Rechercher
Fermer cette boîte de recherche.

Napoléon, plus grand général ou stratège de l’Histoire ?

Le général d’Arcole et empereur d’Austerlitz continue de fasciner le monde entier, comme le montre la sortie d’un nouveau film cette semaine. Mais qu’en est-il vraiment de son héritage dans l’art de la guerre ? Cinq historiens spécialistes de la période et du fait militaire nous éclairent.
Napoléon, plus grand général ou stratège de l'Histoire ?

Plus de deux siècles après sa mort, ses plans de bataille sont encore étudiés dans les écoles militaires sur toute la planète, certaines de ses victoires fascinent toujours les plus grands professionnels des armées. Mais au-delà des sphères militaires, dans notre époque friande de classements, une question se pose : Napoléon Bonaparte est-il le plus grand général ou le meilleur stratège de l’humanité ? 

En 2017, un étudiant américain de l’université de Chicago, Ethan Arsht, a répondu à cette question de manière surprenante. Partant de formules statistiques créées pour le baseball, il a élaboré un modèle mathématique afin d’évaluer les performances de 6619 généraux ayant combattu depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. « Un exercice mental amusant » dont la méthode lui a permis de comparer ces militaires en pondérant les circonstances de leurs batailles. Résultat : « les mathématiques le prouvent », Napoléon Bonaparte (1769-1821) est « le meilleur général de l’Histoire ».

L’empereur des Français arrive « largement » premier, devançant Jules César et le duc de Wellington, l’un de ses adversaires les plus coriaces. Le chef japonais du XVe siècle Takeda Shingen et Khalid ibn al-Walid, un compagnon du prophète Mahomet (VIIe siècle) complètent le top 5, pendant que Hannibal Barca, Ulysses Grant, Frédéric le Grand, Gueorgui Joukov et Alexandre le Grand terminent parmi les dix premiers.

Voilà pour les mathématiques, mais qu’en est-il de la science historique ? Cinq historiens spécialistes du fait militaire donnent leur avis et développent plus largement les apports de Napoléon Bonaparte à l’art de la guerre : Bruno Colson, professeur à l’université de Namur ; le général de corps d’armée Benoît Durieux, directeur de l’IHEDN et docteur en histoire ; François Houdecek, responsable des projets spéciaux à la Fondation Napoléon, spécialiste de l’histoire militaire du Premier empire et éditeur de la correspondance générale de Napoléon ; le professeur Martin Motte, directeur d’études à l’École pratique des hautes études et directeur du cours de stratégie de l’École de guerre ; et le colonel Thierry Noulens, ancien cadre-professeur à l’École de guerre et directeur de l’enseignement et de la recherche de l’histoire militaire à l’École militaire spéciale de Saint-Cyr, docteur en histoire.

UN MENEUR D’HOMMES HORS PAIR

Comme le rappelle Bruno Colson, Bonaparte « arrive au pouvoir grâce à la Révolution, qui a mis sur pied des armées beaucoup plus grandes et nombreuses qu’auparavant ».

Thierry Noulens approuve : « Napoléon a su tirer profit du double héritage des réformes militaires de la fin de la monarchie et de celles menées par les généraux Jourdan et Carnot au cours de la Révolution. » En particulier, la loi Jourdan de 1798 sur la conscription « lui a permis de disposer d’une masse de soldats bon marché facilement renouvelable, alors que les soldats professionnels de la monarchie coûtaient cher et étaient une ressource rare et précieuse ». Et « grâce à ce double héritage, il a pu disposer d’un outil efficace dont il a conçu le mode d’emploi ».

Autre élément, « Napoléon est un chef adoré de ses grognards, et cela explique une grande part de ses succès », souligne le général de corps d’armée Benoît Durieux.

Pour François Houdecek, Napoléon entend tout contrôler, « mais avec les moyens de l’époque, il ne le peut pas : d’où l’importance de savoir s’entourer. Son génie a aussi été de savoir sélectionner les hommes qui étaient en devenir, comme Louis-Nicolas Davout, alors simple général, et de pérenniser son entourage dans le temps ».

Selon les historiens, devant Murat, Lannes, Oudinot ou Ney, Davout est le meilleur officier parmi les maréchaux de Napoléon. L’empereur « s’organise très bien pour donner des ordres et recevoir des renseignements », estime le cadre de la Fondation Napoléon. À cet égard, rien ne se faisait sans le maréchal Berthier, officier d’état-major depuis la guerre d’indépendance américaine dans les années 1770 : « Le couple Napoléon-Berthier fonctionnait parfaitement : celui qui donne l’ordre, et celui qui le synthétise et le transmet aux commandements de corps d’armée. » Berthier assurait en même temps la supervision d’une chaîne logistique préparée par une « planification extrême », un autre de ses grands apports.

