Sandra Chenu Godefroy : « La photographie documentaire conserve une valeur particulière »

Publié le :

14 septembre 2026
À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, placées cette année sous le signe du bicentenaire de la photographie, rencontre avec la photographe indépendante Sandra Chenu Godefroy. À travers son regard, cet entretien explore la place de la photographie dans les armées : raconter l’humain, témoigner du réel et transmettre une mémoire, à l’heure où les images n’ont jamais été aussi nombreuses et aussi faciles à générer.
Les Lundis de l'IHEDN sont disponibles en version audio !

Cliquez ci-dessous pour écouter :

00:00 / 00:00

Originaire de Grenoble, Sandra Chenu Godefroy est photographe indépendante depuis 2009. Auteur photographe, elle réalise des reportages en immersion auprès des unités œuvrant dans les domaines de la défense, de la sécurité, du secours ou encore de la santé, et elle accompagne entreprises et institutions dans leurs projets qu’elle transmet et valorise à travers des expositions et des livres.

En 2023, elle reçoit le prix Vermeille de l’armée de Terre, en hommage au sergent Sébastien Vermeille, « soldat de l’image » mort pour la France en Afghanistan en 2011, pour sa photographie Selva, réalisée en janvier 2023.

Son approche de la photographie s’est notamment nourrie du travail de grands photographes tels que l’Américaine Margaret Bourke-White (1904-1971). Pionnière sensible et aventurière du photojournalisme elle fut le premier photographe occidental autorisée à entrer en URSS en 1930. Elle fut aussi la première femme correspondante de guerre de l’armée américaine accréditée durant la Seconde Guerre mondiale, autorisée notamment à voler en mission de combat. Sandra évoque aussi le Britannique Don McCullin (1935-), qui a couvert de nombreux conflits, notamment au Vietnam et en Indochine, pour la proximité que celui-ci savait installer entre lui et les plus humbles de ses sujets.

Des parcours, des époques et des univers très différents, mais un même intérêt pour l’humain, la qualité de l’image et cette capacité à s’engager personnellement, parfois dans des conditions difficiles, pour rapporter des images comme autant de témoignages.

C’est cette dimension d’aventure et d’adversité qui l’attire dans la photographie. Pour Sandra Chenu Godefroy, photographier, c’est choisir de sortir de sa zone de confort, de s’immerger dans des environnements inconnus et de se confronter au réel pour raconter ceux qui y évoluent. Une approche qui place l’humain au centre de son travail et l’a naturellement conduite à s’intéresser au monde des armées.

Votre statut de photographe civile influence-t-il votre manière de travailler ou le regard que vous portez sur les opérations ?

Il est important de dire en premier lieu que rien ne différencie, dans l’absolu, le photographe civil et le photographe militaire ou civil de la défense salarié ou soldé par les armées. Nous utilisons les mêmes appareils, avons globalement les mêmes formations et partageons une même culture de l’image. En revanche, mon statut influence la position depuis laquelle je regarde et la façon dont on me regarde.

Lorsque je suis accueillie par une unité, mon statut d’ « extérieur » et de femme peut faciliter l’ouverture de certains espaces. Je ne suis pas militaire, je n’ai pas de grade et ne suis donc intégrée à aucune chaîne hiérarchique. Vu sous cet angle, être civile me permet de circuler plus librement, de rencontrer et de documenter la vie quotidienne de personnels aux profils très différents, depuis le chef de corps jusqu’au plus jeune des soldats, en passant par le cuistot et ce vieux gradé à l’aube de la retraite.. C’est important pour moi de naviguer entre les corps et les spécialités, car j’aime montrer que l’action des armées ne tient pas aux seuls combattants fidèles à l’image d’Epinal du genre : derrière une opération, il y a aussi des personnels techniques et de soutien, des spécialistes du renseignement, des militaires qui travaillent derrière un bureau ou dans un atelier de maintenance.

