Le service militaire, « contribution de la société à la défense nationale »

Publié le :

5 décembre 2025
En Europe, le service national connaît des applications très variées selon les pays. Zoom sur les modalités en vigueur dans deux États ayant rétabli une conscription, la Lituanie dès 2015 et la Lettonie en 2024, avec les chercheurs Živilė Kalibataitė et Toms Rostoks.
Lundi de l'IHEDN : Le service militaire, « contribution de la société à la défense nationale »
Les Lundis de l'IHEDN sont maintenant disponibles en version audio !

Cliquez ci-dessous pour écouter :

00:00 / 00:00

Le 27 novembre, lors d’une visite à la 27e brigade d’infanterie de Montagne (BIM) à Varces, en Isère, le président de la République Emmanuel Macron a détaillé les modalités du retour du service national en France, dès 2026. Alors qu’il était obligatoire de son adoption en 1798 à sa suspension en 1997, il reposera désormais sur le volontariat.

Sur le continent européen, le volontariat est aussi la formule la plus répandue. Et si de nombreux États n’ont pas encore rétabli le service militaire qu’ils avaient aboli à partir des années 1960, la question de son retour est évoquée presque partout, sous une forme ou une autre. Seuls Malte et l’Irlande n’ont jamais eu de service national, faisant reposer leur défense sur une armée entièrement professionnelle. À l’inverse, l’Autriche, le Danemark, l’Estonie, la Finlande, la Grèce et Chypre n’ont jamais aboli ou suspendu la conscription.

Le premier État européen à avoir rétabli son service national est la Lituanie, en 2015, après l’annexion de la Crimée par la Russie. « Cette annexion n’a surpris personne dans le pays, où la menace russe est connue depuis toujours », indique la chercheuse lituanienne Živilė Kalibataitė, directrice adjointe des études et de la recherche de l’IHEDN :

« Le territoire est de taille réduite et frontalier de la Russie, de son enclave de Kaliningrad plus précisément. Cette position géographique fait que la Lituanie est plus exposée. Mais au-delà de ce facteur, l’idée de ce rétablissement était aussi de se conformer à l’article 3 du Traité de l’Atlantique nord, qui demande aux membres de renforcer leurs capacités militaires. En Lituanie, les garanties de l’OTAN sont la pierre angulaire de la défense nationale. »

Depuis 2015, le service national lituanien dure 9 mois et concernait au début les hommes de 18 à 26 ans figurant sur une liste préétablie chaque année en fonction des besoins des forces armées. Le volontariat permet d’abord de répondre à ces besoins. Ensuite, si le quota n’est pas rempli, un tirage au sort a lieu dans la liste. Les femmes du même âge peuvent aussi se porter volontaires.

EN LITUANIE, HOMMES ET FEMMES DE 18 À 39 ANS PEUVENT POSTULER

Après un rabaissement de l’âge maximal à 23 ans en 2020, une réforme va entrer en vigueur en 2026, réduisant encore la tranche d’âge de la liste aux 18 à 22 ans. « Avant, les plus de 23 ans étaient les plus représentés, ce qui posait problème parce qu’ils sont en début de carrière et ont parfois déjà des familles », explique la politiste lituanienne installée en France depuis son doctorat. « L’objectif du gouvernement est de recruter en priorité des 18-19 ans, avant leurs études. »

Avec cette réforme, le gouvernement entend aussi réaffirmer une possibilité : en dehors de la liste préétablie, tous les Lituaniens et Lituaniennes âgés de 18 à 39 ans peuvent se porter volontaires. « Dans ce cas, les conscrits sont payés 30% en plus et ont le choix de leur unité », indique Živilė Kalibataitė.

Pour l’an prochain, l’objectif est de recruter 5000 appelés, contre 3000 en 2015, année du rétablissement. Après leur service, ils intègrent l’armée de réserve pour une durée de 15 ans en 2026 (en 2015, c’était 10 ans). En 2024, l’armée lituanienne comptait 12 000 soldats professionnels et 30 000 réservistes. Le gouvernement entend porter ce dernier chiffre à 51 000 en 2030.

