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Le 1er juin 2025, 117 drones ukrainiens ont mené l’attaque la plus importante jamais réalisée sur le territoire russe, détruisant pas moins de cinq de leurs aérodromes situés, pour certains, à des milliers de kilomètres du front. L’opération ukrainienne « Toile d’araignée » – souvent comparée à un Pearl Harbor moderne – est un exemple parmi d’autres de la « dronisation » du conflit russo-ukrainien, autrement dit de l’utilisation massive des drones par les deux adversaires pour se livrer bataille.
Alors que les armes conventionnelles et la guerre des tranchées continuent de marquer cette guerre, les drones se sont imposés comme les nouveaux chars du XXIe siècle. Ils sont devenus l’arme emblématique qui transforme le combat, comme les chars l’avaient fait pendant la guerre de 1914-1918. Leur importance pose autant la question de leur usage stratégique et tactique que de la capacité des belligérants à en produire de grandes quantités tout en les adaptant pour répondre aux besoins changeants sur le front.
Que ce soit en matière d’offensive, de contre-offensive, de renseignement, ou encore de défense, comment les forces armées de l’Ukraine et de la Russie font-elles œuvre d’ingéniosité dans l’utilisation de ces engins volants ? En quoi cet usage doit non seulement requestionner notre compréhension de la manière dont on fait la guerre, mais aussi encourager les armées européennes à tirer des leçons pour leur propre défense et industrie ?
Dans cet article, l’IHEDN a recueilli les analyses de trois spécialistes aux profils complémentaires :
- Le général d’armée (en 2e section) Grégoire de Saint-Quentin est président de la société de conseil GEOS, ancien conseiller du Gouvernement pour la défense et ex-sous-chef d’état-major des armées chargé des opérations. Il a notamment assuré le commandement opératif de l’opération Serval au Mali, avant d’être nommé commandant des opérations spéciales en 2013.
- Mat Hauser est cofondateur de Dronivka, une société spécialisée dans les services drones à destination des armées et des industriels, ainsi que de Strateon, un organisme accompagnant entreprises, ONG et États dans la sécurisation de leurs activités en Ukraine.
- Ronald Hatto, ancien artilleur et casque bleu au sein des forces armées canadiennes, est aujourd’hui professeur de relations internationales à Sciences Po Paris, spécialiste de la sécurité internationale, du maintien de la paix et de la sociologie militaire.
Une guerre des drones sans précédent
Le drone n’est en rien une innovation de la guerre russo-ukrainienne. Dans sa forme sophistiquée, on l’expérimente dans le Haut-Karabakh depuis 2020, en Syrie dès 2011 ou encore en Irak à partir de 2003 lorsque les États-Unis utilisent des drones de surveillance puis armés, notamment avec les frappes de MQ-1 Predator et MQ-9 Reaper. On peut remonter en 1993, lorsque les Américains ont eu recours à des drones de reconnaissance dans les Balkans, et plus tôt encore à partir des années 1960 au Vietnam pour la surveillance.
Pour autant, le conflit russo-ukrainien est décrit comme l’une des premières « guerres de drones ». Cela est dû à leur utilisation omniprésente, massive et différenciée par les deux camps, ainsi que leur capacité à être déployés dans les trois milieux : terre, air et mer.
Comme le déclarait l’ambassadeur de Suède Martin Arberg au sommet de Kiev en 2024, « Ukraine didn’t invent drones; it invented how to use them » (« L’Ukraine n’a pas inventé les drones, mais elle a inventé comment les utiliser »). Entre 10 000 et 15 000 drones sont employés quotidiennement sur le front par chaque belligérant : une intensité sans précédent.
