Ronald Hatto : « Brutalité et condescendance risquent de se retourner contre le président Trump »

Publié le :

12 décembre 2025
Spécialiste des questions de stratégie et de sécurité internationale à Sciences Po Paris, le politiste canadien Ronald Hatto analyse la nouvelle Stratégie nationale de sécurité américaine, « une rupture » qui pourrait conduire à « reconfigurer le paysage géostratégique d’une manière qui n’avantagerait pas les États-Unis sur le moyen et le long terme ». Entretien.
Lundi de l'IHEDN : Ronald Hatto : « Brutalité et condescendance risquent de se retourner contre le président Trump »
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Après avoir servi comme Casque bleu dans les Forces armées canadiennes déployées à Chypre au sein de la mission UNFICYP, le Québécois Ronald Hatto s’est tourné vers la recherche universitaire, obtenant son doctorat en science politique à Sciences Po Paris avec une thèse sur « Le partage du fardeau de la sécurité transatlantique : les relations franco-américaines à l’épreuve de la guerre en ex-Yougoslavie (1991-1995) », couronnée par le prix Dalloz et le prix Le Figaro. Habilité à diriger les recherches depuis 2012, il a occupé différentes fonctions à l’université de Montréal et à Sciences Po. Actuellement chargé d’enseignement au Centre de recherches internationales (CERI) et à la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po, il étudie la sécurité internationale, le maintien de la paix, les politiques étrangères américaine et française ainsi que la sociologie militaire.

En rendant publique le 4 décembre dernier la Stratégie nationale de sécurité (SNS) 2025 des États-Unis, le président Trump a suscité des commentaires dans le monde entier, particulièrement en Europe.

Ce document, le premier depuis la SNS du président Biden en décembre 2022, est présenté par Donald Trump comme « une feuille de route pour garantir que l’Amérique reste la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire humaine et le foyer de la liberté sur terre ».

Développée sur 29 pages après la courte introduction signée du président, la SNS mentionne à quatre reprises la Doctrine Monroe, énoncée en 1823 par le 5e président des États-Unis, qui bannissait toute intervention du jeune État en Europe et toute intervention européenne en Amérique du Nord et du Sud. Le 47e président étatsunien entend l’adapter à sa vision du monde avec un « corollaire Trump » qui cible les influences étrangères en Amérique latine. Et hors de leur continent, les États-Unis expriment notamment leur volonté de s’immiscer dans les affaires européennes.

Invité à commenter des passages du document concernant l’Europe, Ronald Hatto estime que cette stratégie « reprend les éléments de langage de la propagande russe » et « cherche clairement à affaiblir l’Union européenne », même si « l’Europe comme continent non unifié reste vitale pour les États-Unis ».

LA SNS AFFIRME QUE LES ÉTATS-UNIS VONT « RÉAFFIRMER ET FAIRE APPLIQUER UN « COROLLAIRE TRUMP » À LA DOCTRINE MONROE ». CE COROLLAIRE MARQUE-T-IL UNE RUPTURE DANS LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE AMÉRICAINE ?

C’est l’ensemble de la Stratégie nationale de sécurité 2025 du président Trump qui marque une rupture, non seulement dans la politique étrangère des États-Unis, mais également dans la façon de présenter un tel document. Avant d’aborder la Doctrine Monroe, j’aimerais attirer l’attention sur le document lui-même. La mise en page donne l’impression qu’il s’agit du travail de fin de semestre d’un étudiant de première année d’université. L’introduction ne fait que 32 lignes, qui se contentent de rappeler tout ce que le président est censé avoir accompli au cours des neuf derniers mois, et le document n’a pas de conclusion. Difficile de projeter une image plus brouillonne.

En ce qui concerne le « corollaire Trump » à la Doctrine Monroe, il me semble qu’il concerne surtout le très mal nommé « hémisphère occidental », en d’autres termes les Amériques. C’est la partie la plus étoffée de la SNS et elle vise surtout à réorienter la politique étrangère américaine vers l’Amérique latine (le Canada n’est mentionné qu’une seule fois dans le document). À la page 5 du document, l’hémisphère occidental vient en premier lieu des priorités de l’administration Trump, suivi de l’Indopacifique. L’Europe n’est qu’en troisième position.