En plus de fournir la réserve, le service national a d’autres avantages, estime Živilė Kalibataitė :

« Il permet de renforcer l’attractivité de l’armée de métier, et de compléter cette dernière avec des compétences très spécifiques issues de la société civile. À terme, l’idée est de créer les conditions facilitant la transition vers le service militaire obligatoire. »

En 2026, la réforme du service national lituanien sera portée par ce slogan très parlant : « Renforcer la contribution de la société à la défense nationale. » 

EN LETTONIE, SERVICE OBLIGATOIRE POUR LES HOMMES DE 18 À 27 ANS

Voisine de la Lituanie et de la Russie, la Lettonie a décidé en 2023 de rétablir un service militaire obligatoire pour les hommes de 18 à 27 ans, entré en vigueur en 2024. « Il n’y avait pas assez de volontaires pour servir dans l’armée professionnelle », explique Toms Rostoks, directeur du Centre pour la sécurité et la recherche stratégique de l’Académie de défense nationale de Lettonie :

« La demande était forte pour rejoindre la Garde nationale, mais les unités professionnelles existantes manquaient d’effectifs. La guerre en Ukraine a démontré l’importance de la masse et de la réserve ; par conséquent, la réintroduction de la conscription a été un moyen de générer une armée et une réserve plus importantes. »

L’armée professionnelle lettone compte actuellement 8000 soldats professionnels, et la Garde nationale 10 000. En 2025, 1000 conscrits ont rejoint l’armée, et l’objectif pour 2026 est de 1500. Le système doit être pleinement opérationnel en 2028. Au début, « la capacité de l’armée à former le nombre de conscrits que le gouvernement souhaite a été problématique », indique le chercheur letton. « L’armée ne dispose pas d’assez d’infrastructures et d’instructeurs qualifiés pour former les objectifs. »

D’une durée de 11 mois, la conscription est divisée en 5 mois d’entraînement et 6 mois de service en unités. « Les conscrits sont utilisés dans divers rôles, mais l’idée est qu’ils soient prêts à remplir des rôles de combat après avoir suivi leur formation militaire », précise Toms Rostoks. Et comme en Lituanie, le service permet de nourrir l’armée de réserve :

« Les conscrits rejoignent la réserve active après leur service. Avant cela, ils ont acquis diverses compétences : techniques de survie, capacité à utiliser des armes et d’autres équipements militaires, et potentiellement l’apprentissage d’une des nombreuses professions spécifiques de l’armée (par exemple, conduire un véhicule blindé de transport de troupes Patria). L’armée utilise aussi la conscription comme un outil de recrutement. Beaucoup de conscrits choisissent de signer un contrat après leur service pour devenir militaires professionnels. »

En attendant la nécessaire adaptation des infrastructures, le bilan du service national est donc plutôt positif en Lettonie. Ce n’était pourtant pas évident, comme l’explique le chercheur :

« La conscription était très impopulaire à l’époque soviétique, et même après que la Lettonie a retrouvé son indépendance de l’URSS en 1991. L’organisation militaire actuelle de la Lettonie est bâtie et fonctionne différemment. Par conséquent, l’armée fait partie des institutions gouvernementales les plus populaires. Depuis la réintroduction en 2023, l’opinion publique est majoritairement positive, et elle l’est de plus en plus. »

Un temps, le gouvernement a aussi envisagé la conscription obligatoire pour les femmes. « Mais il semble que cela ne se produira pas, car le public y est majoritairement opposé », estime Toms Rostoks. Elles peuvent cependant se porter volontaires. Plus largement, la Lettonie souhaite renforcer le volontariat : les volontaires reçoivent une allocation mensuelle deux fois plus élevée que les conscrits obligatoires.