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Professeure en affaires internationales et science politique à l’université George Washington (États-Unis), la chercheuse française Marlène Laruelle y dirige le Programme d’études de l’illibéralisme, qu’elle a fondé, et anime aussi le site Post-Liberalism.org. Initialement spécialiste des idéologies du monde slave, ancienne directrice de l’Institute for European, Russian, and Eurasian Studies (IERES) de la même université, elle s’intéresse aujourd’hui à la montée des mouvements populistes et illibéraux en Eurasie postsoviétique, en Europe et aux États-Unis.
Marlène Laruelle a récemment publié “Ideology and Meaning-Making under the Putin Regime” (Stanford University Press, 2025) et dirigé “The Oxford Handbook of Illiberalism” (Oxford University Press, 2024). Dans cet entretien avec l’IHEDN, elle détaille la notion d’illibéralisme et analyse l’essor de ce courant politique dans les démocraties.
QUELLES SONT LES CARACTÉRISTIQUES D’UNE DÉMOCRATIE ILLIBÉRALE ? POUVEZ-VOUS EN DONNER DES EXEMPLES ACTUELS, EN EUROPE ET AILLEURS ?
Je commencerai par dissocier l’illibéralisme de la démocratie illibérale. L’illibéralisme est une idéologie qui critique le libéralisme, en tant que philosophie ou pratique politique, et qui fait la promotion d’un projet politique alternatif fondé sur cinq critères :
- croyance en la primauté du pouvoir exécutif et du majoritarisme sur les contre-pouvoirs institutionnels et les droits des minorités ;
- défense de la souveraineté de l’État-nation contre les institutions supranationales et le droit international ;
- appel à une politique étrangère réaliste et transactionnelle dans un monde multipolaire, fondée sur une lecture civilisationnelle ;
- promotion de l’homogénéité culturelle nationale contre le multiculturalisme ;
- préservation des hiérarchies et des valeurs traditionnelles contre le progressisme de gauche dit « woke ».
Une offre politique illibérale peut donc exister dans un contexte démocratique et libéral, dans des régimes dits hybrides ou dans des régimes autoritaires. Le terme de « démocratie illibérale » se place à la rencontre de ce contenu idéologique et d’un type de régime dit hybride. Dans une démocratie illibérale, le pouvoir exécutif est concentré dans les mains du leader, la justice et les médias ont une autonomie restreinte, le discours de l’État est empreint de valeurs souverainistes, exclusivistes et conservatrices (dans des dosages différents suivant les pays), mais il existe toujours une opposition politique et une société civile, même si limitées dans leur marge de manœuvre, et le parti au pouvoir peut perdre les élections.
Comme démocraties illibérales on peut citer la Pologne sous le PiS entre 2015 et 2023 (le PiS a perdu les élections et l’a accepté), la Hongrie de Victor Orbán (le pouvoir y est plus consolidé qu’en Pologne mais Budapest est par exemple aux mains de l’opposition), la Serbie d’Aleksandar Vučić (qui connaît des manifestations massives), l’Inde de Narendra Modi (là aussi, l’opposition existe encore et peut gagner, malgré la consolidation du pouvoir), Israël sous Benyamin Netanyahou, la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan (l’opposition peut contrôler les grandes villes), etc.
Certains de ces régimes sont plus autoritaires que d’autres mais le leader illibéral peut y perdre des élections, une situation à contraster avec des régimes illibéraux autoritaires où le leader est en poste à vie, par exemple la Russie de Vladimir Poutine. Et suivant comment on ajuste la définition de l’illibéralisme, on peut ajouter des régimes autoritaires de gauche, par exemple le Venezuela de Nicolás Maduro.
HISTORIQUEMENT, VOUS IDENTIFIEZ DEUX PRÉDÉCESSEURS CENTRAUX POUR L’ILLIBÉRALISME : LES CONTRE-LUMIÈRES JUSQU’À LA FIN DU XIXE SIÈCLE PUIS LA PÉRIODE DE L’ENTRE-DEUX GUERRES DU XXE SIÈCLE. MAIS POURQUOI L’ILLIBÉRALISME PROSPÈRE-T-IL AUJOURD’HUI ?
Je pense que son essor s’explique par la désillusion généralisée à l’égard du modèle libéral, perçu comme technocratique, néolibéral, désincarné et incapable de répondre aux crises sociales, économiques et culturelles engendrées par la mondialisation. Cette montée de l’illibéralisme ne peut donc pas être réduite à des crises temporaires ou à la manipulation des électeurs. Elle reflète plutôt les transformations profondes de notre ordre politique et social car le modèle libéral issu de l’après-guerre — les Trente Glorieuses — s’est érodé. La mondialisation néolibérale a brisé le lien entre croissance et égalité, engendrant un fossé croissant entre populations urbaines et rurales, une stagnation des classes moyennes et un sentiment de dépossession. Parallèlement, le changement technologique et la concentration du pouvoir médiatique ont nourri fragmentation, polarisation et méfiance envers les institutions.
Les transformations culturelles ont également fragilisé la position hégémonique du libéralisme. C’est ce qu’on appelle la « modernité liquide », faite de valeurs mouvantes et d’identités atomisées, où les victoires progressistes en faveur des minorités sont perçues par certains comme une remise en cause de l’ordre collectif. En outre, à mesure que la confiance dans les institutions démocratiques s’érode, les jeunes générations ne penchent plus spontanément vers le libéralisme, mais expriment une préférence pour un leadership fort et des formes de gouvernance plus directes, voire autoritaires.
