Groenland : « L’Arctique semble désormais divisé en trois blocs »

Publié le :

23 janvier 2026
Chercheuse associée à l’université de Cambridge, la géographe Émilie Canova analyse pour l’IHEDN les derniers développements autour du territoire autonome du Danemark. Selon elle, depuis la réélection de Donald Trump, les États-Unis sont devenus une puissance de déstabilisation de la région, comme l’était déjà la Russie.
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Chercheuse associée au Scott Polar Research Institute du département de géographie de l’université de Cambridge, au Royaume-Uni, la géographe française Émilie Canova est aussi membre de l’Observatoire de l’Arctique de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées.

Normalienne, Émilie Canova a soutenu début 2025 à Cambridge sa thèse de doctorat en études polaires sous le titre « Arctic-Europe relations: A case-study of inter-regional co-construction and its geopolitical impacts ». Dans le champ de la géographie politique, elle s’intéresse particulièrement aux relations entre l’Union européenne et l’Arctique, dans un contexte marqué par des mutations climatiques et géopolitiques rapides.

EN QUOI LE GROENLAND SERAIT-IL UN BESOIN POUR LA SÉCURITÉ NATIONALE DES ÉTATS-UNIS, COMME L’AFFIRME DONALD TRUMP ? LA CHINE ET LA RUSSIE Y SONT-ELLES MENAÇANTES ?

Le Groenland a une position stratégique en Arctique, notamment pour la défense continentale contre les missiles, mais la sécurité nationale des États-Unis est déjà assurée par les accords en place entre eux et le Royaume de Danemark.

Les États-Unis n’ont pas besoin d’acquérir le Groenland pour assurer leur sécurité. L’accord de défense de 1951 (renégocié en 2004) permet d’augmenter les capacités militaires américaines sur l’île. Par ailleurs, en 2025, le Danemark et l’OTAN ont décidé d’investir près de 14 milliards de dollars pour renforcer la sécurité et la défense en Arctique et dans l’Atlantique nord, comme l’indique le Commandement arctique interarmées du royaume, basé à Nuuk, capitale du Groenland.

Par ailleurs, contrairement à ce qu’affirme Donald Trump, il n’y a pas de menaces directes russes ou chinoises. Depuis 2022, la Russie a bien évidemment augmenté ses menaces hybrides dans les pays nordiques, mais elle ne menace pas directement le Groenland comme le dit Trump.

Quant à la Chine, celle-ci ne dispose pas de capacités militaires en Arctique ; seuls deux exercices ont été menés par la Chine vers le détroit de Béring depuis 2020. Ses intérêts sont d’ordres économique (route maritime du Nord-Est, investissement – encore limité – dans des infrastructures d’extractions de ressources, notamment au Groenland) et scientifique (base scientifique dans l’archipel norvégien du Svalbard, comme d’autres pays), afin d’appuyer sa volonté de jouer un rôle plus important dans la gouvernance de la région.

Déjà en 2019, lors d’un discours pendant la réunion ministérielle du Conseil de l’Arctique à Rovaniemi (Finlande), Mike Pompeo, secrétaire d’État de la première administration Trump, avait projeté sur la région la rivalité globale américano-chinoise. Les autres pays arctiques surveillent les activités chinoises mais ne les perçoivent pas autant que les États-Unis comme une menace.

LE PRÉSIDENT TRUMP ENVISAGE L'ACQUISITION DE L’ÎLE COMME UNE TRANSACTION IMMOBILIÈRE. CETTE APPROCHE EST-ELLE COMPATIBLE AVEC LE DROIT À L'AUTODÉTERMINATION DU PEUPLE GROENLANDAIS ET LES PRINCIPES ACTUELS DE SOUVERAINETÉ INTERNATIONALE ?

Non. La vision de Trump du Groenland comme « un bout de glace » ou une transaction immobilière méprise complètement le peuple groenlandais et ne respecte pas son droit à l’autodétermination, ni sa volonté d’indépendance. Il se comporte comme une nouvelle puissance coloniale. Or, les Groenlandais ont clairement signifié que pour eux, il n’y a « pas de meilleur colonisateur ».

Aujourd’hui, selon les enquêtes d’opinion, 85% du peuple groenlandais est contre le rattachement aux États-Unis. Une « acquisition » contre la volonté du peuple groenlandais serait donc contraire au droit international.

Rappelons aussi que depuis 1946, l’ONU considère le Groenland comme un « territoire non autonome ». Selon la définition de l’article 73 du Chapitre XI de la Charte des Nations unies, il s’agit de « territoires dont les populations ne s’administrent pas encore complètement elles-mêmes ».

FACE AUX MENACES D'ANNEXION, PLUSIEURS PAYS EUROPÉENS ONT DÉPLOYÉ DES TROUPES SUR LE SOL GROENLANDAIS. CETTE POTENTIELLE CONFRONTATION DIRECTE ENTRE ALLIÉS DE L'OTAN MARQUE-T-ELLE LA FIN DE L'ARCTIQUE COMME ZONE DE « BASSE TENSION » ?