Le général d’armée de Saint-Quentin nous éclaire sur l’apparition éclair de cette technologie :
« Au début de la guerre, il n’y avait pas de fabrique de drones en Ukraine. Aujourd’hui, je crois que les Ukrainiens sont capables d’en produire plus de 4 millions par an. Donc les choses se sont faites progressivement, à mesure qu’il devenait clair que le drone devenait une composante centrale du combat. »
Durant les premiers mois de la guerre, l’Ukraine a rapidement adopté le drone pour compenser son manque de moyens conventionnels face à la supériorité de feu de son agresseur. Dès mars 2022, elle envoyait ses premiers drones légers lanceurs de grenades sur le front, imposant un blocage tactique à la Russie. Peu coûteuse, leur production croissante a été facilitée par un terreau technologique ukrainien déjà florissant avant la guerre, duquel ont émergé plusieurs centaines de fabricants de drones dans le pays.
De l'attaque à la défense : un écosystème multi-missions
LES DRONES DE FRAPPE
Les drones sont des technologies duales dont les composants sont issus à la fois du monde militaire et du monde civil. Des drones provenant du marché grand public, comme les FPV (First-Person View) et Mavic, sont transformés pour répondre aux besoins immédiats du conflit. Leurs missions sont très variées : attaque, reconnaissance, surveillance, saturation, leurrage, transport logistique ou encore interception.
L’Ukraine a investi dans un panel large de différents modèles de drone, le plus connu étant le FPV qu’elle adopte dès juillet 2022 avant que la Russie en fasse de même. Facilement dirigeable avec sa caméra embarquée et rapide grâce à sa légèreté, il est utilisé dans des missions d’observation, kamikaze ou de largage de différentes charges explosives. Ces drones de quelques centaines d’euros peuvent s’infiltrer dans des tranchées, percer des blindés, neutraliser des bunkers et frapper au cœur des dispositifs ennemis ; des actions impossibles pour un soldat sans exposition quasi certaine à la mort. Ces derniers mois, pour se détacher du fournisseur chinois, leader du marché des drones FPV, l’Ukraine a décidé d’investir dans des composants made in Ukraine pour en produire davantage à long terme.
Les drones de frappe – que ce soit pour des missions suicide, de largage ou de frappe longue – offrent des explosions impressionnantes qui les placent souvent sur le devant de la scène médiatique. Les Ukrainiens travaillent également à l’intégration de l’intelligence artificielle directement dans leurs munitions rôdeuses.
LES DRONES DE SURVEILLANCE ET D'INTERCEPTION
Si ces drones d’attaque attirent le plus l’attention, d’autres types de drones jouent également un rôle crucial dans ce conflit, comme les drones de reconnaissance. Ces derniers surveillent le mouvement des troupes, repèrent des cibles ennemies, aident à corriger des tirs d’artillerie en temps réel et permettent d’évaluer les dégâts après frappe. L’Orlan-10 s’impose comme l’un des drones de reconnaissance les plus utilisés côté russe. Il aurait été déployé dès 2014 dans le Donbass contre les soldats ukrainiens. Comme la plupart de drones, ses missions sont transversales : il peut être mobilisé pour de l’observation mais aussi de la guerre électronique afin d’intercepter des signaux.
Face aux drones d’attaque, il y a des drones défensifs. L’Ukraine explore notamment des solutions innovantes pour se défendre, comme le souligne Mat Hauser :
« L’Ukraine a investi massivement dans des drones intercepteurs à très bas coût, conçus pour neutraliser les drones russes tout en rééquilibrant, autant que possible, cette bataille économique. »
De fabrique plus rapide que les missiles, ces drones offrent une protection efficace de l’espace aérien. Ces derniers mois, l’Ukraine a annoncé viser la production mensuelle de 40 000 drones intercepteurs, inspirant d’ailleurs les armées étrangères. Alors que l’OTAN déclare développer ses propres drones d’interception, la Roumanie et la Pologne investissent également dans ces technologies de pointe face à des incursions aériennes constantes sur leur territoire.
La production de drones côté ukrainien contribue, en revanche, à faire émerger un autre défi : le manque de pilotes. Pour combler ce besoin de main d’œuvre, le pays a créé différentes écoles de formation de dronistes ouvertes aux militaires comme aux civils.
