ANTIQUITÉ : DE GILGAMESH À HOMÈRE
L’une des œuvres littéraires les plus anciennes de l’humanité, « L’Épopée de Gilgamesh », écrite au plus tard au XVIIIe siècle avant notre ère, jette les premières bases du récit de guerre. Et l’un de ses titres originaux, « Celui qui a tout vu », semble déjà évoquer la fonction de l’écrivain en temps de conflit. Gilgamesh, roi (légendaire) d’Uruk en Mésopotamie (actuel Irak), est si tyrannique avec son peuple que les dieux lui envoient un rival, Enkidu. Après s’être affrontés, les deux nourrissent un respect mutuel, deviennent amis, et Gilgamesh cesse ses abus de pouvoir. Ils affrontent ensuite divers adversaires dans une épopée destinée à rappeler les limites de la condition humaine et l’inéluctabilité de la mort.
Attesté depuis un texte du XXVIe siècle avant J.-C., Gilgamesh a peut-être réellement existé, vers 2700-2600 avant notre ère. Son épopée a sans doute influencé un célèbre auteur dont l’existence n’est pas non plus certaine : le Grec Homère, qui aurait vécu aux VIIIe et VIIe siècles avant J.-C.. Considérées comme les premières œuvres de la littérature occidentale, son « Iliade » et son « Odyssée » sont, comme pour Gilgamesh, des épopées.
Centrée sur le siège de Troie et la colère d’Achille, l’Iliade met en lumière le combat et l’héroïsme individuel, avec des scènes de batailles épiques où les héros s’illustrent par leurs exploits. Achille, mais aussi Diomède, Ajax ou Hector sont des guerriers exceptionnels, qui montrent courage, vertu, honneur, et sont en quête de gloire. Les chefs comme Agamemnon, Ulysse et Hector prennent des décisions tactiques ou stratégiques importantes concernant les mouvements des troupes, les trêves et les attaques. Homère décrit aussi en détail l’armement des guerriers.
Dans l’Odyssée, qui narre les prouesses d’Ulysse de retour de la guerre de Troie, les aspects militaires sont toujours présents, notamment à travers le personnage principal, archétype du héros rusé – le souvenir du Cheval de Troie est présent. En résumé, alors que l’Iliade met en lumière les aspects de la guerre ouverte, des batailles épiques et de l’héroïsme de la force, l’Odyssée souligne l’importance de la ruse, de l’intelligence stratégique et de la capacité d’adaptation pour survivre et atteindre ses objectifs. Les deux œuvres contribuent à forger l’image du guerrier idéal dans la culture grecque antique, combinant la bravoure et la force brute avec l’ingéniosité et la sagesse.
« HENRY V », DE SHAKESPEARE : LA BATAILLE D’AZINCOURT AU THÉÂTRE
Après Homère, le genre de l’épopée continue d’infuser la littérature occidentale : « l’Enéide » de Virgile chez les Romains, puis la littérature arthurienne ou les sagas scandinaves du Moyen-Âge en sont les exemples les plus célèbres. À la fin du XVIe siècle, le dramaturge anglais William Shakespeare livre à son tour une œuvre majeure de la littérature de guerre : sa pièce « Henry V » constitue une riche et complexe exploration des aspects militaires, du commandement à la stratégie, en passant par la psychologie des soldats et les dures réalités morales et physiques du conflit.
La pièce dépeint une campagne anglaise en France culminant avec la célèbre bataille d’Azincourt, victoire décisive anglaise et humiliante défaite française de la guerre de Cent ans, en 1415. Dès l’ouverture, il est question de la justification de la guerre et de sa légitimité : deux évêques encouragent Henry à revendiquer le trône de France, en arguant de ses droits par le sang ; puis ce dernier justifie la guerre à son peuple, notamment dans sa célèbre scène nocturne où il se déguise pour parler à ses soldats.
Stratégie et tactique sont ensuite mises en valeur : par le siège de Harfleur d’abord, quand le roi incite ses troupes à un courage sans faille, Shakespeare montre la nature des sièges, la brutalité des assauts, et l’importance d’un commandement inspirant. Puis la bataille elle-même constitue le point culminant de la pièce.
