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11-Septembre : les leçons géopolitiques, 22 ans après

Plus que les attentats d’Al-Qaïda, c’est la réaction des États-Unis qui constitue un basculement stratégique, analysent deux chercheurs à l’IRSEM, Maud Quessard et Élie Baranets.
11-Septembre : les leçons géopolitiques, 22 ans après

Le 11 septembre 2001, l’organisation terroriste djihadiste Al-Qaïda opérait des attentats-suicides aux États-Unis, au moyen de quatre avions de ligne détournés puis lancés sur leurs cibles. Près de 3000 personnes y trouvaient la mort, et deux lieux symboliques de la puissance américaine étaient frappés : le World Trade Center de New York pour la puissance financière, et le Pentagone, non loin de Washington, pour la puissance militaire.

Plus de deux décennies après, les répercussions géopolitiques de ces événements se font encore sentir. Dans le cadre de leurs travaux, deux chercheurs de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) suivent différents champs pertinents dans l’analyse de l’après-11-Septembre :

  • Maud Quessard, directrice du domaine Euratlantique-Russie et spécialiste de la politique étrangère américaine ;
  • Élie Baranets, chercheur en sécurité internationale, spécialisé dans les causes des conflits armés, le lien entre régimes politiques et guerres et plus précisément l’impact stratégique des discours politiques.

La réaction des États-Unis les a finalement eux-mêmes desservis

Pour Elie Baranets, « il n’était pas du tout évident que cet événement devienne un grand basculement stratégique pour les grands équilibres mondiaux » : « Un acteur non étatique a attaqué les Etats-Unis, mais ces derniers n’en sont pas sortis à genoux. A leur échelle, au-delà de la charge émotionnelle très importante les dégâts étaient plutôt marginaux. » Maud Quessard relève « le choc » consécutif au fait que « pour la première fois, de grands bastions institutionnels américains comme le Pentagone étaient attaqués ».

Selon eux, le basculement s’opère en raison des choix de l’administration américaine de l’époque en réponse aux attentats. « Ce qui va en faire un événement majeur, c’est la manière dont les États-Unis s’en sont saisis », analyse Élie Baranets : par les engagements militaires en Afghanistan puis en Irak, et la définition d’un « axe du mal » regroupant ce dernier pays et la Corée du Nord et l’Iran. « Ces guerres interminables ont mis au jour les faiblesses des États-Unis en les fragilisant à l’extérieur, car ils ont perdu en légitimité et prestige, comme à l’intérieur, en raison de leur coût budgétaire et de leur impact sur l’électorat », relate Maud Quessard.

Pour elle, ces « erreurs stratégiques des décideurs de l’administration Bush entérinent la fin du « siècle américain » », marqué par une velléité d’imposer au monde les conceptions politiques américaines, et enclenché en 1918 avec les « Quatorze points » du président Wilson. Dans une formule restée fameuse, le chercheur français Pierre Hassner a d’ailleurs qualifié la réaction post-11-Septembre des États-Unis de « wilsonisme botté ».

Maud Quessard résume cette période par « un unilatéralisme musclé et messianique visant à promouvoir le regime change, et perçu comme une croisade occidentale ». Du même coup, « ces erreurs signent aussi la faillite du mouvement néo-conservateur », qui a inspiré cette politique à George W. Bush. Elles valident enfin la prédiction du politiste américain Samuel Huntington sur le « choc des civilisations ».

Un « changement de narratif » s’opère alors, commente Elie Baranets : « Pendant la Guerre froide, les narratifs qui se succèdent sont relatifs à l’opposition avec une puissance majeure ; quand ils l’ont gagnée, on est passé à celui de la puissance dominante incontestée. Après le 11-Septembre, un autre s’impose : celui de la « guerre globale contre le terrorisme ». C’est à travers l’application de ce nouveau narratif, très manichéen et qui sera utilisé pour justifier les guerres ailleurs dans le monde, que le basculement stratégique s’opère. »

Refroidissement relatif des relations américaines avec la France

Par la suite, les présidents Obama puis Trump chercheront avant tout à mettre « l’Amérique en premier », autrement dit, les affaires intérieures d’abord. « Ils entendaient rester présents dans les affaires du monde, mais de manière moins visible », relève Maud Quessard.