Le drone comme vecteur de ruptures
DES DESTRUCTIONS IMPORTANTES À FAIBLE COÛT
Les drones sont responsables d’environ 50 à 80% de l’attrition de ce conflit, combinant destructions humaines et matérielles. Ils entrainent ainsi des ruptures majeures dans la manière de faire la guerre. Selon le général de Saint-Quentin, cette évolution illustre comment des équipements simples peuvent désormais rivaliser avec des forces adverses importantes :
« À côté d’équipements militaires très sophistiqués, coûteux, donc produits en petite série, on trouve désormais des équipements venus de l’industrie du loisir, des technologies duales qui, quand vous les maitrisez – ce qui n’est pas très difficile – permettent de contester des adversaires en théorie très supérieurement armés. Dans le jargon, cela s’appelle des technologies nivellantes. »
La supériorité sur le champ de bataille ne semble donc plus seulement appartenir à celui qui possède l’armée la plus puissante et comptant les meilleures pièces d’artillerie, blindés, bateaux ou avions. Comme les stratèges Sun Tzu ou Clausewitz l’anticipaient en leurs époques respectives, l’agilité, la rapidité et l’innovation sont devenues des conditions pour dominer cette guerre de haute intensité. L’Ukraine doit ainsi une part importante de sa résistance à sa capacité à exceller dans ces domaines. Aux abords de la ligne de front, des centaines de drones sortent chaque jour d’ateliers de fabrication artisanale.
Le drone démontre l’efficacité de moyens asymétriques à bas coût, autant dans le domaine aéroterrestre que maritime. Des drones navals ukrainiens, coûtant quelques milliers d’euros seulement, ont permis à un État dépourvu de marine conventionnelle de mettre hors de combat des bâtiments de guerre russes. L’Ukraine impose ainsi sa présence stratégique en mer Noire.
UNE TRANSPARENCE CONTINUE DU CHAMP DE BATAILLE
Le drone d’observation permet de repérer en temps réel tout mouvement jusqu’à 25 km autour de la ligne de contact. Le général de Saint Quentin observe que cette couverture géographique dronique offre une quasi-transparence du champ de bataille :
« Les drones donnent la possibilité de détecter et de frapper très vite les concentrations de troupes qui cherchent à rompre le dispositif défensif sur la ligne de front. Cela engendre un blocage tactique. Le front se fige comme pendant la Première Guerre mondiale, quand la violence des feux interdisait les mouvements des fantassins hors de la protection des tranchées. »
L’ancien artilleur Ronald Hatto compare ces attaques continues de drones sur de vastes surfaces aux caractéristiques de l’artillerie :
« C’est l’exemple parfait de la nouvelle mode du « On tire et on se tire ! » [en anglais, « Shoot and scoot »]. La durée de survie des unités de combat sur le terrain est fortement réduite par cette transparence du champ de bataille. »
Cette logique complique la rotation des soldats ainsi que la manœuvre des matériels et véhicules lourds. La supériorité qu’on leur accorde habituellement s’en trouve diminuée, donnant à un David agile toutes ses chances pour vaincre un Goliath trop lent.
Ronald Hatto explique également que les drones, en prenant une place autrefois occupée par l’artillerie, entraînent nécessairement une transformation de son emploi traditionnel :
« En 2026, avec l’omniprésence des drones, les pièces d’artillerie sont dorénavant déployées seules plutôt qu’en batteries, les missions de tir comportent rarement plus de dix coups, les munitions sont stockées le plus loin possible de la pièce et le ravitaillement est généralement effectués par drones aériens ou terrestres. »
Le drone redéfinit donc les contours de la guerre traditionnelle. Plus encore que l’outil lui-même, c’est la manière d’innover dans son emploi qui transforme les modèles militaires.
L'Ukraine à l'initiative d'un nouveau modèle d'innovation militaire ?