La fin de l’exceptionnalisme arctique remonte déjà à quelques années, notamment depuis l’agression russe en Ukraine et la pause du Conseil de l’Arctique qui s’en est suivie (même s’il a repris ses activités en mai 2023), et le détricotage des structures de coopération comme le Conseil euro-arctique de Barents.

Depuis, le nombre d’exercices militaires a augmenté dans la zone, que ce soit du côté russe comme du côté de l’OTAN, notamment pour faire face à la menace russe. Contrairement à ce qu’affirme Trump, les pays nordiques, y compris le Danemark, œuvraient déjà pour la défense de la région arctique.

Cette séquence est cependant un tournant dans la mesure où il s’agit d’une escalade entre pays alliés. Ceci dit, l’exercice actuel a pour but de rassurer sur la défense de l’île, il semble avoir été mal interprété par Trump. Quant à ses dernières déclarations au forum de Davos, il faut se méfier de l’impression de détente qu’elles donnent : le diable se cache dans les détails, et on ne connaît pas encore les termes précis de l’accord dont il parle.

DONALD TRUMP A MENACÉ D'IMPOSER DES TAXES JUSQU’À 25 % SUR LES PRODUITS EUROPÉENS TANT QU'UN ACCORD DE VENTE N'EST PAS SIGNÉ. DANS QUELLE MESURE CELA POURRAIT-IL UNIFIER LA POLITIQUE DE L’UE EN ARCTIQUE, DONT VOUS ET D’AUTRES CHERCHEURS AVEZ MONTRÉ QU’ELLE MANQUE DE COHÉRENCE ?

Toute cette séquence est un test pour l’Europe. Je ne suis pas sûre que cela puisse l’unifier, mais on peut espérer une recomposition et un rapprochement des pays nordiques avec l’UE et une réponse ferme et unie contre les menaces de Trump.

Les politiques arctiques des États européens se ressemblent toutes un peu : elles mettent l’accent sur l’importance du changement climatique, sur l’environnement et sur les droits des peuples autochtones. Ces critères sont requis pour être membres observateurs du Conseil de l’Arctique.

L’objectif, jusqu’en 2022, était de maintenir la région comme une zone de basse tension. Dans les mises à jour récentes des politiques arctiques nationales (Allemagne en 2024, et France récemment), les enjeux de sécurité sont beaucoup plus mis en avant, avec notamment la reconnaissance de la Russie comme puissance déstabilisatrice.

Suède, Finlande et Danemark soutiennent globalement l’action de l’UE, mais avec quelques pincettes. Ils agissent un peu comme les gardiens de l’Arctique vis-à-vis de l’UE, et inversement, en jouant un rôle de filtre : quels enjeux arctiques peuvent être gérés par l’UE, et quelles politiques européennes peuvent être appliquées dans la région.

Cette ligne est de plus en plus difficile à tenir depuis 2022, et particulièrement depuis le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025. Il y a un fort besoin d’unité, en incluant la Norvège et l’Islande qui ne sont pas membres de l’UE. Mais on voit que c’est difficile : après la récente escalade, des États européens ont réagi dans un communiqué, puis les États nordiques dans un autre.

LE GROENLAND ASPIRE À UNE INDÉPENDANCE TOTALE VIS-À-VIS DU DANEMARK, MAIS RESTE DÉPENDANT DE SES SUBVENTIONS ET DE CELLES DE L’UE. COMMENT L'OFFRE AMÉRICAINE EST-ELLE PERÇUE SUR L’ÎLE ?

L’offre américaine est mal perçue : comme je le disais, pour les Groenlandais « il n’y a pas de meilleur colonisateur ». En majorité, ils veulent l’indépendance tout court. Cette perspective est difficilement atteignable à court terme, car les dépendances restent en effet importantes. Non seulement vis-à-vis de l’UE, qui verse 225 millions d’euros de subventions sur 7 ans, mais aussi du Danemark avec sa subvention annuelle de 520 millions d’euros. En comparaison, l’aide américaine est bien plus faible et irrégulière : environ 500 000 dollars en 2024.

Je voudrais aussi souligner un aspect peu évoqué : la région arctique semble désormais divisée en trois blocs. Un premier avec les pays nordiques européens et le Canada, bloc auquel s’associent l’UE et le Royaume-Uni ; un deuxième avec la Russie ; et un troisième avec les États-Unis.

Depuis la réélection de Trump, les États-Unis montrent très peu d’intérêt pour le Conseil de l’Arctique, qui comprend parmi ses fondamentaux la lutte contre le changement climatique et l’inclusion des populations autochtones, deux choses que ce président rejette. Les États-Unis étaient le premier financeur de la recherche scientifique dans la zone, ils ne le sont déjà plus.

L’incertitude de la position américaine sous Trump et son comportement prédateur vis-à-vis d’un État du Conseil de l’Arctique déstabilisent complètement la coopération circumpolaire. Avant sa réélection, il n’y avait que deux blocs au Conseil de l’Arctique : d’un côté sept États nordiques, dont les États-Unis, et de l’autre la Russie. Désormais, les États-Unis et la Russie sont deux puissances de déstabilisation de la région.