Lutte contre la désinformation : de l’échelle individuelle à l’échelle nationale

Publié le :

9 octobre 2026
À l’approche d’échéances électorales majeures, en plein essor de l’intelligence artificielle, les attaques informationnelles se multiplient en France. Comment les affronter, en tant que collectivité et en tant que citoyen ? Responsables de VIGINUM et de l’Agence de l’innovation de défense, psychologue, consultante, journaliste : cinq experts aux profils complémentaires nous répondent.
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La France est à l’heure actuelle l’un des pays les plus ciblés par la désinformation, et elle l’est chaque jour de plus en plus. Deux chiffres édifiants le montrent : sur l’ensemble de l’année 2025, VIGINUM avait détecté 432 opérations d’ingérence numérique étrangère. À la mi-juillet 2026, le service gouvernemental chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères en a déjà détecté 430.

NewsGuard, une start-up américaine d’information sur les sources d’information, vient de publier un rapport sur les usurpations de marques de médias professionnels par des campagnes russes : sur les 15 médias les plus fréquemment imités dans le monde entre mars 2023 et septembre 2026 pour diffuser de fausses informations, 8 sont français.

« La menace est devenue permanente, massive et protéiforme », analyse Anne-Sophie Dhiver, cheffe de service adjointe de VIGINUM :

« Ces opérations peuvent être conduites par des acteurs étatiques, mais également par des prestataires privés ou des opérateurs motivés par des intérêts économiques. Nous assistons ainsi à l’émergence d’une véritable économie de la manipulation de l’information. De nouveaux opérateurs, notamment en Asie du Sud-Est ou en Afrique de l’Ouest, produisent massivement des contenus destinés aux audiences françaises, non pas nécessairement pour servir les intérêts d’un État, mais pour générer des revenus publicitaires. »

La numéro 2 de ce service technique et opérationnel de l’État, créé en 2021 et rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), liste les quatre critères qui doivent être réunis pour caractériser une ingérence numérique étrangère : « L’implication d’un acteur étranger, une méthode de diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée, des contenus manifestement inexacts ou trompeurs et, enfin, une activité susceptible de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. »

Une fois ces critères établis, poursuit Anne-Sophie Dhiver, « nos équipes cherchent à reconstituer la manœuvre : ses infrastructures numériques, ses modes de diffusion, les acteurs qui y participent et les objectifs qu’elle poursuit ». Pour le service de l’État, moteur avec l’ensemble du SGDSN de la Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026-2030 dévoilée en février, cette exigence est « fondamentale » :

« VIGINUM n’est pas une entreprise de fact-checking, et son rôle n’est pas de dire aux citoyens ce qui est vrai ou faux. Une opinion politique ou polémique, même particulièrement virulente, ne constitue évidemment pas une ingérence étrangère. Notre travail porte sur les procédés de manipulation, pas sur les opinions exprimées. »

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Autre entité publique engagée dans la lutte contre la désinformation, l’Agence de l’innovation de défense (AID) a lancé en 2022, avec le soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), un appel à projets sur la guerre cognitive. Puis, en juillet 2025, l’appel « Résistance », dont les huit projets retenus viennent de démarrer, explique Guillaume Chillet, responsable du domaine scientifique sciences humaines et sociales à l’AID :

« L’appel couvrait huit thèmes, des mécanismes cognitifs de l’influence à la mesure et à l’évaluation, en passant par l’inoculation psychologique, la diffusion des narratifs et la résistance collective. Nous y posons trois questions aux chercheurs : quels leviers permettent d’augmenter la résistance d’un individu à la désinformation, quels outils permettent de les actionner, et comment mesurer que ces outils fonctionnent. La troisième est celle qui manque le plus souvent. »

L’AID, qui finance aussi près de 115 thèses par an, a une approche « volontairement pluridisciplinaire », ajoute Guillaume Chillet, « parce que plus aucun problème de défense ne se laisse enfermer dans une seule discipline : un système d’aide à la décision est une question d’algorithmes autant que d’attention et de confiance de celui qui s’en sert, et une campagne de désinformation est une affaire de réseaux autant que de psychologie ».

Dans contexte actuel, Guillaume Chillet estime que « l’esprit humain est désormais décrit comme un champ de bataille, une zone de contestation » :

« À nos yeux, c’est la dernière infrastructure critique qui ne soit pas encore protégée, et une agence chargée d’anticiper les menaces ne pouvait pas la laisser de côté. »

·         Lire l’intégralité de l’entretien avec Guillaume Chillet

L’expansion massive de l’intelligence artificielle (IA) démultiplie la diffusion de désinformation. « Les acteurs, techniques et méthodes des manipulations de l’information évoluent et se sophistiquent très rapidement », relève Chloé Debiève, conférencière et consultante dédiée aux enjeux informationnels et de lutte contre les manipulations de l’information, ancienne chargée du domaine influence et lutte informationnelle au Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (CICDE) de l’état-major des armées.