LA CHAÎNE OPÉRATIONNELLE UKRAINIENNE, UN SYSTÈME MILITAIRE DARWINIEN
Dans cette guerre, le territoire ukrainien, où se concentre la majorité des combats, agit comme un véritable laboratoire d’innovation militaire, stimulé par les besoins immédiats du front. Toute menace ou difficulté identifiée sur le front déclenche l’activation d’une chaîne opérationnelle courte, l’unité au contact transmettant directement le besoin à une diversité d’acteurs : militaires, industriels, ateliers informels, laboratoires de recherche, autorité politiques.
Mat Hauser détaille comment ces acteurs sont en mesure de se positionner rapidement sur des solutions :
« Ces solutions sont testées en conditions réelles, souvent en quelques jours ou semaines, et seules celles qui démontrent une réelle efficacité opérationnelle et un bon rapport coût-effet sont conservées. Les autres disparaissent rapidement. »
Ce mécanisme privilégie la vitesse d’action et de priorisation à la recherche d’un système parfait, une forme de « darwinisme de l’innovation militaire », selon Mat Hauser. La chaîne d’approvisionnement est ainsi ajustée en temps réel, ce qui permet d’éviter de passer par un long processus d’acquisition. Ronald Hatto considère aussi que cette chaîne permet aux systèmes d’armes d’évoluer rapidement :
« L’Ukraine conduit une guerre « antibureaucratique » dans laquelle le gouvernement met tout en œuvre pour éviter les contraintes légales face aux entreprises privées. Le but étant d’attirer un maximum d’acteurs civils de qualité dans les opérations militaires, en particulier dans le domaine de la dronisation. »
« SPOOFING », BROUILLAGE ÉLECTRONIQUE ET CONTRE-MESURES
Ce mécanisme d’innovation rapide s’applique pleinement à l’emploi des drones : l’Ukraine doit non seulement en produire en continu, mais aussi concevoir de nouveaux prototypes pour s’adapter aux contre-mesures russes et au champ de bataille.
À titre d’exemple, les deux belligérants ont rapidement développé des moyens pour neutraliser les drones d’attaques, notamment le « spoofing » et le brouillage électronique.
Le spoofing consiste à envoyer de fausses données de navigation afin de détourner drones et missiles russes de leur trajectoire de ciblage en les leurrant sur leur position réelle. Étroitement lié, le brouillage électronique consiste à émettre des signaux électroniques pour interférer dans le fonctionnement et le guidage des drones adverses. Ces deux contre-mesures ont démontré une efficacité défensive significative sur le terrain.
Toutefois, elles ont elles-mêmes été rapidement contournées. Dès le printemps 2024, la Russie a innové dans une technologie insensible au brouillage : les drones filoguidés. Ces drones sont commandés par un câble de fibre optique de 5 à 25 kilomètres de long et d’un demi-millimètre de diamètre qui leur délivre les données nécessaires pour voler sans être piratés.
Habituellement, la liaison entre un drone classique et son pilote se fait par des ondes radios qui sont vulnérables au brouillage électronique opéré par l’ennemi. Le drone filoguidé n’étant contrôlable qu’au travers de son câble, il est impossible de le neutraliser et il atteint souvent sa cible. Capitalisant sur l’efficacité de cette invention, la Russie a également déployé des drones à fibre optique navales, repérés pour la première fois en septembre 2025 en mer Noire.
Cet exemple illustre la rapidité de créativité dont font preuve les deux camps sans forcément innover dans des technologies très avancées.
Une démarche qui tranche avec la méthode de production industrielle occidentale, qui misait jusqu’à ce conflit sur du matériel militaire « high-tech » souvent coûteux, relativement long à développer et à être déployé. Du côté ukrainien, la technologie n’est utile que si elle est soutenable industriellement, facilement adaptable et intégrable dans des délais réduits.
