LES PLUS PAUVRES. EST-CE BIEN LE CAS ?

L’attribution de la hausse des prix alimentaires aux sanctions occidentales est fallacieuse, pour plusieurs raisons. Cette hausse s’inscrit dans le prolongement d’une tendance qui date de la sortie du Covid. Elle a d’abord été portée par la reprise de la demande chinoise (notamment en maïs, blé et orge). 2021 est une année de forte hausse des prix agricoles : ils ont alors atteint des niveaux jamais égalés depuis dix ans. Les sanctions n’étaient pas en place à cette époque.

Sur ce fond haussier, le déclenchement par la Russie de la guerre en Ukraine a eu un effet d’accélération : en s’attaquant à l’un des principaux pays exportateurs de céréales et d’oléagineux du monde, la Russie a déstabilisé le marché mondial et provoqué une spéculation à la hausse sur de nombreux produits.

La Russie a non seulement occupé et mis hors d’état de produire une partie du territoire de l’Ukraine qui exporte des céréales, mais elle a aussi bombardé à distance d’autres zones cultivées, ce qui a réduit les récoltes ukrainiennes. Elle a enfin pratiqué un blocus naval des ports d’exportation ukrainiens non occupés et détruit des silos de stockage, en violation de toutes les conventions internationales. Ces exactions ont réduit les volumes d’exportations de céréales ukrainiennes en 2022, entretenant la hausse des prix.

« LA HAUSSE DES PRIX ALIMENTAIRES PRÉEXISTAIT AUX SANCTIONS OCCIDENTALES »

La Russie a également réduit ses exportations d’engrais azotés (dont elle est traditionnellement le premier fournisseur international). De ce fait, les prix des engrais ont augmenté, ce qui s’est répercuté sur les coûts de production agricoles qui en dépendent.

À partir de l’été 2022, un accord a pu être trouvé entre l’ONU et la Russie, sous l’égide de la Turquie, gardienne des détroits du Bosphore, pour laisser sortir quelques navires céréaliers ukrainiens [NDLR : depuis le 17 juillet 2023, la Russie a suspendu sa participation à cet accord]. Cela a suffi pour faire rapidement baisser les prix internationaux des céréales à leurs niveaux d’avant-guerre. C’est donc bien le blocus naval qui les entretenait à des niveaux anormaux.

Par conséquent, on peut dire que la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine est la cause de l’accélération de la hausse des prix alimentaires mondiaux. Cette hausse préexistait aux sanctions occidentales. Elles ont répondu à la guerre d’agression russe et n’ont pas joué de rôle significatif dans la hausse des prix qui a été observée : elles se sont durcies depuis et pourtant, les prix des céréales ont baissé.