E. Chiva : « La direction générale de l’armement doit éclairer l’avenir »

Emmanuel Chiva, nommé délégué général pour l’armement cet été, livrait le 13 octobre à l’IHEDN sa vision sur les grands enjeux du secteur, dans le contexte actuel. Rappelant les origines et les missions de la Direction général de l’armement (DGA), Emmanuel Chiva détaille les menaces et les défis qui s’annoncent. « Nous devons investir des champs multiples », explique-t-il, citant ces ruptures technologiques amenées à devenir des ruptures géostratégiques.

Emmanuel Chiva, nommé délégué général pour l’armement cet été, livre à l’IHEDN sa vision sur les grands enjeux du secteur, dans le contexte actuel. Rappelant les origines et les missions de la Direction général de l’armement (DGA), Emmanuel Chiva détaille les menaces et les défis qui s’annoncent. « Nous devons investir des champs multiples », explique-t-il, citant ces ruptures technologiques amenées à devenir des ruptures géostratégiques.

Le DGA a rappelé ce que recouvre le terme « armement », à savoir la capacité à subvenir à tous les besoins des forces armées : l’équipement individuel (armes, protection individuelle et munitions), les véhicules, les systèmes de communication, les outils de commandement, le renseignement, mais aussi le soutien associé à tous ces matériels, ainsi que les moyens de préparation opérationnelle. « L’enjeu principal de l’armement, c’est de réaliser le mariage entre ces différents besoins, rappelle le DGA. C’est la recherche permanente d’un équilibre ».

M. Chiva a ensuite précisé les missions dévolues à la DGA : équiper nos armées de façon souveraine, préparer le futur des systèmes de défense, soutenir les exportations, promouvoir la coopération européenne, et développer la base industrielle et technologique de défense (BITD) française et européenne. « Plus largement, la DGA a un rôle d’éclaireur, elle doit préparer l’avenir. Son rôle ne se limite pas, comme on l’entend souvent, à l’achat d’armes, rappelle Emmanuel Chiva. Notre institution doit porter une stratégie globale pour fournir à nos forces armées les meilleurs équipements. Nous leur devons cette performance. »

L’innovation pour ADN

L’année dernière, la DGA fêtait ses 60 ans. « C’est l’aventure nucléaire qui lui a donné naissance, rappelle Emmanuel Chiva ; elle est donc l’héritière de cette histoire militaire, intimement liée à la technologie, aux innovations. Et l’histoire de l’innovation technologique n’est pas toujours linéaire : l’innovation, c’est une question de timing, c’est le produit d’un contexte international, et celui-ci peut aussi bien être un moteur qu’un frein. Nous avons pu le constater durant les décennies qui ont suivi la Guerre froide, avec la baisse des dépenses militaires (« les dividendes de la paix », disait-on dans les années 1990) ; et au regard de la situation actuelle. »

La période actuelle représente un tournant, selon M. Chiva : « l’accélération du rythme des innovations et la démocratisation de l’accès à de nouveaux domaines technologiques (pour certains régaliens) transforment notre façon d’appréhender les enjeux ». Les opérateurs privés ont aujourd’hui des capacités d’investissements qui peuvent dépasser celles des États : « la société américaine Amazon, par exemple, investit 28 milliards de dollars par an dans la recherche ; c’est bien supérieur au budget de Défense d’Israël (17 milliards de dollars par an). Cette comparaison donne une idée de la mutation du monde dans lequel nous évoluons. Une mutation accompagnée d’un profond changement des espaces de conflictualité », note Emmanuel Chiva.

Les nouveaux espaces de conflictualité

« Nous assistons aujourd’hui à une véritable ‘arsenalisation’ de l’espace. Les fonds marins aussi sont le théâtre d’activités nouvelles », constate M. Chiva, qui cite en exemple le récent sabotage d’infrastructures sous-marines observé en mer Baltique. La France, on le sait, a défini une nouvelle stratégie spatiale, en 2019, et s’engage dans la maîtrise des grands fonds marins. Le DGA ajoute à ces nouveaux espaces de conflictualité « les champs immatériels » : le cyberespace, la guerre informationnelle et la guerre cognitive.