Après plus de quinze ans de carrière, je suis d’ailleurs fière de pouvoir dire que certaines institutions viennent me chercher précisément parce que je suis une photographe civile. En effet, les armées ont compris, depuis longtemps, le pouvoir de l’image pour communiquer autrement et faire connaître leur action. Inviter un photographe extérieur, c’est accepter qu’un autre regard vienne raconter ce qui se passe au sein des forces, avec une autre sensibilité qui lui est propre. Mon œil a beau être accoutumé à l’univers militaire, il reste extérieur, ce qui me donne une certaine liberté dans ma manière d’observer et de raconter.

Pour autant, je tiens à signaler qu’être « extérieure » ne signifie pas pour autant être « objective ». C’est important pour moi de le rappeler à un public qui n’a pas forcément une culture très spécifique de l’image et qui pourrait être tenté de croire que l’extériorité permet l’objectivité. Chaque regard a nécessairement une origine et je revendique au contraire cette part de subjectivité, inhérente au medium photographique.

Un même événement peut être perçu de manière très différente selon l’endroit où l’on se trouve, la personne que l’on accompagne ou l’instant que l’on choisit d’immortaliser. Selon qu’on est à quelques centimètres, mètres ou dizaines de mètres d’une scène : on n’en perçoit pas la même réalité. Quand je choisis de suivre les militaires ou les populations auxquelles ils viennent en aide… je vois le monde tel que mes sujets le voient, depuis leur point de vue. Cela ne signifie pas qu’une photographie serait vraie tandis qu’une autre serait fausse, simplement qu’elles montrent des portions différentes d’une même réalité. Mon rôle de narrateur n’est donc pas de prétendre à une impossible objectivité, mais de raconter le plus justement possible ce que j’ai vu et compris, depuis ma place.

Que cherchez-vous à raconter à travers vos photographies ?

Au-delà de simplement faire une belle image, je cherche à raconter une histoire qui aura un impact chez celui qui la regarde. Et généralement une photographie seule ne suffit pas à construire une narration, en reportage, je travaille donc avec plusieurs images qui, mises bout à bout, permettent de structurer un récit.

Cette construction passe par un travail important de sélection, ou d’« editing ». Pendant un reportage, je peux réaliser plus d’un millier de photographies par jour. À mon retour, je dois donc sélectionner les « bonnes », celles qui permettront de construire un récit cohérent, sans perdre le spectateur. Pour construire ce récit, je m’appuie finalement sur des principes de narration assez universels : qui sont les personnages ? Que se passe-t-il ? Où ? Comment ? Pourquoi ? Mon travail de sélection doit permettre d’apporter des réponses à ces questions.

Cette construction d’un récit est compliquée à envisager pour un photographe dans l’immédiat retour de reportage. Elle nécessite de prendre une certaine distance avec les photos qu’on a faites : lorsque je suis en immersion, je vis moi-même les situations et les émotions qu’elles provoquent. En rentrant, je laisse donc passer du temps avant de sélectionner mes images ou je choisis de les montrer à des personnes extérieures, de confiance, pour que l’extériorité de leur regard me confirme que l’histoire que je raconte est compréhensible pour quelqu’un qui ne l’a pas vécue.

Souvent, pour un reportage, je réduis ma sélection à 15 images, c’est le bon format pour le présenter à une personne qui n’a pas manifesté d’intérêt spécifique. Souvent, au-delà, le cerveau humain décroche. Mais cet editing peut aller jusqu’à des centaines d’images selon le format de sortie attendu : si je veux faire une exposition ou un livre, je peux me permettre de rentrer plus dans le détail de ma narration.

Voilà pour la construction du récit, mais celui-ci n’a d’intérêt à mes yeux que s’il peut avoir un effet sur ceux qui accepteront de se laisser porter par lui. Je choisis mes sujets pour montrer, à hauteur d’homme, des réalités que le public connaît peu, qu’on ne voit pas trop, mais qui ont « quelque chose » et qui peuvent nous en apprendre plus sur notre société ou sur nous-mêmes.

Par exemple, lors d’un reportage consacré aux légionnaires engagés dans le cadre de l’opération Harpie, en Guyane, j’ai aimé montrer à la fois ces hommes de nationalités différentes confrontés à un environnement particulièrement hostile, vivant dans des conditions difficiles, mais aussi la solidarité et la fraternité qui les unissent. Au-delà de la mission militaire, j’ai découvert là-bas des hommes capables de continuer à avancer, à trouver des solutions et à sourire malgré l’adversité.