DES CAPACITÉS FINANCIÈRES ET INDUSTRIELLES AGILES
Ronald Hatto souligne qu’en plus de cette flexibilité organisationnelle, l’Ukraine doit sa réussite d’innovation rapide à sa souplesse financière et industrielle. Sur le plan financier, elle est capable de mobiliser et d’allouer les fonds nécessaires pour satisfaire ses propres besoins d’armement et pour soutenir une guerre d’usure. Sur le plan industriel, en œuvrant à la collaboration tous les acteurs de son industrie de défense, le pays est également son premier producteur d’armement : son autonomie fait sa force.
Le ministère des industries stratégiques, créé en 2020, permet notamment d’établir des liens entre fournisseurs et exportateurs pour fabriquer rapidement des prototypes d’armes répondants aux demandes du front.
La stratégie offensive russe face à la défense ukrainienne
LA STRATÉGIE RUSSE, ENTRE ATTRITION ET SATURATION
La Russie a multiplié par dix sa production de drones en un an, atteignant 1,4 million d’unités en 2024. Si l’Ukraine en produit bien plus, son adversaire tend à investir de manière croissante dans ce secteur. La stratégie russe est efficace et structurée : elle repose sur des attaques continues de drones, combinant l’envoi de flots permanents de drones bon marché, au sein desquels sont insérés quelques missiles longue portée. Coûteux et de haute précision, ces derniers sont capables d’engendrer des destructions massives inattendues.
Selon Mat Hauser, les frappes massives de drones menées par la Russie ne visent pas prioritairement à ce que l’ensemble des vecteurs atteignent leurs cibles :
« Lorsqu’elle engage plusieurs centaines de drones de type Geran sur l’Ukraine au cours d’une même nuit, l’objectif principal est une combinaison de deux effets stratégiques majeurs : l’attrition et la saturation. »
L’attrition vise à entraîner l’Ukraine dans une guerre des coûts défavorable. Les drones russes utilisés dans ces vagues restent relativement peu chers tandis que les forces ukrainiennes doivent recourir à des moyens de défense bien plus coûteux, comme les missiles sol-air ou les systèmes d’interception. L’effet recherché est alors d’éroder les stocks ukrainiens et d’alourdir la facture de défense.
La saturation vise, quant à elle, à l’épuisement progressif du système ukrainien. Mat Hauser précise :
« En multipliant les vecteurs, la Russie cherche à submerger les capacités de détection, de commandement et d’interception de la défense aérienne ukrainienne. Les premières vagues sont souvent neutralisées avec un taux de succès élevé, mais à mesure que l’attaque se prolonge, les unités de défense voient leurs moyens s’épuiser. »
Une fois les défenses affaiblies, la Russie voit le moment opportun pour envoyer les derniers drones et missiles, qui ont de plus fortes probabilités d’atteindre leurs cibles. Ronald Hatto rappelle que cette logique combinant attrition et saturation n’est pas nouvelle et a émergé il y a plus de 50 ans :
« Cette technique était en place sur les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) équipés de MIRV (Multiple Independently targeted Reentry Vehicle) dès les années 1970. Ces gros missiles dotés de plusieurs « véhicules de rentrée » – des ogives nucléaires – pouvant frapper plusieurs cibles pouvait aussi intégrer des leurres : de fausses ogives nucléaires. Le but étant de forcer l’ennemi, en cas de frappes nucléaires, à tirer sur tout ce qui rentrait dans l’atmosphère. Les leurres détournaient ainsi les armes antibalistiques des véritables ogives nucléaires. »
CÔTÉ UKRAINIEN, LE PUITS D’INGÉNIOSITÉ DE LA HIGH-TECH DÉFENSIVE
Cette pression offensive russe agit comme un catalyseur d’adaptation pour Kiev, contraignant l’Ukraine à développer une réponse asymétrique fondée sur d’autres leviers, comme l’explique Mat Hauser :
« L’Ukraine a privilégié une stratégie fondée sur des campagnes de frappes en profondeur plus limitées mais répétées, ciblant des objectifs à très forte valeur stratégique. »
Ne disposant pas de la même capacité de production que la Russie, l’Ukraine mène donc davantage des actions de précision stratégique et d’optimisation du rapport coût-effet plutôt que des opérations de masse. Ses attaques se concentrent sur des cibles définies, comme les raffineries, les dépôts de munitions, les convois logistiques ou encore les infrastructures énergétiques et industrielles russes.
