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Créés en 1998, les prix scientifiques de l’Institut des hautes études de défense nationale récompensent chaque année de jeunes chercheurs et des chercheurs confirmés dont les travaux enrichissent la réflexion dans les domaines de la défense, de la sécurité nationale et des enjeux stratégiques internationaux. Pour la première fois cette année, le 20 novembre, un prix spécial sera remis à un chapitre d’ouvrage collectif, en plus du prix de thèse et du prix de mémoire de master 2.
Cette édition 2025 est marquée par une forte progression du nombre de candidatures : 71 au total, contre 24 en 2024 et 23 en 2023. Dans le détail, les postulants ont soumis 34 mémoires de master, 24 thèses de doctorat et 13 articles ou chapitres d’ouvrages collectifs.
Un jury scientifique indépendant, composé d’universitaires de renom et de représentants de l’IHEDN, a distingué quatre lauréats parmi ces candidatures, dont deux ex æquo pour le prix de mémoire. Il s’agit de :
- Prix spécial (1 000 €) : Camille Escudé, Une géopolitique du Conseil de l’Arctique : quand le politique (dé)fait l’espace géographique, chapitre publié dans L’Arctique dans le système international (Presses universitaires du Québec, 2024).
- Prix de mémoire (1 500 € chacun, ex æquo) : Nathan Hourcade, Les relations diplomatiques entre la France et l’Ukraine en tant que nouvel acteur international au sortir de l’URSS (1985-2005), Université Paris Cité, et Pierre-Nicolas Nabet, L’impact de la cyberguerre stratégique : une réévaluation de la doctrine cyber américaine à l’aune de la guerre russo-ukrainienne, Sciences Po Paris et King’s College London.
- Prix de thèse (3 500 €) : Sophia Mahroug, La Défense sacrée des Gardiens de la Révolution islamique d’après les sources numériques : de la guerre Iran-Irak à la « guerre douce » (1981-2024), Sorbonne Université et Université du Luxembourg.
Professeure assistante en histoire des relations internationales à Sorbonne Abu Dhabi, Sophia Mahroug est diplômée de Sorbonne Université en arabe littéraire et en histoire, et en persan de l’INALCO et de l’Institut Dehkhoda à Téhéran.
Sa thèse montre comment les Gardiens de la Révolution ont puisé dans le récit de la guerre Iran–Irak (1980-88) pour former une science historique, une politique culturelle et une doctrine militaire en République islamique d’Iran, tout en renforçant progressivement leur mainmise sur le pays. Appuyées sur des sources numériques et différentes méthodes d’OSINT, ses recherches visent à reformuler une histoire politique de l’Iran des XXe et XXIe siècles à partir des sources nativement numériques.
Pour cette thèse, Sophia Mahroug a aussi reçu le prix 2025 de la thèse en sciences politiques et relations internationales de l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (IISMM) et du Groupement d’intérêt scientifique Moyen-Orient et mondes musulmans (GIS MOMM) du CNRS. Ce travail donnera lieu à un ouvrage aux Presses universitaires de France à paraître en septembre 2026.
Créé seulement quelques semaines après la prise du pouvoir iranien par l’ayatollah Khomeini (le 11 février 1979), le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI, en persan « Sepāh-e pāsdārān-e enqelāb-e eslāmī ») compte aujourd’hui plusieurs centaines de milliers de membres, souvent appelés « pasdarans » en Occident, actifs dans tous les secteurs de ce pays de 88 millions d’habitants. « Les chiffres annoncés tournent le plus souvent entre 150 000 et 200 000, avec les réservistes bassij », indique Sophia Mahroug. « Précisons que ces estimations ne comptent pas les personnels administratifs des différentes organisations politiques, culturelles et économiques du Corps, qui pourraient composer tout au plus 600 000 personnes. Ces chiffres doivent toutefois être pris avec précaution. »
QUELLES SONT LES CARACTÉRISTIQUES DU CORPS DES GARDIENS DE LA RÉVOLUTION ISLAMIQUE, UN ORGANE PARAMILITAIRE AUSSI ANCIEN QUE LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE D’IRAN ?