En matière de cyberdéfense, la DGA est l’expert technique référent du ministère des Armées : 20% de ses effectifs techniques travaillent dans la cyberdéfense (soit environ 800 personnes – la loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit d’atteindre le nombre de 1100 personnes dédiés à ce secteur, soit 10% des effectifs totaux de la DGA).

La guerre informationnelle, c’est la manipulation de l’information, qui a pour but la déstabilisation. Différents moyens sont employés à ces fins : l’intelligence artificielle, les médias, ou les deep-fake. « Une course à l’armement technologique est engagée pour parvenir à déjouer ces menaces », indique le DGA.

La guerre cognitive ? C’est la capacité d’agir sur le cerveau d’un adversaire, par la déstabilisation des émotions, par la création de simulations gustatives, auditives ou olfactives. « Nous allons la voir en action dans un futur proche », prévient Emmanuel Chiva.

Un écosystème dynamique et créatif

La guerre en Ukraine a par ailleurs mis sur le devant de la scène des armes low-tech ou low-cost, comme les drones. « Je fais la différence entre low-cost et low-tech, il ne faut pas se tromper : on confond basse technologie et robustesse. La robustesse, c’est un objectif simple. Il suffit simplement de répondre au besoin », explique M. Chiva. Cela induit un changement de méthodologie à la DGA, illustrée dans la commande de « munitions rôdeuses » : plutôt que de « sur-spécifier » les systèmes souhaités, avec un volumineux cahier des charges, la DGA fixe aux industriels l’objectif, les effets à atteindre. « Nous faisons confiance à leur créativité », explique cet ancien entrepreneur, qui souhaite créer un écosystème dynamique, comprenant plusieurs milliers d’entreprises duales (à la fois civiles et militaires) : « Nous avons créé un Fonds innovation défense (FID), qui est doté de 200 millions d’euros ; j’espère le porter à 400 millions d’euros pour investir dans ces sociétés, afin de leur permettre de se diversifier, d’accroître leur expertise dans le marché de la défense, tout en conservant un marché primaire qui les empêche d’être ‘arsenalisées’. »

« Nous devons investir des champs multiples », explique M. Chiva, qui cite ces ruptures technologiques amenées à devenir des ruptures géostratégiques. « Le quantique : il y aura un avant et un après. Le premier qui arrivera à décrypter une information quantique aura un avantage stratégique sur les autres. » La France n’est pas en retard dans ce domaine. « Elle est même en pointe, pour ce qui est des capteurs quantiques », rappelle M. Chiva. Cette technologie, qui permet, de cartographier les océans avec une précision millimétrique, sera bientôt au service de la Marine nationale ; « elle sera la première armée au monde à utiliser cette technologie », se félicite M. Chiva.

Renforcer les liens avec la communauté IHEDN

« Nous conduisons des projets complexes (en étant maître d’œuvre de bout en bout). Pour éclairer l’avenir, la DGA doit (comme les soldats) prendre des risques, dit M. Chiva. Elle doit le faire dans la rédaction des contrats, dans la gestion des projets, et accepter, parfois, d’échouer ». Il cite en exemple la mission spatiale américaine Apollo 13, « durant laquelle, rien n’a marché, et qui constitue aujourd’hui l’ADN de la Nasa. Je milite pour que le principe de précaution (qui peut nous paralyser) devienne un principe de prudence, et nous autorise à prendre des risques ».

Emmanuel Chiva rappelle ce qui constitue la ressource essentielle de la Direction générale de l’armement : « c’est la ressource humaine. Nous avons des enjeux de recrutement, de fidélisation, il nous faut attirer des talents, leur proposer des parcours (…) La communauté IHEDN, à laquelle je suis profondément attaché, a un rôle très important à jouer : vous êtes militaires ou civils, industriels, élus ou journalistes, vous êtes des acteurs de la réflexion, vous êtes des ambassadeurs en puissance », conclut le DGA. « Ceux qui seront demain aux commandes du porte-avions nouvelle génération ou du chasseur du futur sont à l’école aujourd’hui. Nous avons donc le devoir d’écouter la jeunesse ; l’IHEDN est ce monde où les anciens et la jeunesse ont beaucoup à apprendre les uns des autres, pour constituer cette communauté qui nous est indispensable à l’avenir. »