Pour faire face à ce flux incessant d’attaques, l’Ukraine doit aussi se forger un bouclier de protection. Son « mur anti-drone » implique à la fois une police du ciel, la protection des sites et de ses emprises, des forces de sécurité intérieure et du renseignement. Outre les drones intercepteurs et le brouillage électronique, l’Ukraine déploie d’autres moyens.
Les start-ups Sky Fortress et Zvook ont développé des capteurs acoustiques capables d’enregistrer le son des appareils russes pour les identifier. Une fois qu’un objet est reconnu – comme un drone, un missile de longue portée ou un missile de croisière – le radar transmet les informations à des unités mobiles sur le terrain qui peuvent neutraliser la menace. Ces capteurs sont déployés par milliers à travers le territoire ukrainien : on estime que 14 000 capteurs Sky Fortress y sont installés, tandis que Zvook couvrirait environ 5 % du pays.
Une autre innovation complétant le bouclier anti-drone ukrainien, encore au stade de prototype, fascinera les amateurs de science-fiction : le rayon laser Sunray. Pour combler à la pénurie de missiles anti-drones, cette arme laser silencieuse, annoncée début février 2026, sera destinée à abattre les drones russes. En décembre 2024 déjà, l’Ukraine avait annoncé son premier rayon laser, Tryzub, depuis utilisé pour frapper les cibles à quelques kilomètres d’altitude.
Cette high-tech défensive n’est pas le seul puits d’ingéniosité. En temps de guerre, il faut aussi savoir faire avec peu et repenser l’usage d’objets civils « à portée de main » pour mettre en sécurité ses infrastructures et sa population. À titre d’exemple, des filets de pêche usagés de l’entreprise bretonne Breizhmer sont envoyés en Ukraine et utilisés pour se protéger des drones. Suspendus à des poteaux le long de routes, parfois sur des centaines de kilomètres, leurs mailles piègent les drones qui s’en approchent de trop près. Différents moyens de ce type, parfois fabriqués localement ou issus du recyclage civil, illustrent une logique d’adaptation permanente face à la menace.
Les leçons des drones pour les armées européennes
Au moment de l’invasion russe en 2022, les spécialistes en géopolitiques étaient unanimes : l’Ukraine flancherait en quelques semaines. Quatre ans après, l’Ukraine résiste et freine l’avancée russe. La Russie n’a réussi à conquérir que 20% du territoire ukrainien, dont seulement 0,93% en 2025, une progression décroissante signe d’une résistance ukrainienne forte.
Le conflit russo-ukrainien a donc beaucoup à nous apprendre. Le général de Saint-Quentin, fort de son expérience opérationnelle au plus haut niveau, le confirme :
« Les Ukrainiens vont nous faire progresser. Ils ont l’expérience du combat avec des drones, pas nous. Ce sont eux qui innovent dans tous les domaines : la doctrine, les équipements, l’évolution des équipements, l’évolution logicielle. Ils sont confrontés à une menace existentielle et pour survivre, il faut s’adapter et réfléchir vite. »
QUI DIT NOUVELLE GUERRE DIT NOUVEAUX MOYENS
Mat Hauser résume les enseignements à tirer de ce conflit en trois points : la transparence quasi permanente du champ de bataille, la guerre moderne à penser en guerre des coûts, et le drone à penser comme un écosystème complexe où différents acteurs et logiques s’imbriquent.