L’experte insiste sur la notion de temps, primordiale dans ce domaine :

« Au-delà des outils, il me semble ainsi que le principal décalage entre la prise de conscience des risques informationnels et la capacité d’action face à ces derniers réside dans l’asymétrie temporelle. En effet, la construction d’une réponse durable, la sensibilisation et formation des personnes, la mise en place de dispositifs de veille et de réaction, le développement de doctrine, la prise en main d’outils, nécessitent un temps significatif. »

Face à cela, Chloé Debiève préconise une hygiène informationnelle qu’elle résume en trois mots clés : le temps, la nuance et la confiance :

« Le temps comme premier réflexe, pour quitter le bruit permanent, le règne de de l’instantanéité, la surcharge informationnelle et le rythme imposé.

La nuance en se rappelant que si une information paraît par exemple trop belle, trop choquante ou trop simple voire simpliste pour être vraie, alors c’est probablement le cas.

La confiance : dans un environnement informationnel qui nous pousse à douter de tout, s’obliger au contraire à garder des repères de confiance tout en continuant de développer son esprit critique (et non pas de critique). »

·         Lire l’intégralité de l’entretien avec Chloé Debiève

Antoine Marie, chercheur post-doctoral au CEVIPOF, psychologue politique, spécialiste des sciences cognitives, de la polarisation politique et de la désinformation, note qu’une nouvelle information accroche le cerveau des gens « dès lors qu’elle est intuitive » :

« Un discours qui irait complètement à l’encontre des croyances d’arrière-plan des gens, contre ce qu’ils sont déjà disposés à croire, ne marcherait pas, ne serait pas mémorisé. Les agences russes ou chinoises, par exemple, viennent toujours appuyer sur des points de vulnérabilité de la société française, des phénomènes de défiance politique déjà bien installés. Voilà l’élément le plus important de tous : pour reprendre une expression du sociologue Gérald Bronner, leur objectif est de surfer sur des pentes naturelles de l’esprit. »

Comme les autres spécialistes interrogés pour cet article, le psychologue et politologue appelle à « enseigner les règles, les méthodes, les principes qui font qu’un discours est fiable ou moins fiable » :

« Pourquoi un contenu journalistique est-il plus fiable que la production d’un influenceur lambda sur les réseaux sociaux ? Parce que derrière, il y a des professionnels qui contrôlent mutuellement leur travail et engagent leur réputation quand ils publient des informations et ont beaucoup à perdre s’ils diffusent des fake news.

Ces professionnels se contredisent les uns les autres et, de ce fait, peuvent contrecarrer leurs biais ou leur agenda idéologique personnel. De cette manière, un discours fiable et rationnel émerge de procédés collectifs, de discussions contradictoires, de correction des biais de chacun, de vigilance par rapport à sa réputation… »

·         Lire l’intégralité de l’entretien avec Antoine Marie

Chez NewsGuard, qui se présente comme le « leader mondial pour la fiabilité de l’information », l’équipe plurinationale est constituée de journalistes professionnels. Rédactrice en chef et vice-présidente senior chargée des partenariats, Europe et Canada, Chine Labbé appelle les médias à « faire œuvre de transparence, rehausser leurs standards, se remettre en question… Ce n’est pas évident de gagner la confiance des citoyens aujourd’hui, et c’est un beau défi pour la profession ».

Dans son dernier rapport, publié le 28 septembre, la start-up américaine montre que dans ses campagnes de désinformation, la Russie utilise de plus en plus l’usurpation de marques de médias jugés crédibles :

« Cette tactique est désormais présente dans quasiment toutes les campagnes de désinformation russes. Pour quelle raison ? Parce que c’est très prometteur, cela permet de réaliser des infox plus crédibles, et potentiellement de tromper plus de gens et de berner les chatbots d’IA. »

Le rapport mentionne ainsi un faux article du Point ayant réussi à berner l’aperçu IA de Google. Pour Chine Labbé, « si personne ne fait le travail pour montrer qu’un reportage est faux, il y a un risque que ce récit se retrouve dans les réponses données aux utilisateurs des chatbots IA » :

« C’est très inquiétant, parce qu’on sait que les internautes se servent de plus en plus de l’IA, notamment pour chercher des informations sur les candidats à la présidentielle. »

Par ce vecteur, « aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’une infox n’a pas de viralité authentique qu’elle ne peut pas atteindre les utilisateurs », poursuit la journaliste. Quant aux campagnes à forte viralité, elles présentent toujours « un risque de pénétrer le discours authentique, avec le potentiel d’influencer une campagne électorale ».

·         Lire l’intégralité de l’entretien avec Chine Labbé

POUR APPROFONDIR

·         La stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026-2030

·         Notre entretien avec Anne-Sophie Dhiver (VIGINUM)

·         Notre entretien avec Guillaume Chillet (Agence de l’innovation de défense)

·         Notre entretien avec Chloé Debiève (consultante)

·         Notre entretien avec Antoine Marie (CEVIPOF)

·         Notre entretien avec Chine Labbé (NewsGuard)