L’essor de l’illibéralisme s’ancre donc structurellement dans les inégalités socio-économiques, le désarroi culturel, la dysfonction institutionnelle et l’épuisement de la prétention du libéralisme à l’hégémonie culturelle. Ce décalage entre les promesses du libéralisme et la réalité vécue pousse les citoyens à chercher des alternatives promettant autorité, souveraineté, homogénéité culturelle, reprise de contrôle.
L’UN DE SES RESSORTS EST LA CONTESTATION DE LA « MÉTA-IDEOLOGIE » DU MONDE OCCIDENTAL. EN DÉFINITIVE, LES LEADERS ILLIBÉRAUX OCCIDENTAUX NE RISQUENT-ILS PAS D’AFFAIBLIR LES PAYS QU’ILS GOUVERNENT ?
Je pense que c’est plus compliqué que cela. Les pays occidentaux sont affaiblis, à la fois dans leur dimension interne de cohésion sociale et dans leur dimension externe de place de l’Occident sur la scène mondiale, quelle que soit l’orientation idéologique de leurs hommes politiques.
Nous sommes dans une période d’interrègne en termes de modèle politique et d’équilibres globaux. On peut discuter si, par exemple, Donald Trump affaiblit les États-Unis ou simplement les transforme. Je penche pour la seconde lecture : la société américaine était en grande difficulté sur plein d’aspects même sous les démocrates (crise sanitaire globale, bulles financières dans l’immobilier et l’éducation, paupérisation des classes moyennes, racisme institutionnel même dans les États démocrates, défiance envers les institutions, guerres culturelles, etc.), et le statut de grande puissance des États-Unis était contesté dans tous les cas. Ce n’est pas Donald Trump qui crée ces problèmes, il en est le produit.
Bien sûr, le risque de miner la démocratie est réel, mais le contrat social des sociétés occidentales offert par le libéralisme était déjà bien entaché avant même la vague illibérale. Ce qui est fascinant c’est en effet que la contestation de la « méta-idéologie » du monde occidental n’arrive plus seulement de pays dont l’identité a précisément été d’être à la périphérie du monde occidental (Russie, Turquie…) ou d’y être extérieur (Chine), mais de l’intérieur. En cela la seconde victoire de Trump est impressionnante, car c’est le pays héraut du libéralisme qui semble s’en éloigner.
LA RECHERCHE ACTUELLE SEMBLE MONTRER QUE L’ILLIBÉRALISME MÈNE PROGRESSIVEMENT À L’AUTORITARISME. EST-CE UNE FATALITÉ ? QUELS GARDE-FOUS PERMETTRAIENT DE L’ÉVITER ?
Le glissement de l’illibéralisme vers l’autoritarisme est effectivement documenté : affaiblissement des institutions, concentration du pouvoir, répression croissante des voix dissidentes, passage progressif à un régime personnalisé, etc. Plus le leader reste au pouvoir, plus il a la capacité à démanteler les différentes formes de résistance.
Mais ce n’est pas une fatalité. La Pologne d’après 2023 montre qu’on peut renverser la dynamique illibérale ; toutefois on ne revient pas à une quelconque « case départ » : il faut gérer des institutions transformées par les années de pouvoir illibéral et une société bien plus polarisée. Le cas de l’Italie de Giorgia Meloni montre aussi qu’un leader que l’on peut définir comme illibéral par bien des aspects peut fonctionner sans dramatiquement transformer les institutions et en restant dans le cadre libéral européen.
Beaucoup dépend de la résilience démocratique : société civile, médias indépendants, mobilisations juridiques, et surtout autres offres politiques. À mon avis, le cœur d’une solution à l’illibéralisme est que ceux qui s’identifient comme libéraux soient capables de faire le mea culpa de ce qui a « raté » dans la pratique du libéralisme tel qu’il existe au quotidien, et qu’ils renouvellent en profondeur leurs arguments politiques afin d’être de nouveau crédibles.
VOUS ÉCRIVEZ QUE LE CONCEPT D’ILLIBÉRALISME OFFRE UN NOUVEAU CADRE POUR COMPRENDRE LE CHANGEMENT SOCIÉTAL. DE QUELLE MANIÈRE ?
Le concept d’illibéralisme permet de sortir du clivage simpliste entre le « bon » libéralisme démocratique que tout le monde devrait soutenir versus « les méchants » venant de l’extrême droite ou de l’extrême gauche — une lecture binaire qui, à mon avis, fait partie du problème, en particulier en France. Le concept d’illibéralisme permet de remettre au centre de nos interrogations le libéralisme dans lequel nous vivons, ses limites et ses failles, et d’envisager les offres politiques illibérales dans un continuum avec lui.
De nombreux gouvernements qui se réfèrent au libéralisme s’en éloignent dans certaines de leurs politiques publiques sur les questions de réfugiés, d’immigration, de contreterrorisme, parfois de liberté d’expression…. car le modèle libéral est exténué. Le cadre conceptuel que l’illibéralisme offre permet de comprendre que l’hégémonie culturelle du libéralisme comme référent central de nos sociétés a pris fin : la bataille idéologique est rouverte, le libéralisme va devoir se réinventer s’il veut à nouveau gagner, et il va devoir écouter les messages envoyés par les « illibéraux » de droite comme de gauche sur un certain nombre de demandes sociales et culturelles.