1826 – 2026 : Quand la photographie raconte la guerre

Publié le :

14 septembre 2026
À l’occasion des 43ᵉ Journées européennes du patrimoine, placées cette année sous le thème du « Patrimoine de la photographie » pour célébrer le bicentenaire de la photographie, l’IHEDN vous propose d’explorer le lien étroit entre photoreportage, mémoire et défense.
Les Lundis de l'IHEDN sont disponibles en version audio !

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En 2026, la photographie célèbre le bicentenaire de sa création. Le ministère de la Culture mettra donc à l’honneur tout au long de l’année, en France et à l’international, deux siècles d’histoire, de créations et d’usages de l’image, de l’invention de Nicéphore Niépce aux photographies numériques et aux transformations liées à l’intelligence artificielle. Cet anniversaire est aussi l’occasion de mettre en lumière les nombreux métiers qui ont contribué à faire de la photographie un outil essentiel pour documenter et comprendre notre époque et celles d’hier.

À cette occasion, l’IHEDN vous propose de découvrir une histoire particulière : celle de la photographie dans la guerre et au sein des armées. Depuis les premières images de la guerre de Crimée jusqu’à aujourd’hui, l’image n’a cessé d’accompagner les conflits. Au fil du temps, des structures et des métiers spécialisés se sont développés au sein des armées, faisant de la photographie un outil au cœur de son fonctionnement.

Les soldats de l’image : les témoins de l’histoire et des guerres

Depuis plus de 110 ans, les « soldats de l’image » accompagnent les forces armées françaises en entraînement comme en opération, souvent au plus près des combats partageant le quotidien de leurs frères d’armes et dans les mêmes conditions de danger. Photographes et vidéastes militaires, ils ont pour mission de produire les images officielles des armées et d’informer les citoyens sur leurs actions, de témoigner des réalités du terrain et de conserver une trace fidèle des événements.

Nés en 1915 avec la création des Sections photographique et cinématographique de l’armée, aujourd’hui l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), ils ont depuis couvert les grands engagements français, de la Première Guerre mondiale aux opérations extérieures contemporaines.

Ces archives offrent un témoignage unique sur l’évolution des conflits, des équipements et des modes d’engagement, mais aussi sur le quotidien des femmes et des hommes qui servent la France.

En effet, ces images participent pleinement au travail de mémoire nationale en constituant un patrimoine audiovisuel d’une valeur exceptionnelle. Elles donnent un visage aux conflits, témoignent des souffrances comme des solidarités et permettent de transmettre aux générations futures une histoire incarnée.

Aujourd’hui, à l’heure où l’information circule instantanément et massivement, le rôle des soldats de l’image revêt une importance stratégique croissante. L’essor des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle, en passant par les outils de retouche ou les campagnes de désinformation, facilitent la création et la diffusion de contenus manipulés capables d’influencer l’opinion publique, d’alimenter les opérations d’influence et de fragiliser la confiance dans les sources d’information.

Face à ces nouveaux défis, les images produites par les soldats de l’image constituent un témoignage authentique et une source documentaire de référence. Leur mission dépasse donc la seule production d’images : ils contribuent à informer avec rigueur, à lutter contre les manipulations, à préserver la mémoire des conflits et à transmettre un récit fidèle de l’histoire.

En 2025, 75 opérateurs militaires ont été formés à l’École des métiers de l’image (EMI) de l’ECPAD. Répartis entre l’ECPAD, les SIRPA (Service d’informations et de relations publiques des armées), les services de communication de l’état-major des armées, la Gendarmerie nationale, la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris et la Légion étrangère, ils perpétuent aujourd’hui cette mission.

Et chaque 4 février, jour de la Sainte-Véronique leur sainte patronne, ils sont, ainsi que leurs camarades tombés au combat, honorés pour leur travail et leur engagement.

