Les Lundis de l'IHEDN sont maintenant disponibles en version audio !
Cliquez ci-dessous pour écouter :
Le 7 janvier à l’École militaire, Christian de Boissieu et Marc Schwartz ont reçu le Prix Vauban 2025 de l’AA-IHEDN pour « La nouvelle guerre des monnaies », paru aux éditions Odile Jacob. Dans cet essai rigoureux et très accessible au grand public, les deux auteurs analysent les nouveaux rebondissements de la guerre des monnaies, de l’émergence des crypto-actifs privés aux velléités de « dédollarisation » en passant par l’avenir possible du « cash » et les très attendues monnaies numériques de banque centrale (MNBC).
Professeur émérite à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, Christian de Boissieu est vice-président du Cercle des économistes, membre de l’Académie des technologies, de l’Académie des sciences d’outre-mer et de l’Académie royale de Belgique, et ancien président du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre.
Conseiller-maître à la Cour des comptes, PDG de la Monnaie de Paris depuis 2018, Marc Schwartz a exercé différentes responsabilités au sein de l’État (ministère de l’Économie et des Finances, ministère de la Culture) et dans le monde de l’entreprise (France Télévisions, Forvis Mazars). Il enseigne l’économie des médias à Sciences Po Paris.
LE TERME DE « GUERRE DES MONNAIES » EST ANCIEN, MAIS SEMBLE PRENDRE UNE DIMENSION INÉDITE AUJOURD'HUI. QUELLE EST VOTRE DÉFINITION DE CETTE GUERRE EN 2026 ? S’AGIT-IL D’UNE GUERRE DE VALEURS (TAUX DE CHANGE) OU D’UNE GUERRE D’INFLUENCE (ZONES DE POUVOIR) ?
Christian de Boissieu et Marc Schwartz : La guerre des monnaies, historiquement, a d’abord été évoquée pour rendre compte d’une situation dans laquelle chaque pays, pour améliorer sa compétitivité, cherche à faire baisser sa monnaie au détriment des autres. Si tout le monde se met à jouer le jeu (pas très drôle…) des dévaluations (ou dépréciations) compétitives, il n’y a au bout du compte, comme dans les années 1930, que des perdants.
Aujourd’hui, la guerre des monnaies fait, en plus, référence à deux autres aspects :
- La concurrence entre les monnaies de réserve, donc entre le dollar, l’euro, le yuan chinois… avec à la clef des enjeux géopolitiques majeurs.
- La concurrence entre les monnaies officielles publiques et les crypto-actifs (dont, bien sûr, le bitcoin), ces derniers n’étant pas aujourd’hui des monnaies.
Dans le monde actuel, ces trois dimensions de la guerre des monnaies coexistent, y compris au premier sens de l’expression, puisque les États-Unis de Donald Trump et la Chine veulent, de façon structurelle, faire baisser respectivement le dollar et le yuan. La distinction entre la guerre des valeurs et la guerre des pouvoirs a une portée limitée, car les différentes dimensions de la guerre des monnaies sont interconnectées.
CHRISTIAN DE BOISSIEU, COMMENT LA MONNAIE EST-ELLE PASSÉE D'UN SIMPLE OUTIL D'ÉCHANGE À UN INSTRUMENT DE COERCITION INTERNATIONALE (SANCTIONS, EXTRATERRITORIALITÉ) ?
CB : La monnaie a toujours été plus qu’un instrument d’échange, même si c’est là sa fonction centrale et spécifique (en comparaison des autres actifs) dans le cadre d’une économie monétaire. Cela fait longtemps également que les notions de pouvoir, d’influence ou de souveraineté sont associées à la monnaie. Je rappelle cette phrase du Président américain Andrew Jackson en 1835, qui résume beaucoup de problématiques : « Money is power ».
Plus récemment, lorsque le Général de Gaulle, sur les conseils de l’économiste et haut fonctionnaire Jacques Rueff, dénonçait les privilèges jugés exorbitants du dollar, il situait le débat monétaire à son vrai niveau : par-delà les aspects techniques, arrivent très vite des considérations de politique générale et de géopolitique avec la prégnance de hiérarchies, d’effets de domination et d’asymétries.
MARC SCHWARTZ, EN TANT QUE GARANT DE LA MONNAIE PHYSIQUE ET DE SON HISTOIRE, COMMENT PERCEVEZ-VOUS CETTE TENSION ENTRE LA MONNAIE COMME SYMBOLE DE CONFIANCE NATIONALE ET SON UTILISATION COMME OUTIL DE PUISSANCE ?
MS : Si vous permettez ce clin d’œil, je dirais que ces deux dimensions constituent l’avers et le revers de la même médaille. La confiance dans la monnaie tient à la fois à des considérations économiques (la stabilité des prix, le respect des grands équilibres macro-économiques) et à des considérations politiques (la confiance dans les institutions, le rôle international d’une nation).
