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Justin Vaïsse : « La géopolitique tue à petit feu la gouvernance globale »

Alors qu’on annonce la disparition du multilatéralisme, on le voit réapparaître sous de nouvelles formes, associant de nouveaux acteurs, comme les Conférences des Parties (COP), ou encore le Forum de Paris sur la Paix. Ce forum réunissait, en novembre, près de 5000 acteurs de la gouvernance mondiale. Justin Vaïsse, qui en est le fondateur et le directeur général, nous livre son regard sur ces nouveaux cadres de la coopération internationale.
®IHEDN | Justin Vaïsse : « La géopolitique tue à petit feu la gouvernance globale »

Le Forum de Paris pour la Paix incarne une forme nouvelle du multilatéralisme selon vous.
Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ?

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les grandes questions planétaires – celle de la sécurité bien sûr, mais aussi spécifiquement celle du désarmement nucléaire, ou encore celle du développement – étaient traitées au sein de l’ONU par des États. A partir des années 1970 cependant, les sociétés civiles commencent à se saisir de ces questions, comme celle des droits de l’homme ou de l’écologie, et à agir, surtout en faisant pression sur les États. Mais plus récemment, on observe une série de changements. D’abord, ces questions globales deviennent plus prégnantes et touchent plus directement la vie des gens. Pensez au climat ou au Covid par exemple. Ensuite, elles échappent en partie aux États, notamment celles qui reposent sur des évolutions technologiques : c’est le cas du numérique, qui se trouve essentiellement entre les mains du secteur privé (contrairement au domaine nucléaire qui était l’apanage des États), mais aussi de la génétique, dont la révolution ne fait que commencer. De ce fait, la gestion de ces défis par les seuls États au moyen de la régulation ne suffit pas. Pire encore : le système multilatéral est de plus en plus grippé. L’ONU reste indispensable et doit être préservée à tout prix, elle produit encore des bons résultats dans certains domaines. Mais elle est victime de la montée des tensions entre grandes puissances, qui réduit la marge de coopération et de coordination internationale. La géopolitique tue à petit feu la gouvernance globale, pourrait-on dire – et au moment où l’on s’approche de l’iceberg, les passagers sont de plus en plus accaparés par leurs petits désaccords et leurs bagarres sur le pont du Titanic. Il faut donc trouver d’autres façons de gérer ces défis planétaires en commun en réunissant des coalitions plus larges, qui incluent d’autres forces – les ONG, les fondations philanthropiques, les entreprises, bref une sorte de multilatéralisme vertical – pour gérer en commun ces grands défis, créer des normes, mobiliser des ressources, etc. C’est ce que l’on a fait à nouveau lors de la 5e édition du Forum sur des sujets comme la cybersécurité, les matériaux critiques, le danger des débris dans l’environnement spatial ou encore le dépassement des objectifs climatiques. Et oui, le bilan est très positif, même si le Forum est encore jeune !

Peut-on conserver un multilatéralisme dans un monde multipolaire ?

C’est plus difficile que quand les États-Unis dominaient la scène internationale et jouaient plus « multilatéral » eux-mêmes, autrement dit quand on vivait une sorte d’unipolarité, même si elle n’était pas parfaite. Le dilemme de départ est bien connu : dans le système international, il n’y a pas d’autorité supranationale, pas de gouvernement du monde, il n’y a qu’une coordination volontaire entre presque 200 entités, et des règles de droit que celles-ci peuvent choisir de ne pas respecter sans qu’elles aient grand-chose à craindre – regardez la Corée du Nord, ou la Russie qui viole ouvertement la Charte des Nations unies et ne doit faire face qu’à des sanctions et une réprobation, d’ailleurs pas unanime. A mesure que le gendarme américain se montre moins enclin à sanctionner les violations des règles, et que la concurrence entre grandes puissances (la multipolarité, donc) s’intensifie, le multilatéralisme souffre car certains pays calculent qu’ils peuvent avancer leurs intérêts en jouant plus personnel, en s’affranchissant des règles et des solidarités. Ajoutez à cela le populisme et le nationalisme, à la Trump ou Bolsonaro, et les perspectives ne sont pas riantes. Mais si le multilatéralisme formel souffre, de nouvelles formes de coopération voient le jour, aidées par une prise de conscience des défis planétaires, et le Forum essaie d’incarner et d’encourager ces tendances, pour réagir avant de heurter l’iceberg !

Pour aller plus loin :

Historien, spécialiste des États-Unis, Justin Vaïsse a dirigé, de 2013 à 2019, le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du ministère des Affaires étrangères.

Il est le fondateur et directeur général du Forum de Paris sur la Paix.