Prise de vue par le maître Enzo, lors de la mission LYNX 24, le 20 novembre 2025 en Estonie. © Jonathan Ferrara/ECPAD/DÉFENSE

Interview réalisée par le capitaine Thomas et le premier maître Simon pendant la mission AIGLE, le 10 juillet 2025 en Roumanie © Gustave Klinger-Zind/ECPAD/DEFENSE

La guerre de Crimée : quand la photographie entre dans la guerre

En 1855, la guerre de Crimée[1] marque un tournant dans l’histoire de la photographie. Pour la première fois, un conflit est documenté à grande échelle par des photographes envoyés sur le terrain. Jusqu’alors, les guerres étaient principalement représentées par les peintres, dessinateurs et graveurs, qui en donnaient une vision souvent spectaculaire et héroïque. La photographie introduit un regard nouveau, documentaire, attentif aux hommes, aux lieux et aux traces laissées par les combats.

C’est un Britannique, Roger Fenton, qui réalise le premier grand reportage photographique de guerre. Sa mission répond à un enjeu politique : alors que la presse britannique diffuse une image très critique des conditions de vie des soldats britanniques, il est chargé, à la demande de la reine Victoria, de proposer une autre représentation du conflit. Arrivé à Sébastopol en mars 1855, il réalise environ 360 clichés.

Les contraintes techniques de l’époque, considérables – matériel lourd, plaques au collodion humide difficiles à préparer et à développer sur place, longs temps de pose (environ 8 heures pour que l’image se fixe sur la plaque) – ne permettent pas encore de saisir les combats en mouvement. Ses images montrent une guerre immobile, silencieuse, en marge des combats : des soldats posant devant l’objectif, des canons, des bivouacs et des paysages dévastés.

Après Fenton, d’autres photographes couvrent le conflit. Côté français, c’est le cas de Léon-Eugène Méhédin, accompagné sur le terrain par le colonel en retraite et peintre Jean-Charles Langlois. Ce dernier, pour la première fois, choisit d’utiliser des photographies afin de remplacer ou compléter les traditionnelles esquisses pour préparer sa peinture Panorama de Sébastopol. La photographie devient ainsi un outil au service d’autres formes de représentation.

La guerre de Crimée marque également une étape dans la diffusion internationale des images. Tirées, vendues et exposées dans plusieurs pays, les photographies touchent un public bien plus large que celui présent sur le terrain. Si la presse ne peut pas encore reproduire directement les clichés et doit passer par la gravure, la photographie s’impose progressivement comme une nouvelle source d’information visuelle.

Ainsi la guerre de Crimée ne donne donc pas seulement naissance à ce nouveau medium, elle participe à une véritable révolution du regard porté sur la guerre. Aux grandes scènes héroïques et aux représentations spectaculaires des batailles succède progressivement une vision plus fragmentaire et documentaire. Sans pouvoir encore montrer directement toute la violence des combats, la photographie commence à en conserver les traces et devient un outil d’information, de communication et de mémoire.

La grande guerre : la photographie change d’échelle

En 1914, la photographie est déjà bien implantée en France. Les progrès techniques, le développement de la photographie instantanée, l’apparition d’appareils plus accessibles et l’essor des magazines illustrés accélèrent sa diffusion. Entre 1914 et 1918, des centaines de milliers de clichés sont réalisés sur les différents fronts, par des photographes militaires, des reporters mais aussi des soldats équipés de leurs propres appareils.

Des journaux comme Le Miroir, L’Illustration ou J’ai Vu multiplient les images pour permettre au public de « voir » la guerre. Le Miroir va jusqu’à lancer en 1915 un concours récompensant la photographie de guerre la plus saisissante. Mais ces images ne montrent pas toute la réalité du conflit : soumises à la censure, elles privilégient les scènes susceptibles de soutenir le moral de la population et de dénoncer les destructions attribuées à l’ennemi. Les morts français identifiables, les blessures les plus graves ou les scènes de désorganisation sont écartés.

En effet, face à la puissance de la propagande allemande, la France organise elle aussi sa production d’images. La Section photographique de l’armée (SPA), aujourd’hui ECPAD, est créée en 1915 pour encadrer les photographes militaires et documenter les opérations. Les clichés qu’elle produit montrent les soldats au front, mais aussi la vie à l’arrière, les hôpitaux, les usines, le travail des femmes ou les destructions des villes et villages. La photographie devient ainsi un instrument de communication et d’influence auprès de la population française et internationale.