UN GÉNIE DU MÉTIER MILITAIRE

Son mode d’emploi de cette matière humaine, Napoléon le crée en faisant évoluer les divisions et en formant les corps d’armée, ce qui réunit les différentes armes sous un seul commandement tout en favorisant une meilleure coopération entre elles. Une division rassemble plusieurs brigades, qui réunissent elles-mêmes plusieurs régiments. « Le système divisionnaire avait montré ses limites lors de la bataille de Neerwinden en 1793 », raconte le colonel Noulens, « car elles menaient leurs propres batailles chacune de leur côté sans coordination entre elles. C’est pourquoi Carnot avait pensé regrouper les divisions sous un seul chef et former ainsi des groupes provisoires de divisions. Bonaparte en fit des corps d’armée permanents en 1803 au camp de Boulogne. »

Pour Bruno Colson, son héritage réside surtout dans sa science du métier militaire : « C’est pour cela que les armées du monde entier l’admirent : en la matière, il y a un avant et un après Napoléon. Sa façon de commander très organisée en corps d’armée et en divisions (appellations reprises par toutes les armées du monde), sa capacité à tamiser le renseignement, à mettre les bonnes personnes au bon endroit, à diriger toute une masse d’hommes… » Autre faculté qu’il possédait, celle de « faire la part du calcul et celle du hasard : on calcule d’abord au maximum, ensuite une part de hasard intervient, et il sait en tirer parti ». Une qualité précieuse sachant que, comme le rappelle Thierry Noulens, « il a quasiment toujours dû affronter des coalitions qui alignaient un volume de troupe supérieur au sien sur le théâtre d’opérations ».

La bataille d’Austerlitz (1805) est sans doute l’illustration la plus aboutie de son génie militaire, détaille le colonel Noulens : « Napoléon n’avait pas l’intention de percer au centre, il comptait déborder par le nord. La résistance du général russe Bagration au nord et l’affaiblissement du centre austro-russe lui ont fait prendre la décision, grâce à son coup d’œil, de faire l’effort au centre, ce qui n’était pas prévu à l’origine. » Bruno Colson complète : « Il a adapté son plan au dernier moment en fonction de ce que la cavalerie légère lui rapportait comme renseignement, ce qui montre sa souplesse d’esprit. »

Outre Austerlitz, François Houdecek voit Iéna (1806) et Friedland (1807) comme des batailles emblématiques de l’art militaire napoléonien. Dans ces trois victoires, « l’outil militaire est parfaitement efficace : grâce à sa capitalisation sur l’entraînement au camp de Boulogne, il obtient des conversions rapides entre les formations en ligne, en colonne ou en carré. Quand vous gagnez quelques secondes ou minutes sur ces conversions, vous gagnez la bataille en profitant de la topographie. »

LA RAPIDITÉ, ÉLÉMENT CLÉ DE SA STRATÉGIE

Plus généralement, ajoute-t-il, ses batailles sont « très séquentielles, les différentes armes vont intervenir dans la bataille à des moments clés, ou qu’il juge comme tels. Son vrai apport, c’est de savoir quand faire intervenir les différentes unités, en une sorte de rotation. D’abord, la préparation par l’artillerie, qui lie la force brute à la force morale ; ensuite l’infanterie, puis la cavalerie ».

Si « la rapidité des mouvements était un élément essentiel de sa stratégie », comme le rappelle Bruno Colson, Napoléon Bonaparte usait aussi de sa science du terrain. « Sa grande connaissance des guerres du passé, sa formation d’officier d’artillerie, son très bon niveau en mathématiques lui ont beaucoup servi » pour tirer avantage des champs de bataille, estime l’historien belge. Exemple : la campagne d’Italie, « un terrain montagneux qu’il connaît bien. Il tire parti du relief pour séparer les Autrichiens des Piémontais. Leurs armées sont presque à égalité, mais il joue avec les vallées pour les séparer. Cela lui permet de maintenir une partie des forces adverses sur la défensive avec peu de moyens, pour concentrer le maximum de forces à l’endroit décisif. »

Contemporain de Napoléon, le théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz le considérait comme « le dieu de la guerre », pas moins. « La campagne d’Italie fascinait Clausewitz », relate le général Durieux, qui a effectué sa thèse sur ce dernier. « Bonaparte est un génie de ce que l’on appelle aujourd’hui l’art opératif. Clausewitz le décrivait ainsi : « Débuter par des coups décisifs et se servir des avantages ainsi obtenus pour frapper de nouveaux coups, jouer toujours son gain sur une seule carte jusqu’à ce que la banque sautât […] c’est à cette méthode qu’il a dû le colossal succès dont il a joui. » »