L’auteur dramatise d’abord l’infériorité numérique anglaise, pour mieux souligner la prouesse victorieuse qui va suivre. Il montre ensuite l’importance décisive des archers anglais et de leur capacité à tirer un déluge de flèches sur les troupes françaises lourdement armées, embourbées dans le terrain boueux.
La pièce dépeint Henry V comme un leader militaire exemplaire : courageux, stratégique, inspirant, mais aussi conscient des doutes et des craintes de ses hommes, et de la nécessaire discipline (quand il fait exécuter un maraudeur, Bardolphe). Sa capacité à se mêler à ses soldats la nuit avant la bataille pour comprendre leur moral et leurs préoccupations est une illustration clé de son leadership.
NAPOLÉON BONAPARTE, INSPIRATEUR DE CHEFS-D’ŒUVRE
Depuis sa mort en 1821, l’empereur Napoléon 1er inspire les stratèges, mais aussi les écrivains du monde entier. Son siècle correspond aussi, en littérature (générale et donc de guerre), à l’apparition d’un réalisme descriptif toujours en vigueur depuis.
Un premier chef-d’œuvre paraît en 1839 et vaut à son auteur une célébrité immédiate : « La Chartreuse de Parme », de Stendhal. Son aspect le plus célèbre est la description de la bataille de Waterloo (1815). Fabrice del Dongo, jeune idéaliste passionné par Napoléon et la gloire militaire, s’enfuit de son foyer pour rejoindre l’empereur. Cependant, une fois sur le champ de bataille, il ne comprend absolument rien à ce qu’il se passe.
Pour lui, la bataille n’est qu’un enchevêtrement de bruits, de fumée, de mouvements désordonnés. Il se contente de suivre des groupes de soldats sans en saisir la signification stratégique ou tactique. Stendhal déconstruit ainsi l’idée romantique de la guerre : Fabrice ne participe à aucun acte héroïque, ne comprend pas les ordres, ne tire pas un seul coup de feu significatif. Son expérience est celle d’une suite de rencontres fortuites avec des soldats, des charretiers, des vivandières. Il est plus préoccupé par le fait d’avoir faim ou soif que par la victoire ou la défaite. Dans ce roman, les aspects militaires ne sont pas ceux des généraux ou des stratégies, mais ceux de la micro-expérience sensorielle et émotionnelle d’un individu perdu dans la masse.
Dans son œuvre monumentale « Guerre et Paix » (1865-1869), l’écrivain russe Léon Tolstoï offre à son tour une exploration réaliste et épique des aspects militaires des guerres napoléoniennes. Il montre la guerre comme un chaos immense et imprévisible. Les grandes stratégies et les plans des généraux sont souvent voués à l’échec face à la réalité du terrain, à l’incertitude et à la « friction » (concept de Clausewitz).
Tolstoï adopte fréquemment le point de vue du simple soldat ou de l’officier de base, il décrit sans fard la poussière, le bruit, la peur, l’odeur du sang et la mort. L’auteur suggère d’ailleurs que le moral des troupes et leur « esprit » (ce qu’il appelle l’« esprit de l’armée ») sont bien plus importants que les plans stratégiques ou le nombre de soldats. À l’opposé de l’échelle de commandement, le romancier russe rejette l’idée que les grands leaders (comme Napoléon) peuvent contrôler le cours de la guerre. Pour lui, le « grand homme » est un esclave de l’histoire.
Guerre et Paix dépeint en détail plusieurs grandes batailles, dont Austerlitz (1805) et Borodino (1812). À la fin du XXe siècle, c’est la description de celle d’Essling (1809) qui vaudra à son auteur, Patrick Rambaud, le rare doublé prix Goncourt-Grand prix du roman de l’Académie française. Reconstitution historique magistrale, « La Bataille » (1997) excelle à dépeindre les aspects militaires avec une précision minutieuse et un réalisme brutal, souvent à l’opposé de la glorification : Napoléon n’est pas omnipotent et infaillible, mais faillible, hésitant, confronté à des décisions difficiles. Sa stratégie est mise à l’épreuve par un ennemi résolu et une logistique défaillante. Sa vulnérabilité et sa colère transparaissent.