La domination économique est toujours allée de pair avec l’influence politique et la domination monétaire : c’était le cas du Royaume-Uni au XIXème siècle avec la livre sterling et des États-Unis au XXème siècle avec le dollar. C’est bien ce qui est en cause aujourd’hui avec l’effritement de la confiance dans la devise américaine, car l’influence des États-Unis est remise en cause par les foucades de leur président.
EN IRAN, L'EFFONDREMENT DU RIAL EST AU CŒUR DES PROTESTATIONS SOCIALES ACTUELLES. POUVEZ-VOUS NOUS EXPLIQUER TECHNIQUEMENT COMMENT LA CHUTE D'UNE DEVISE SE TRANSFORME EN LEVIER DE DÉSTABILISATION INTERNE ET EN DÉFI DE SÉCURITÉ NATIONALE ?
CB : L’effondrement de la monnaie nationale iranienne est à la fois une cause d’appauvrissement général du pays et la source d’un processus inflationniste majeur. Appauvrissement puisque toutes les valeurs de l’économie iranienne, y compris le PIB, tombent lorsqu’elles sont exprimées en dollars. Sur ce terrain-là, l’Iran fait penser à ce qu’il se passe au Liban depuis quelques années.
De plus, l’effondrement du rial provoque, par le renchérissement du coût des importations, une inflation domestique majeure, qui lamine le pouvoir d’achat et représente la trame économique et sociale des récents et dramatiques événements.
AVEC LE RETOUR D'UNE POLITIQUE AMÉRICAINE TRÈS AGRESSIVE ET CENTRÉE SUR LE « DOLLAR FORT » OU LE PROTECTIONNISME, LE RISQUE DE FRAGMENTATION MONÉTAIRE EST-IL À SON COMBLE ?
CB : Donald Trump veut un recul supplémentaire du dollar, alors que ce dernier a déjà perdu près de 15% vis-à-vis de l’euro en 2025. C’est pour cette raison (mais ce n’est pas la seule) qu’il agresse le président de la Fed Jerome Powell, lui reprochant de ne pas avoir baissé assez vite et assez fort les taux de la banque centrale.
Dans le monde d’aujourd’hui, s’installe une fragmentation économique avec la guerre des tarifs douaniers déclenchée par Trump. Il n’y a pas de fragmentation monétaire et financière : la mobilité internationale des capitaux n’est pas remise en cause, pas plus que l’interconnexion des marchés financiers sur le plan mondial qui caractérise la globalisation financière.
LES TENTATIVES DE « DÉDOLLARISATION » PAR LA CHINE ET LES BRICS CONSTITUENT-ELLES UNE MENACE RÉELLE POUR LA STABILITÉ FINANCIÈRE MONDIALE ?
CB : Avec cette question, il s’agit de regarder non pas les taux de change qui varient tous les jours car sur le plan mondial prévalent depuis 1973 des changes flottants, mais les parts de marché des principales monnaies de réserve, qui, quant à elles, se modifient lentement.
Le dollar continue, et de loin, à faire la course en tête, même si ses parts de marché reculent graduellement mais sûrement depuis vingt ans. L’euro arrive en seconde position, et le yuan chinois est encore très loin car il n’est pas pleinement convertible. Le Sud global, en particulier les BRICS, conteste la puissance américaine et la domination du dollar. Ils essayent de s’en passer et les sanctions contre la Russie ont renforcé les motivations des BRICS sur le sujet.
Mais la dédollarisation est aujourd’hui un mot d’ordre plus qu’une réalité financière. Même les BRICS, à la fin de journée, doivent revenir au dollar pour se brancher sur la finance mondiale. Dans dix ans, la guerre des monnaies de réserve opposera le dollar, encore là, l’euro et le yuan qui a un fort potentiel de conquête de parts de marché.
COMMENT LA FRANCE ET L'EUROPE PEUVENT-ELLES PROTÉGER LA SOUVERAINETÉ DE L'EURO ? LES MONNAIES NUMÉRIQUES DE BANQUE CENTRALE (MNBC) PEUVENT-ELLES ÊTRE LES NOUVEAUX CUIRASSÉS DE CETTE GUERRE DES MONNAIES ?
MS : La monnaie a toujours été un attribut de la souveraineté et le pouvoir de battre monnaie une marque du pouvoir souverain, quelle que soit la forme que ce pouvoir ait prise : empire, monarchie, République… La bataille qui se joue aujourd’hui sur le plan mondial avec la monnaie numérique est donc avant tout une bataille de souveraineté.
Or les États-Unis ont pris une longueur d’avance sur l’Europe. Ils ont certes bloqué le développement du dollar numérique par la Réserve fédérale, car Trump se méfie de tout ce qui est fédéral, mais ils accélèrent avec les « stablecoins » en dollars, qui se développent rapidement et facilitent de surcroît le financement du déficit budgétaire américain !