La principale distinction du Corps des Gardiens de la Révolution des autres armées réside dans sa mission idéologique, depuis sa création en avril 1979. Par-delà le strict cadre militaire, les Gardiens se distinguent de l’armée régulière d’héritage impérial, l’Artesh, pour défendre les principes de la République islamique, fondés sur ce que l’on appelle la Guidance du juriste (aujourd’hui le Guide suprême Ali Khamenei), la velayet-e feqih.
C’est ce fondement qui explique l’implication des Gardiens de la Révolution dans les champs politique, économique, sportif, culturel et même diplomatique, avec l’aide de ses forces spéciales étrangères, les Forces Al-Qods. Outre ses missions militaires dans la mer, la terre, l’air et le cyber, le Corps des Gardiens dispose d’un large monopole économique, dans un pays pourtant acculé par les sanctions. Une autre importante caractéristique des Gardiens est donc sa mainmise dans des domaines variés comme le BTP, les banques, les assurances, les organisations culturelles ou les télécommunications.
C’est précisément cet éclectisme qui fait des Gardiens de la Révolution une légion paramilitaire difficilement intelligible aujourd’hui : après plus de quarante ans dans l’économie iranienne et les affaires diplomatiques, le grade militaire n’est plus le seul attribut qui puisse définir sociologiquement un Gardien de la Révolution.
POURQUOI VOUS Y ÊTRE INTÉRESSÉE SOUS L’ANGLE DE LA « MÉMOIRE DÉMATÉRIALISÉE », C’EST-À-DIRE NUMÉRIQUE ?
Je me suis intéressée aux sources numériques et aux différentes méthodes d’analyse des données massives en raison d’un obstacle commun à tous les spécialistes de l’Iran contemporain : celui du terrain. Alors que je réalisais mes recherches de master à Téhéran sur un musée commémoratif de la guerre Iran-Irak financé par les Gardiens, je vécus une coupure nationale d’Internet mise en place par les autorités iraniennes durant une dizaine de jours, à la suite d’une vague de manifestations contre l’augmentation des prix du carburant, en novembre 2019.
Cette expérience, loin de me dissuader de la recherche, transforma mes pratiques puisqu’elle me révélait deux choses. Premièrement, l’investissement massif du Web et des réseaux sociaux numériques par les Gardiens de la Révolution, que ce soit dans les médias, la littérature scientifique, ou dans des formes d’expression plus personnelles comme le blog ou le canal Telegram, me fit comprendre la pluralité des opinions et des carrières au sein du Corps des Gardiens de la Révolution.
Deuxièmement, la possibilité de naviguer sur une poignée d’applications et de pages Web autorisées par le régime durant ce blocage dessinait des frontières au sein du Web qu’il fallait analyser. Contrairement au monde physique qui se fermait sous mes yeux, le Web regorgeait d’un matériau empirique exceptionnel pour étudier la place centrale qu’occupaient la culture, la science et la mémoire de la guerre Iran-Irak dans la doctrine militaire du Corps des Gardiens de la Révolution.
HISTORIENNE DE FORMATION, VOUS AVEZ POUR CETTE THÈSE FAIT UN USAGE APPROFONDI DES OUTILS NUMÉRIQUES. DE QUELLE MANIÈRE, ET POUR QUELS RÉSULTATS ?
Ma thèse reposait principalement sur une approche combinée, aussi appelée « multi-scalaire ». Cette méthode s’appuie à la fois sur la consultation qualitative des sources, principalement par la recherche et la lecture manuelle d’informations en ligne, et un traitement quantitatif de celles-ci (méthodes de crawling ou utilisation d’API, par exemple).
Cette combinaison des méthodes me permettait d’éviter le plus possible une analyse désincarnée des hommes et des institutions qui composaient le Corps des Gardiens. La méthode historienne, qui est une science de traces et d’indices, ne se distingue guère de celle de l’OSINT, expression aujourd’hui en vogue pour désigner les investigations des sources disponibles en ligne.