La Grande Guerre tient une grande place dans le développement du photojournalisme comme profession à part entière. Et les expériences accumulées entre 1914 et 1918 préfigurent les pratiques des grands reporters qui couvriront les guerres d’après.

La Première Guerre mondiale donne également à la photographie une nouvelle dimension militaire : la reconnaissance aérienne. Installés à bord des avions, les appareils photo permettent de surveiller les positions ennemies, de repérer les mouvements de troupes et de cartographier les fortifications. Des milliers de clichés sont ensuite étudiés par des spécialistes de la photo-interprétation. L’image devient alors une véritable source de renseignement, annonçant les usages qui se développeront tout au long du XXᵉ siècle.

Parallèlement aux images officielles, se constitue aussi une mémoire plus intime. L’arrivée d’appareils plus facilement transportables permet à certains soldats de photographier leur quotidien, leurs camarades, les tranchées, les moments de repos ou les paysages traversés. Les contraintes techniques – l’obscurité partielle, les mouvements limités dans les tranchés et la dangerosité permanente – limitent encore les prises de vue au cœur de l’action : les soldats se concentrent donc sur la vie entre les assauts. Ces photographies privées, conservées dans les albums familiaux, complètent aujourd’hui les archives nationales et offrent un regard plus personnel sur le quotidien des combattants et plus global sur la société durant cette période.

Pendant les quatre ans que dure le conflit, la photographie change donc d’échelle et de fonction. Produite en masse par les armées, les photographes de presse et les soldats eux-mêmes, elle documente pour la première fois une guerre avec une telle ampleur qu’elle s’impose durablement comme un outil d’information, de propagande, de renseignement et de mémoire. Des visages et témoignages des Poilus aux paysages dévastés de Verdun, en passant par la mobilisation de la société et la coopération des Alliés, ces images ont façonné notre perception, compréhension et transmission du conflit à l’échelle nationale et internationale.

Entre deux assauts, des soldats français et britanniques fraternisent, entre le 6 et le 12 décembre 1916 à Maricourt. © Emmanuel Mas/ECPAD/Défense

Un officier et des fantassins dans une tranchée de première ligne, en 1917 en France. © Photographe inconnu/ECPAD

La photographie dans les guerres contemporaines

Dans les conflits d’aujourd’hui, la photographie s’inscrit dans un paysage visuel beaucoup plus vaste où clichés, vidéos, images satellites, drones, téléphones portables et réseaux sociaux se côtoient et se complètent. Sa mission première demeure inchangée : documenter, témoigner et conserver une trace des événements. Les photographes militaires continuent ainsi de couvrir les opérations, les soldats, les populations civiles et les conséquences des conflits.

La principale évolution réside plutôt dans la complémentarité des formats. La vidéo permet de restituer le mouvement, le son, la durée et l’enchaînement d’une scène. Elle est particulièrement adaptée à la diffusion instantanée sur les chaînes d’information et les réseaux sociaux. La photographie, elle, isole un moment, permet une lecture plus immédiate et peut acquérir une force symbolique particulière. La guerre d’aujourd’hui se raconte donc par un ensemble de contenus qui se répondent.

Les médias travaillent d’ailleurs de plus en plus avec des équipes mêlant photographes et vidéastes, comme par exemple pour le documentaire 20 Jours à Marioupol : les journalistes de l’agence Associated Press Evgeniy Maloletka et Mstyslav Chernov ont travaillé ensemble pour documenter le siège de la ville, en produisant à la fois des photographies et des vidéos.

Surtout, la production d’images n’est plus réservée aux professionnels ou aux soldats. Smartphones et plateformes numériques permettent désormais aux civils et organisations humanitaires de photographier et de diffuser directement depuis les zones de conflit. La guerre en Ukraine est particulièrement révélatrice de cette évolution. Des milliers d’images sont publiées quotidiennement sur les réseaux sociaux, parfois quelques minutes seulement après un événement. Cette masse d’images permet de documenter des événements auxquels les journalistes ne peuvent pas toujours assister directement.