Entre-temps, l’invasion de l’Irak en 2003 après un mensonge américain à la tribune de l’ONU a sensiblement refroidi les relations transatlantiques, notamment avec la France. « Cette guerre marque un point de rupture et d’éloignement marqué entre Paris et Washington », explique la chercheuse. « On constate pendant toute cette période une différence de visions du monde. »

« 2003 représente un moment de prestige pour la France », note Elie Baranets. Mais derrière cette divergence politique étalée face au monde entier, se met en place « une coopération anti-terroriste très étroite, avec du partage d’informations notamment pour l’Afrique, où les moyens américains furent extrêmement précieux à la France ».

Le chercheur ajoute que depuis quelques années l’invasion russe en Ukraine, « les Etats-Unis et la France opèrent un changement doctrinaire vers moins de conflits asymétriques et plus de conflits de haute intensité. Et ce changement, nous le faisons ensemble conjointement ».

Reste que pendant cette « Global War on Terrorism », le monde a vécu « une montée des difficultés que les Américains n’avaient pas vu venir, et que Bush et Obama n’ont pas réussi à endiguer », commente Maud Quessard. En interne, « une dissension importante entre la vision des politiques et celle des militaires », qui s’est encore traduite lors du retrait américain d’Afghanistan, que des officiers comme l’ancien général Petraeus ne voulaient pas.

A l’extérieur, le 11-Septembre et ses conséquences ont « mis en difficulté les diplomates américains sur le terrain dans les pays sensibles », ajoute la chercheuse : « Des ambassades bunkers, peu de travail sur place, et un problème de visibilité pour la politique étrangère américaine. Sous Obama, les attaques de drones n’étaient accompagnées d’aucun narratif d’explication pour la population locale. Ce qui, au Pakistan, aboutit à un niveau d’anti-américanisme parmi les plus élevés au monde. »

Pendant ce temps, la Chine a eu le champ libre pour émerger

Alors que sous l’administration Clinton (1993-2001), les États-Unis commençaient à se soucier de la zone indopacifique, celle du président Bush est devenue plus hésitante : « A la question de savoir si la Chine était leur partenaire ou leur compétiteur, ils ont eu du mal à trancher, d’autant que la Chine a coopéré dans la lutte anti-terroriste », relève Maud Quessard. « Pendant que le 11-Septembre fragilisait les États-Unis et les emmenait à l’extérieur, la Chine continuait de monter. Puis la crise financière de 2008 est arrivée. »

« Dans les documents cadres américains, l’idée de la grande compétition de puissance plutôt que de la guerre contre le terrorisme arrive seulement une quinzaine d’années après les attentats de 2001 », note de son côté Elie Baranets, pour qui il est clair que sans la longévité du narratif de la guerre globale contre le terrorisme, « les Etats-Unis se seraient stratégiquement saisis de la montée en puissance de la Chine un peu plus tôt ».

De plus, l’épisode de l’ONU en 2003 a fait passer les Américains pour « hypocrites », renforçant la thèse que leur incarnation d’un « ordre international fondé sur le droit » (rules based international order) était « superficielle » : « Cet argument est beaucoup mis en avant aujourd’hui par les compétiteurs des Américains, comme la Russie et la Chine », ajoute le chercheur, qui développe : « La Chine s’efforce de montrer que les Etats-Unis ne respectent pas le statut de garant de l’ordre international libéral qu’ils se sont eux-mêmes octroyé, à en croire Pékin, de manière illégitime. Ce faisant, la Chine utilise leurs violations des principes libéraux au lendemain du 11-Septembre pour tenter de contester la position américaine de garant de cet ordre international. C’est une manière de rehausser leur propre statut, puisque, dans ses discours, la Chine se pose comme la véritable puissance protectrice d’un ordre fondé sur le droit et de la stabilité du monde, une position de grande puissance bienveillante qu’elle prétend mériter, tant du point de vue de la puissance qu’elle a amassé que de son comportement sur la scène internationale.