Ce type d’enquête réalisé sur ces traces diverses (des témoignages, des articles scientifiques, des photographies…) m’a révélé de nombreux éléments sur l’éminence grise des Gardiens de la Révolution, leurs dissensions, leur évolution comme leurs pratiques du pouvoir politique et des affaires. Par « éminence grise », il faut entendre plusieurs Gardiens, restés dans l’ombre mais qui sont impliqués dans les domaines académiques et intellectuels.
L’UN DES FILS ROUGES DE VOTRE THÈSE EST QUE LE CGRI EST TRÈS SOUCIEUX DE SON HISTORIOGRAPHIE. COMMENT PROCÈDE-T-IL, ET DANS QUELLE MESURE CE « STORYTELLING » EST-IL CONFORME À LA RÉALITÉ DE SON ACTION ?
La découverte sur le Web d’une école historiographique du CGRI tenue par une « éminence savante » – comme les Gardiens aiment l’appeler – a significativement affiné mon travail. Plus qu’un « storytelling », certains Gardiens de la Révolution se sont appliqués à former une science historienne dès le début des années 1980, en pleine guerre contre l’Irak, à partir des documents récupérés par d’anciens jeunes Gardiens, pour le compte du renseignement militaire iranien.
Aujourd’hui érigés sur le Web en « historiens » ou « narrateurs » du CGRI, ces jeunes apprentis étaient en réalité des informateurs des Gardiens, devenus par la suite les penseurs – parfois critiques – du Corps. Loin d’être anodine, cette découverte permet de prodigieusement renouveler notre lecture des Gardiens dans la politique intérieure et les relations internationales : la science historique, comme la culture, constitue les fondements idéologiques de la doctrine militaire des Gardiens de la Révolution, qui pensent leur lutte sur le long terme et qui se dédouanent progressivement du clergé chiite, en ce qu’ils proposent de nouveaux cadres de pensée, une épistémè.
QUELLES SONT LES ÉVOLUTIONS PRINCIPALES QUE VOUS CONSTATEZ DANS LA TEMPORALITÉ DE VOTRE ÉTUDE (1981-2024), SUR LE FOND COMME SUR LA FORME ?
Je crois que la principale évolution des Gardiens de la Révolution réside dans leur capacité à devenir de véritables technocrates et hommes d’affaires aguerris, loin de l’image des révolutionnaires idolâtres qui les suit depuis leur création. Le domaine de la culture, central dans la formulation de la guerre douce ou de la guerre de l’information, met en exergue une garde prétorienne qui s’émancipe de son Guide depuis 1989, l’ayatollah Khamenei.
La quête du pouvoir et les intérêts financiers, parfois mêlés à de sincères convictions politiques, ont en effet fragmenté le CGRI par des luttes intestines. Face aux graves difficultés économiques et à la crise politique que traverse l’Iran, surtout depuis 2018, les responsables de musées comme les experts militaires du contournement de la lutte armée appartenant au CGRI cherchent de plus en plus à s’affranchir de l’autorité cléricale pour se réaliser individuellement, au nom d’un pragmatisme politique et économique.
« LES GARDIENS ACCEPTERONT-ILS ÉTERNELLEMENT DE RESTER DANS L’OMBRE ? »
Ce constat donné dans ma thèse pourra, je l’espère, offrir quelques indices quant à l’avenir de la République islamique : qu’adviendra-t-il du système de la velayet-e-faqih, base idéologique du régime depuis 1979, lorsque son Guide, aujourd’hui âgé de 86 ans, mourra « en martyr » ?
Les Gardiens de la Révolution, qui pour certains ont combattu bien avant 1979 pour l’existence d’une République islamique en Iran, accepteront-ils éternellement de rester dans l’ombre lorsqu’un clerc et/ou un fils de l’ayatollah Khamenei lui succédera pour devenir la plus haute instance de la politique iranienne ?