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De Gaulle et les États-Unis : une confiance bâtie dans le rapport de forces

Troisième épisode de notre série « Esprit 44 » en partenariat avec la Fondation Charles-de-Gaulle. Voici comment le général de Gaulle, objet initialement de la méfiance des responsables américains, obtiendra en deux ans leur reconnaissance de la France libre, en plus d’informations sur la future bombe atomique.

DE 1944 À 2024, L’ESPRIT DE DÉFENSE EN PARTAGE

En retraçant les différentes rencontres de Charles de Gaulle avec des responsables américains « leaders » du camp allié, dès fin 1942, et son voyage en Amérique du Nord en juillet 1944, on comprend comment le chef de la France libre a permis progressivement à la France de recouvrer une pleine et entière souveraineté sur ses territoires, tant l’hexagone que son empire colonial.

Ce résultat n’était pas évident, puisque les Américains voulaient initialement placer la France sous administration alliée, voire même lui soustraire certains territoires d’outre-mer. Huit décennies plus tard, ce long travail diplomatique participe de la culture de défense, que l’IHEDN a pour mission de promouvoir.

AU DÉPART, DE GAULLE SUSCITE UNE « PROFONDE MÉFIANCE »

La relation entre la France libre et les États-Unis est marquée par des combats communs, par une entente nécessaire (les Français libres dépendent des armements américains) et par une confiance lente à se consolider.

Dès l’opération Torch (le débarquement en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942), les Américains hésitent sur la possibilité de faire confiance à l’amiral Darlan, chef des forces armées du régime de Vichy présent à Alger, qui se rallie aux Alliés. Puis ils choisissent le général Giraud, auprès duquel Jean Monnet joue le rôle d’homme lige.

Giraud leur apparaît plus connu des Français de métropole, et animé d’ambitions plus compatibles avec leur vision du conflit, celle de « La victoire avant tout », puisque Giraud priorise la victoire militaire là où de Gaulle ne dissocie pas lutte et reconstruction politique du pays. De Gaulle est au contraire « l’homme en lequel j’ai le moins confiance », comme le confie Franklin D. Roosevelt au sortir de la conférence d’Anfa (janvier 1943) : dans l’entourage du président américain, le général inspire une profonde méfiance, et ses projets pour la France d’après-guerre sont vus avec hostilité.

André Philip, envoyé de la France libre à Washington en novembre 1942, se voit opposer le projet d’AMGOT, c’est-à-dire d’administration provisoire américaine sur la France libérée. En outre, Roosevelt ne cache pas certaines visées sur Dakar, la Nouvelle-Calédonie ou les Antilles. Bref, un sentiment hostile aux prétentions françaises à recouvrer une pleine et entière souveraineté sur ses territoires n’est pas absent des milieux dirigeants américains. 

LE DÉBARQUEMENT EN NORMANDIE : COOPÉRATION MILITAIRE ET TENSIONS POLITIQUES

De Gaulle n’est associé que très tardivement au débarquement par Roosevelt et le Premier ministre britannique Winston Churchill. Invité à Londres le 4 juin 1944 (le jour même où les troupes du général Juin entrent dans Rome), il refuse de prononcer le discours prévu à la BBC, et se montre hostile aux demandes américaines (le généralissime Eisenhower entendant enjoindre aux Français d’« exécuter ses ordres »). À tel point que Churchill, hors de lui, envisage de le renvoyer manu militari à Alger. Au contraire, s’adressant aux Français, de Gaulle annonce « la bataille de France, la bataille de la France ».

Mais sur le plan opérationnel, l’engagement français en Normandie reste limité aux Commandos Kieffer, à quelques frégates des Forces navales de la France libre et avions des Forces aériennes de la France libre qui aident à sécuriser le terrain. L’essentiel des troupes françaises, dotées de matériel et de concepts opérationnels américains, est regroupé en Angleterre (la 2e DB de Leclerc, qui ne débarquera en Normandie que le 1er août), ou en Méditerranée (la 1ère Armée française, qui débarquera massivement en Provence le 15 août). 

Quand de Gaulle gagne le sol français, à Courseulles le 14 juin, les conflits latents avec l’administration américaine sont nombreux : ni la question de l’administration provisoire, ni celle des billets de banque en cours sur le territoire métropolitain ne sont réglées. Sa liberté de mouvement est limitée, et il regagne rapidement Londres, puis Alger, non sans avoir installé un début d’administration liée au Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), qu’Eisenhower accepte. C’est là un point crucial : comme le note l’historien Jean-Baptiste Duroselle, « on coupait ainsi l’herbe sous le pied aux officiers d’administration américains et britanniques – quelques centaines avaient été nommés et allaient, pendant un temps, errer comme des âmes en peine ».

LE VOYAGE DE JUILLET AUX ÉTATS-UNIS : ENJEUX MULTIPLES, RECONNAISSANCE LIMITÉE

Le 7 juillet 1944, le général de Gaulle rend hommage à George Washington dans la maison de ce dernier à Mount Vernon.

Inéluctablement, le chemin de Paris passe par Washington, où le chef de la France libre se rend du 6 au 10 juillet 1944. L’invitation insistante vient de Roosevelt, qui entre alors en campagne électorale pour sa réélection contre le républicain Dewey. Méfiant et considérant « ne rien avoir à demander au président », de Gaulle y voit cependant plusieurs possibilités.