Pour ne pas être marginalisée, l’Europe devrait, elle aussi, accélérer : dans la mise en œuvre de l’euro numérique émis par la BCE (on parle désormais seulement de 2029) mais aussi dans les stablecoins en euros émis par les banques commerciales. Il ne faut pas oublier la question des infrastructures de paiement, très largement dominées par des acteurs américains, qu’il s’agisse des cartes de paiement (Amex, Visa, Mastercard) ou des acteurs numériques (PayPal, Google Pay, Apple Pay). L’Europe doit aussi assurer son autonomie stratégique en développant des infrastructures de paiement non dépendantes d’acteurs extraeuropéens.
LES MONNAIES PRIVÉES ET CRYPTOMONNAIES RISQUENT-ELLES D’AFFAIBLIR DURABLEMENT LA CAPACITÉ DES ÉTATS À BATTRE MONNAIE ?
CB : L’essor des crypto-actifs pose un réel défi aux États et aux banques centrales, en ouvrant des débats essentiels. Comment définir la monnaie et la masse monétaire aujourd’hui ? Quels défis nouveaux pour le contrôle de la monnaie, la conduite de la politique monétaire et l’exercice de la souveraineté monétaire ? Nous sommes juste au début de réflexions majeures à conduire sur ces thèmes.
Ajoutons que l’arrivée des monnaies numériques de banque centrale soulève une autre question de désintermédiation : les banques craignent de perdre des dépôts qui iraient vers la banque centrale (pour nous, vers l’euro numérique), surtout durant les périodes de stress et de crises financières. Et la BCE essaie, tant bien que mal, de rassurer les uns et les autres, par exemple en fixant un plafond au montant d’euros numériques qui pourrait être détenu individuellement.
LA CONFIANCE DU CITOYEN DANS SA MONNAIE EST-ELLE LE PREMIER REMPART DE LA RÉSILIENCE D'UNE NATION ? QUE SE PASSE-T-IL QUAND CETTE CONFIANCE S'ÉRODE AU PROFIT DE MONNAIES ÉTRANGÈRES ?
MS : La confiance dans la monnaie repose sur un ensemble de facteurs, dont la capacité du système financier à permettre à tous d’accéder facilement aux liquidités, particulièrement en cas de crise. C’est le cas pour les banques commerciales, qui doivent pouvoir accéder au bilan de la banque centrale en cas de tensions financières, mais aussi pour les citoyens, qui se précipitent vers les distributeurs de billets dans les temps difficiles.
La Banque centrale européenne l’a encore montré récemment dans une étude joliment intitulée : « Keep Calm and Carry Cash » (« Restez calme et gardez de l’argent liquide »). Dans les pays où cette confiance s’abîme, une spirale négative peut s’enclencher, qui aboutit à un glissement accéléré de la valeur de la monnaie : hyperinflation, dévaluations à répétition, effondrement de la confiance. Dans ce cas, les agents économiques se tournent vers une monnaie internationale jugée plus solide, comme le dollar.
Plus récemment, on a vu certains pays se tourner vers les cryptos (le bitcoin), y voyant une forme de protection contre l’inflation. Mais c’est une illusion, car la volatilité du bitcoin l’éloigne de ce qui fait le cœur de la confiance dans la monnaie : la stabilité de sa valeur dans le temps. La leçon est claire : il vaut mieux tenir sa maison en ordre et permettre ainsi la stabilité de sa propre monnaie !
DANS UNE PERSPECTIVE D'ÉCONOMIE DE GUERRE DURABLE, COMMENT GÈRE-T-ON LE FINANCEMENT DE LA DÉFENSE SANS DÉCLENCHER UNE SPIRALE INFLATIONNISTE QUI FRAGILISERAIT LA MONNAIE ?
CB : Pour financer l’indispensable effort de défense, il va falloir combiner plusieurs leviers. Pas les banques centrales : il serait absurde et contre-productif de financer tout cela par une création monétaire débridée. Nous avons beaucoup d’épargne privée en Europe, en particulier en France. Il faut, par des produits financiers et une fiscalité adaptée, attirer une part significative de cette épargne vers les financements longs que requièrent aussi bien la défense que la transition écologique. Une part devra venir de financements européens.
Quant aux financements domestiques, il faut compter sur une combinaison de financements publics et de financements privés, avec à l’articulation des mécanismes de garantie par l’État. Les produits d’épargne collectés par les banques et autres intermédiaires financiers ne pourront jouer qu’un rôle d’appoint. Il faudra à ce sujet probablement adapter un peu les règles prudentielles applicables aux banques (accords internationaux de Bâle III) et aux compagnies d’assurance (règlement européen Solvabilité II), afin de mobiliser un peu plus les unes et les autres.