Cette circulation massive des images présente cependant un revers. Une photographie n’est pas nécessairement une preuve en elle-même. Elle peut être ancienne, sortie de son contexte, attribuée au mauvais lieu ou au mauvais événement. Elle peut également être recadrée ou retouchée. À cela s’ajoute désormais la possibilité de générer ou de modifier des images grâce à l’intelligence artificielle pour produire des deepfake.

La question n’est donc plus seulement : « Que montre cette photographie ? », mais aussi : « Qui l’a produite ? Quand ? Où ? Dans quel contexte ? A-t-elle été modifiée ? Et comment peut-on le vérifier ? »

Cette nécessité de vérifier les images constitue un enjeu majeur du journalisme contemporain. Des équipes spécialisées et des méthodes d’OSINT, comme la géolocalisation, la chronolocalisation, l’analyse des images satellites ou le croisement de sources, sont devenues essentielles pour authentifier les contenus.

L’usage de l’image à des fins d’influence n’est évidemment pas nouveau, la propagande faite lors des deux dernières guerres mondiales en est un témoignage. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’échelle et la vitesse de circulation. Une photographie peut être publiée depuis une zone de guerre et atteindre des millions de personnes en quelques heures, parfois sans passer par le filtre d’un média ou d’un éditeur. Elle peut alors contribuer à informer, susciter l’émotion, mobiliser l’opinion ou alimenter un récit politique.

La photographie de guerre n’a donc pas perdu son importance : elle a changé de dimension. De l’appareil de Roger Fenton aux appareils numériques contemporains, elle reste un outil de témoignage et de mémoire.

Tout au long du XXe siècle, de grands noms ont ainsi documenté les plus grands conflits, parfois au prix de leur vie ou de graves blessures, souvent en signant des images iconiques pour la mémoire collective :

  • Le Britannique Ernest Brooks pendant la Première Guerre mondiale ;
  • La guerre d’Espagne (1936-39) a été couverte par la photojournaliste allemande Gerda Taro, l’Américain d’origine hongroise Robert Capa ou le Polonais David Seymour ;
  • Pour la Seconde Guerre mondiale, outre Capa et Seymour, citons le Français Henri Cartier-Bresson (les trois fonderont en 1947 Magnum Photos), l’Américaine Lee Miller, son compatriote Joe Rosenthal ou encore le Soviétique Evgueni Khaldeï ;
  • Ensuite, du Cambodge à la Syrie en passant par le Vietnam, s’illustreront les Américains James Nachtwey, Eddie Adams, Stanley Greene, les Britanniques Don McCullin et Larry Burrows, les Français Gilles Caron, Henri Huet, Raymond Depardon, Alexandra Boulat, Patrick Chauvel, Camille Lepage, le Vietnamien Nick Ut…
 

Au XXIe siècle, avec Internet et les réseaux sociaux, la photographie est aussi au cœur d’un environnement cognitif plus vaste, saturé et soumis à des enjeux de désinformation, qui peut en faire une véritable arme d’influence.

Cette trace doit plus que jamais être documentée, contextualisée et vérifiée pour pouvoir devenir une véritable source historique, en particulier lorsque celle-ci illustre un sujet aussi sensible que la guerre.

[1] La guerre de Crimée oppose de 1853 à 1856 l’Empire russe à une coalition formée de l’Empire ottoman, de l’Empire français, du Royaume-Uni, du Royaume de Sardaigne et de la Régence de Tunis. Provoqué par l’expansionnisme russe et la crainte de l’effondrement de l’Empire ottoman, le conflit se déroule essentiellement en Crimée autour de la base navale de Sébastopol. Il s’achève par la défaite de la Russie, entérinée par le traité de Paris de 1856.

Article réàlisé en partenariat avec l’ECPAD

Sandra Chenu Godefroy : « La photographie documentaire conserve une valeur particulière »

 

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, placées cette année sous le signe du bicentenaire de la photographie, rencontre avec la photographe indépendante Sandra Chenu Godefroy. À travers son regard, cet entretien explore la place de la photographie dans les armées : raconter l’humain, témoigner du réel et transmettre une mémoire, à l’heure où les images n’ont jamais été aussi nombreuses et aussi faciles à générer.