En matière de guerre des coûts, le succès de l’Ukraine réside dans sa capacité à faire le maximum avec des moyens limités. Le conflit se caractérise autant par l’emploi de technologies avancées que par une remarquable adaptabilité ukrainienne, fondée sur l’innovation sous contrainte, notamment lorsque les stocks s’épuisent ou que les équipements sont détruits. Ce sont parfois des objets insignifiants qui deviennent des instruments efficaces pour attaquer ou se défendre. Les filets de pêche bretons l’illustrent bien : la transformation de leur usage a permis de sauver des vies.
Il y ainsi nécessité de « dualiser » les moyens de faire la guerre : de combiner armes militaires et objets civils. En parallèle, il faut apprendre à agir avec frugalité tout redéfinissant une chaîne de maintenance réactive, notamment pour renouveler la production de drones de manière continue.
Sur le plan industriel, on passe donc d’une logique programmatique – fondée sur des plans d’équipement lourds – à une logique de flux rapides et évolutifs. N’étant pas dans une économie de guerre, les États européens n’évoluent pas aussi vite que l’Ukraine. Celle-ci impose des cycles courts et une innovation accélérée : un drone conçu en un mois en Ukraine mettrait des années à être développé dans un pays en paix.
Au niveau tactique, le drone ne change pas le but de la guerre, mais la manière dont elle est menée. Autrefois, la force aéroterrestre misait sur la concentration pour percer la ligne de front. Aujourd’hui, une telle concentration en ferait une cible facile, que l’ennemi détruirait rapidement grâce aux drones.
La déconcentration géographique est donc nécessaire et doit amener à repenser la disposition des troupes au contact, l’organisation des lignes d’évacuation et d’approvisionnement stratégique. La capacité à déconcentrer les forces va de pair avec une meilleure interconnexion des systèmes de commandement.
Les armées européennes s’inspirent donc déjà de leur homologue ukrainienne. Le général de Saint-Quentin note qu’un processus d’échanges avec l’Ukraine est déjà bien établi :
« Il y a une chose qui marche bien dans les armées, c’est le RETEX, le retour d’expérience. La France dispose d’une ambassade sur place avec un attaché de défense qui doit faire remonter ces informations-là, et éventuellement les solutions les plus prometteuses de son point de vue. »
LA COOPÉRATION ET LES FORCES MORALES COMME CARBURANTS DU SUCCÈS
Au-delà de ce modèle d’innovation militaire, on doit la résilience ukrainienne à la collaboration renforcée entre ses forces armées, son industrie, le secteur privé et le soutien civil. L’ensemble de la société est mobilisé au service de la résistance et de la défense du pays. Mat Hauser nous en donne une illustration concrète :
« Des initiatives comme Social Drones ont permis à de simples civils de participer directement à l’effort de production. Des volontaires reçoivent ou impriment chez eux des pièces de drones, les assemblent le soir après le travail ou les cours en suivant des procédures standardisées, puis expédient ces drones par petits lots. »
Avec ou sans drones, avant même d’avoir des armes et une industrie, le soutien de la population est indispensable. L’unité nationale transforme une société en force de combat. Former à l’esprit de défense est donc nécessaire pour préparer au mieux son propre pays aux chocs futurs. Les mots de Raymond Aaron en 1981, que rappelle Ronald Hatto, le disent le mieux :
« La morale du citoyen, c’est de mettre au-dessus de tout la survie, la sécurité de la collectivité. Mais si la morale des Occidentaux est maintenant la morale du plaisir, du bonheur des individus et non pas la vertu du citoyen, alors la survie est en question. S’il ne reste plus rien du devoir du citoyen, si les Européens n’ont plus le sentiment qu’il faut se battre pour conserver ces chances de plaisir et de bonheur, alors en effet nous sommes à la fois brillants et décadents. »
Ce tableau propose une vue d’ensemble non exhaustive, compte tenu de l’évolution rapide et continue des drones ukrainiens et russes.