Comment pensez-vous qu'une photographie puisse montrer ce que les mots ne peuvent pas exprimer ?

La photographie possède un avantage essentiel : elle est plus universelle que le langage. Une photo ne nécessite pas de parler la même langue que son auteur pour être comprise. Même si chacun peut avoir sa propre interprétation d’une image, il y a toujours une partie de ce qu’elle montre qui est accessible et compréhensible par tous. C’est ce qui permet à la photographie de s’adresser à un public beaucoup plus large que le langage écrit ou parlé.

Une même image peut d’ailleurs être lue à plusieurs niveaux. Si je photographie un militaire en uniforme et que je montre cette image à ma mère qui n’est pas familière de cet univers, elle percevra ses expressions humaines :  sa fatigue, sa fierté… Un militaire, lui, aura une autre lecture : il reconnaîtra un patch, une décoration, en déduira une appartenance, un théâtre d’OPEX. La photographie contient ainsi plusieurs niveaux d’information en fonction du référentiel de celui qui la regarde.

C’est aussi ce qui fait de la photographie un medium particulièrement intéressant pour la transmission. Lors de mes expositions, j’aime notamment organiser des visites pour les enfants. Leur regard est différent du nôtre : souvent, ils s’arrêtent sur un détail qui échappe aux adultes, qui les amuse ou les étonne. Là où un texte doit nécessairement adapter son vocabulaire à son public, une photographie peut être regardée et comprise à différents âges et avec différents niveaux de connaissance.

C’est pour moi l’une des grandes forces de la photographie : elle exclut moins, permettant de partager une réalité sans nécessiter les mêmes codes ou le même langage, tout en laissant à chacun la liberté de l’interpréter et le devoir de chercher à comprendre.

Selon vous, quel rôle joue la photographie dans la transmission de la mémoire des armées ?

Pour moi, le rôle de la photographie est notamment de permettre de montrer un peu plus que les seuls grands événements. Le photographe va évidemment photographier le général qui prononce un discours, suivre une phase tactique dynamique ou être présent lors d’une opération critique. Mais parce qu’il est aussi présent dans les moments du quotidien, il peut capter aussi les « moments faibles » : les soldats qui partagent un café sur leur lit de camp de retour de mission, font leur lessive, prennent un repas ensemble ou plaisantent… Ces moments ne relèvent peut-être pas de la grande Histoire, mais ils en font partie. Ils racontent une époque, un mode de vie, un état d’esprit. Pris individuellement, ils peuvent sembler anecdotiques, pourtant, mis bout à bout, ils permettent de raconter une histoire et de donner une réalité humaine à ceux qui ont vécu ces engagements. C’est là que la photographie prend tout son sens.

Cette question de la transmission est d’autant plus importante aujourd’hui que nos habitudes personnelles ont changé. Avant on conservait des lettres, des photos… aujourd’hui l’échelle a changé. Les échanges par messageries numériques sont plus volatils que les lettres écrites à l’encre et le risque est beaucoup plus grand qu’ils disparaissent avec le temps. L’abondance d’images prises par nos smartphones pose quant à elle une difficulté nouvelle, avec plusieurs milliers de photos personnelles réalisées chaque année : comment transmettre cet héritage à nos enfants ? A l’heure de la transmission, si aucun travail de sélection n’est fait, une photographie, même essentielle, sera simplement perdue, noyée dans la masse de milliers d’autres. C’est pourquoi, pour nos archives personnelles aussi, le travail de sélection est indispensable.

Ces interrogations font partie du travail et du rôle du photographe dans la société. Les photographes ne se contentent pas de produire des images : ils participent à déterminer ce qui sera conservé d’aujourd’hui et donc transmis aux générations futures. Cette responsabilité implique parfois de faire des choix difficiles, notamment celui de ne pas montrer certaines images, d’en privilégier d’autres. On parle d’iconographie : ce travail de sélection, de légendage et de contextualisation permet ainsi de transformer une multitude de clichés en une mémoire plus facilement accessible et transmissible.