Pour Bruno Colson, Napoléon était une sorte de « super officier » : « Un type de commandant toujours sur le qui-vive, qui ne se ménage pas, doté de beaucoup de caractère, d’une capacité physique à rester éveiller longtemps, capable de tenir compte de tous les renseignements… »  Martin Motte constate qu’il combinait « un versant rationaliste et un versant créatif » : « Il avait la formation d’un scientifique des Lumières, d’un héritier du rationalisme européen ; et en même temps il allait au-delà, sans esprit déterministe. »

UN BILAN STRATÉGIQUE MITIGÉ

Par le truchement de deux théoriciens militaires majeurs fascinés par ses prouesses, ses contemporains Clausewitz et Antoine de Jomini, l’art militaire de Napoléon va influencer tous les officiers des générations suivantes, jusqu’aux guerres mondiales. À l’échelle historique, « si on additionne ses victoires, c’est lui qui en a le plus, il remporte la victoire aux points », s’amuse Bruno Colson. Les chiffres varient selon qu’on remonte au siège de Toulon en 1793 ou aux débuts de l’Empire : 80 victoires pour 7 défaites, 38 victoires pour 5 défaites.

Conséquence, « beaucoup de généraux ont voulu faire la même chose que lui, alors que les armes avaient changé », poursuit l’historien belge. « L’héritage de Napoléon a coûté cher à l’armée française et aux Américains lors de la guerre de Sécession », abonde le colonel Noulens. « Alors que les armes à feu ont connu un développement sans précédent au cours de la révolution industrielle, les chefs français, comme les Américains à Gettysburg, ont continué à appliquer les schémas napoléoniens sans les adapter à la nouvelle puissance des armes à feu. D’où, en France, le désastre de 1870. »

Et pendant la Première Guerre mondiale, « c’est le cas de tous les généraux, tous pays confondus », observe Bruno Colson. Thierry Noulens donne un exemple : « En août 1914, alors qu’il s’était trompé sur les intentions de Moltke, son adversaire allemand, le général Joffre avait conçu une manœuvre d’ensemble en appliquant le schéma de la bataille d’Austerlitz. Mal lui en a pris, nous étions battus partout et nos armées ne furent sauvées que par la bataille de la Marne, en septembre… »

La morale de l’histoire, les généraux des générations suivantes l’ont comprise : « Plus que l’application à la lettre de ses schémas, c’est l’application des principes de Napoléon qu’il faut rechercher : économie des forces, concentration des efforts, liberté d’action, couple sûreté/surprise, comme l’a fait Foch plus tard pendant le premier conflit mondial », relate le colonel Noulens.

Selon lui, Bonaparte était donc bien le plus grand général de l’Histoire : « Il avait le sens du terrain et de la manœuvre, il avait également un coup d’œil. »

UN SENS DE LA COMMUNICATION TOUJOURS EFFICIENT AUJOURD’HUI

Mais pour juger le bilan de Napoléon, les historiens soulignent l’importance de la « distinction entre la « grande stratégie » et la conduite d’une armée, la stratégie militaire », comme le résume Bruno Colson : « Son héritage réside surtout dans le métier militaire, moins dans l’exercice de la politique étrangère avec les instruments de la puissance, car il a perdu ses conquêtes et a finalement été battu. Il est donc plus respecté en tant que général qu’en tant que chef d’État. Trop attaché à garder une France plus grande que nature, il n’a pas voulu négocier avec les alliés, même après sa défaire de Leipzig (1813) où ils étaient prêts à lui laisser la rive gauche du Rhin jusqu’à la mer du Nord. Son intransigeance était telle qu’il n’a pas pu garder ce qu’il avait conquis, ni même ce dont il avait hérité en tant que Premier consul. »

Le général Durieux est du même avis : « Les résultats de Napoléon stratège sont moins brillants, et les batailles gagnées génèrent assez peu de grands succès stratégiques. » S’il loue « son génie, sa ruse, son caractère », Martin Motte constate aussi qu’il était « plus dans l’opératif que dans la stratégie ». Et « à la fin de son règne, le cumul de la charge militaire et de la charge politique est devenu trop lourd, il est trop fatigué. Clausewitz comparait d’ailleurs Napoléon à un joueur compulsif » qui ne réalise plus quand il faut s’arrêter.

Sa maestria (en chaîne logistique, vitesse, concentration éclair, manœuvres, capacité à exploiter l’instant charnière de la bataille, art de la poursuite…) constitue donc son legs. François Houdecek lui reconnaît un autre apport novateur, dont la superproduction hollywoodienne de Ridley Scott au cinéma cette semaine est un effet direct : « Son sens de la communication : il avait compris que la manière dont on dit la guerre, comment on l’explique, comment on la présente, c’est ce qui permet de galvaniser ses troupes et un pays tout entier. » Et de fasciner la postérité.