Comme Tolstoï, Rambaud décrit la guerre comme un immense chaos. Le lecteur est plongé dans la poussière, le bruit assourdissant des canons, les cris des hommes et des chevaux, la fumée qui obscurcit la vue. La bataille est une succession d’événements imprévisibles et souvent incompréhensibles pour ceux qui la vivent. L’auteur dépeint bien les formations d’infanterie (carrés pour résister à la cavalerie, colonnes d’attaque), les charges de cavalerie, le rôle de l’artillerie et son déploiement. Le lecteur comprend les intentions des généraux, les mouvements des troupes, et les ripostes adverses.
Le commandement est aussi un aspect important de « La Bataille » : Rambaud met en scène de nombreux officiers supérieurs, chacun avec ses compétences, ses faiblesses, ses rivalités. Les maréchaux Lannes, Masséna, Bessières sont des figures centrales, ce qui permet de montrer les différentes facettes du commandement sur le terrain. La mort de Lannes, un coup terrible pour Napoléon, est un moment fort du roman.
AU VINGTIÈME SIÈCLE, À CHAQUE GUERRE SES MONUMENTS LITTÉRAIRES
À compter de la Première Guerre mondiale, les chefs-d’œuvre de littérature de guerre ne se comptent plus : des livres écrits par des auteurs contemporains du conflit, comme « Le Feu » d’Henri Barbusse (1916), « Les Croix de bois » de Roland Dorgelès (1919), « Clérambault » de Romain Rolland (1920), ou « Le Grand troupeau » de Jean Giono (1931), côté français. Aux États-Unis, cette guerre inspire John Dos Passos (« Trois soldats », 1921) ou Ernest Hemingway (« L’Adieu aux armes », 1929). Un siècle après, la postérité la plus importante revient sans doute à « À l’ouest rien de nouveau », de l’Allemand Erich Maria Remarque (1929).
Des écrivains nés bien plus tard livreront aussi des chefs-d’œuvre sur la Première Guerre mondiale : citons « La Chambre des officiers » de Marc Dugain (1998), « Les Âmes grises » de Philippe Claudel (2003) ou « Au revoir là-haut » de Pierre Lemaître (2014), sur la difficile reconstruction de deux Poilus après la guerre.
Parmi les nombreux romans inspirés de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs en abordent des aspects particuliers, souvent vécus par leurs auteurs. Écrit juste après la débâcle de 1940, « Suite française » d’Irène Némirovsky, traite de l’exode ayant suivi la « drôle de guerre » ; inachevé (l’écrivaine a été tuée à Auschwitz en 1942), il ne sera publié qu’en 2004. Avec « L’Armée des ombres » (1943), Joseph Kessel signe l’un des récits les plus forts sur la Résistance, avec « Le Silence de la mer », une nouvelle de Vercors publiée clandestinement en 1942.
Moins exploré en littérature que le théâtre européen, le théâtre asiatique inspirera à Pierre Boulle « Le Pont de la rivière Kwaï » (1952) sur les difficiles conditions de vie des prisonniers de guerre, roman qui donnera lieu à un célèbre film.
De manière originale, deux écrivains se sont intéressés à la psyché et à la construction personnelle de chefs de guerre nazis. Trois ans après son prix Goncourt traitant de la bataille de Dunkerque de 1940 (« Week-end à Zuydcoote », 1949), Robert Merle publie les pseudo-mémoires d’un officier SS devenu commandant du camp d’Auschwitz, un récit glaçant intitulé « La mort est mon métier ».
En 2006, Jonathan Littell reprend le même procédé avec « Les Bienveillantes », qui suit un autre officier SS fictif sur le front de l’Est, de l’atroce « Shoah par balles » à la terrible bataille de Stalingrad. Succès d’édition, ce roman a, comme « La Bataille » de Rambaud, remporté à la fois le prix Goncourt et le Grand prix du roman de l’Académie française.