D’abord, contrer une influence antigaulliste proche des milieux gouvernementaux américains (André Labarthe, Camille Chautemps, Henri de Kérillis, et les journalistes André Géraud dit Pertinax et Geneviève Tabouis). Ensuite, resserrer les liens de la France libre avec le peuple américain : « Americans, our friends », lance-t-il dans sa déclaration initiale. Enfin, la possibilité de chercher une légitimation définitive pour le GPRF, même s’il est hors de question de paraître demander une quelconque homologation : « La façon dont les Français procèderont à la reconstruction de la France est une question exclusivement française », répond-il sèchement à un journaliste.

Reçu à la Maison-Blanche par Roosevelt, De Gaulle se rend aussi au cimetière national d’Arlington. Il rencontre le général Pershing, ancien commandant des troupes américaines lors de la Première Guerre mondiale, qui, au soir de sa vie, lui demande des nouvelles de son « ami Pétain » (« Il va bien, je pense », répond pudiquement le général).

Les échanges avec Roosevelt et son secrétaire d’État Cordell Hull restent courtois. De Gaulle voit chez le président américain « l’optimisme qui va bien à qui en a les moyens », et un « idéalisme qui habille la volonté de puissance ». En revanche, la vision rooseveltienne pour l’après-guerre d’un directoire à quatre (USA, Grande-Bretagne, URSS, Chine) suscite réserve et angoisse : « Sa conception me paraît grandiose autant qu’inquiétante pour la France et pour l’Europe. »

Le séjour débouche sur un succès ambigu : le 12 juillet, le gouvernement américain fait parvenir à Alger une note « reconnaissant que le Comité français de libération nationale est qualifié pour l’administration de la France ». Mais depuis le 3 juin précédent, le CFLN s’est rebaptisé Gouvernement provisoire de la République française, avec l’assentiment de l’Assemblée consultative… La reconnaissance officielle du GPRF par Washington n’interviendra pas avant le 23 octobre.

En revanche, le 21 août, Dwight « Ike » Eisenhower, soucieux d’accélérer l’avancée vers l’Est, accepte, sur l’insistance de De Gaulle, de voir le détachement Guillebon, puis la 2e DB de Leclerc se dérouter vers Paris pour en assurer la Libération. La venue de Ike à l’Arc de Triomphe, le 28 août, vaut reconnaissance de fait du GPRF par les États-Unis. 

De gauche à droite : le 10 juillet 1944, le général de Gaulle est reçu par le maire de New York, Fiorello La Guardia
le 6 juillet 1944, à Washington, le général de Gaulle est reçu par Roosevelt. Assistent à l'entretien Anna Boettiger, fille du président américain et Cordell Hull, secrétaire d'État.

LE VOYAGE AU CANADA : LA RÉVÉLATION DU « TRAVAIL D’APOCALYPSE »

Poursuivant son voyage en Amérique du Nord par le Canada, de Gaulle reçoit, le 11 juillet, un accueil chaleureux des populations. Il rencontre très discrètement le physicien Jules Guéron, dans « une chambre au fond d’un couloir de la délégation de la France libre, à Ottawa », selon les mots de ce dernier. Impliqué dans le programme de recherche nucléaire anglo-canadien avec ses collègues Bertrand Goldschmidt et Pierre Auger, Guéron informe le général des possibilités de la fission nucléaire et du projet Manhattan, devant doter les États-Unis de la bombe atomique.

La France a été présente aux origines de la recherche sur le nucléaire : après la découverte de la radioactivité artificielle en 1934, le laboratoire de Frédéric Joliot-Curie au Collège de France avait, dès mai 1939, déposé trois demandes de brevets, deux anticipant les réacteurs nucléaires et un relatif à une bombe nucléaire. La chute de Paris en juin 1940 devait arrêter ces travaux alors que d’importants stocks d’uranium et d’eau lourde, substance la plus apte à provoquer la réaction en chaîne, avaient été constitués. Les premiers seront conservés secrètement dans une mine, au Maroc, pendant toute la durée de la guerre, les seconds sont emportés en Angleterre le 19 juin 1940 par Hans von Halban et Lew Kowarski, deux collaborateurs de Joliot-Curie (qui reste en France), à l’aide d’un ordre antidaté !

Le 11 juillet 1944, à Ottawa, le général de Gaulle prononce un discours devant le Parlement.

Dès le mois de décembre 1940, le travail, poursuivi en Grande-Bretagne, débouche sur la première expérience d’un réacteur atomique à eau lourde. Le programme atomique, mené en lien avec les Anglais et les Canadiens, impliquera d’autres savants français ayant choisi la lutte, dont Jules Guéron, même si ces savants seront tenus à l’écart du projet américain Manhattan. Un an avant son premier usage au Japon, de Gaulle était donc informé de ce qu’il nomme le « travail d’apocalypse » dans ses mémoires.

Le 18 octobre 1945, de Gaulle use de sa dernière possibilité de légiférer par ordonnance avec le seul accord du Conseil d’État pour créer le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) : il prend soin de le rattacher directement à la présidence du Conseil, et de le doter d’une autonomie administrative et financière sans équivalent. On devait y retrouver les acteurs de cette histoire interrompue en 1940, Joliot-Curie, Raoul Dautry (ministre de l’Armement en 1940), Irène Joliot-Curie, Francis Perrin, et les « Canadiens » Goldschmidt, Auger, Halban et Kowarski.