Cette démarche est particulièrement importante pour les armées, qui ont besoin de s’inscrire dans une continuité, de transmettre aux soldats d’aujourd’hui et de demain la mémoire de ceux qui les ont précédés. L’image constitue alors un moyen simple et universel de faire vivre cette mémoire.

Je ne ferais d’ailleurs pas nécessairement de distinction entre image fixe et image animée à ce titre. Mon médium reste la photographie, mais une vidéo bien construite peut elle aussi transmettre une réalité, montrer des choses et immerger quelqu’un qui n’était pas présent. L’essentiel, finalement, est moins le support que la capacité de l’image à conserver une trace authentique et à la transmettre.

Quelle est la valeur de la photographie documentaire à l’heure de l’intelligence artificielle ?

L’arrivée de l’intelligence artificielle, et notamment la possibilité pour le grand public de générer facilement des images, a profondément bouleversé le métier de photographe, qui a déjà été mis en difficulté par ces dernières années. Cela amène les professionnels de l’image à répondre à une question évidente. Laquelle question n’est pas : qu’est-ce que l’IA fait que je ne fais pas ? Mais bel et bien : qu’est-ce que je fais que l’IA ne peut pas faire ?

Pour moi, la valeur de la photographie documentaire réside d’abord dans sa capacité à témoigner d’une réalité vécue. Quand je reviens de la forêt guyanaise avec des photographies de légionnaires en opération, ces images racontent quelque chose de très concret : j’étais sur place, j’ai vu cette scène et je l’ai photographiée. Elles sont un témoignage et portent la trace d’une expérience réelle. Si je demande à une intelligence artificielle de générer « un légionnaire français en mission de lutte contre l’orpaillage en Guyane », elle peut, peut-être, produire une image convaincante, mais ça ne sera pas une scène qui a réellement eu lieu, des hommes qui ont existé, rien ne me prouvera que chaque détail de la composition générée est authentique.

Les IA manquent également d’une notion de culture, elles mélangent donc allègrement des références : par exemple, quand on demande un visuel de militaire français, on obtient un militaire avec des attributs d’uniformes propres à l’armée américaine sur la manche duquel un patch bleu-blanc-rouge a été collé, parce que l’IA génère ses créations à partir d’un référentiel de données majoritairement anglo-saxon.

Cette médiocrité est inhérente aux LLM (Large Language Model), et c’est pourquoi la photographie documentaire conserve, à mes yeux, une valeur particulière irremplaçable. Le photographe humain capte un instant de la réalité authentique et porte la responsabilité qui va avec : celle de signer son image. Cette responsabilité est plus que juridique, elle est aussi épistémologique et éthique.

Lorsque je signe une photographie, je la revendique, mais j’engage également ma crédibilité : elle a été réalisée selon les ontologies, la méthodologie et l’éthique qui sont celles de la profession, mais aussi les miennes propres. Je dis en quelque sorte : « J’ai réalisé cette image, j’étais là et voici ce que j’ai vu. » Comme je l’ai évoqué, cela ne signifie pas que ma photographie est une vérité absolue ni qu’elle est dépourvue de subjectivité. Elle est le résultat de mon regard, de l’endroit où je me suis placée et du moment que j’ai choisi de saisir. Mais j’assume ce regard, et je peux en répondre devant mes pairs et le public. Cela, c’est une garantie qu’aucun LLM n’est en mesure d’offrir à ses utilisateurs.

C’est là la différence essentielle entre une photographie et un visuel généré par une IA : l’IA peut produire quelque chose de très réaliste sans jamais être en capacité de témoigner de la réalité de son existence. Elle ne dit ni où l’image a été prise, ni par qui, ni dans quelles circonstances. La photographie documentaire, elle, repose sur un auteur qui a fait preuve de son intention et qui assume ce qu’il a choisi de montrer.

Aussi, aujourd’hui, tandis que la société questionne la notion de vérité et de preuve, il me semble que le rôle du photographe documentaire prend une nouvelle importance.

1826 – 2026 : Quand la photographie raconte la guerre

 
À l’occasion des 43ᵉ Journées européennes du patrimoine, placées cette année sous le thème du « Patrimoine de la photographie » pour célébrer le bicentenaire de la photographie, l’IHEDN vous propose d’explorer le lien étroit entre photoreportage, mémoire et défense.