« DÉCOURAGER LA COLLABORATION AVEC D’AUTRES ÉTATS »

Les compétiteurs « non-hémisphériques » ne concernent pas, comme au XIXe siècle, les Européens, mais bien la Chine. Cette partie du document vise cette dernière sans la nommer, et contrairement à ce que certains observateurs ont pu écrire, la rivalité avec la Chine en Amérique latine n’est pas, selon la SNS, seulement économique. Les pages 15 à 19 font indirectement référence à la Chine et les sujets abordés impliquent la protection des voies navigables – le Canal de Panama vient immédiatement à l’esprit (p. 16) – ou l’établissement de nouveaux partenariats afin de décourager la collaboration avec d’autres États se situant hors de l’hémisphère. L’aide apportée par les États-Unis dans les États déjà partenaires est désormais conditionnée à la fin de l’influence extérieure, vue comme le contrôle d’installations militaires et d’infrastructures comme les ports, ou l’achat de ressources stratégiques (p. 17).

À la même page, la SNS souligne que certaines influences étrangères seront difficiles à déloger, en raison de la proximité de certains gouvernements latino-américains avec certains acteurs étrangers. Ici Cuba, le Nicaragua ou le Venezuela sont probablement visés, mais jamais la Russie n’est mentionnée. Après avoir souligné la nécessité pour les États-Unis de mettre à jour les coûts cachés (espionnage, piège de la dette) de l’aide étrangère apportée aux partenaires (p. 18), la section sur l’hémisphère occidental se termine en soulignant qu’il est nécessaire de chercher à évincer (to push out) les entreprises étrangères qui construisent des infrastructures dans la région. Une fois de plus, la cible de ces attaques dans cette partie est la Chine.  

PUISQUE « L'EUROPE RESTE VITALE, À LA FOIS STRATÉGIQUEMENT ET CULTURELLEMENT, POUR LES ÉTATS-UNIS », CES DERNIERS ENTENDENT « PROMOUVOIR LA GRANDEUR EUROPÉENNE », TOUT EN AFFIRMANT LA « PRIMAUTÉ DES NATIONS ». N’EST-CE PAS PARADOXAL ?

L’Europe comme continent non unifié reste vitale pour les États-Unis. Trump défend la primauté des nations. Il n’y a rien de paradoxal dans ce raisonnement dans la mesure où Trump défend une vision quasi impériale des relations internationales. Une grande puissance a tout intérêt à négocier en bilatéral avec de plus petites puissances car de son point de vue, le multilatéralisme est l’outil des faibles qui cherchent à s’assembler pour faire face aux plus puissants.

L’Union européenne (UE) est donc un obstacle pour Trump qui préfère diviser pour mieux interagir avec chaque État européen pris individuellement. De cette façon, les États-Unis sont en position de force pour imposer leur volonté. Au plan stratégique, l’Europe reste vitale pour les États-Unis par sa puissance économique et scientifique – le commerce entre les deux rives de l’Atlantique est un des piliers de l’économie mondiale et de la prospérité américaine (p. 26).

Culturellement, elle est vitale car malgré les attaques répétées contre le Vieux Continent, Trump est conscient des liens culturels qui continuent de lier son pays à l’Europe. Sa base électorale est composée majoritairement de descendants d’Européens (Allemands comme lui-même, Britanniques, Espagnols, Français, Irlandais, Italiens, Néerlandais, Polonais, Portugais, etc.).

« CE PRÉSIDENT-BUSINESSMAN N’A PAS INTÉRÊT À TROP AFFAIBLIR L’EUROPE »

De plus, malgré son mépris pour la démocratie, les États-Unis (et le Canada) ont bien plus en commun avec l’Europe qu’avec les autres régions du monde. Les liens tissés au cours des deux guerres mondiales continuent de jouer un rôle dans le maintien d’une identité commune que Trump ne peut pas effacer du revers de la main.

Ainsi, ce président-businessman n’a pas intérêt à trop affaiblir l’Europe qui reste un partenaire quasi incontournable. D’autant que les États-Unis ne possèdent plus la suprématie dans les domaines économiques, industriels et militaires qu’ils possédaient il y a encore quelques décennies. Pour pouvoir faire face aux menaces géopolitiques du XXIe siècle, Trump aura besoin d’alliés. C’est pourquoi la brutalité et la condescendance avec laquelle il traite ses alliés comme le Canada, l’Europe, le Japon ou la Corée du Sud risquent de se retourner contre lui.

Tant que les États-Unis promettaient d’assurer la défense de leurs alliés, ils pouvaient en attendre des avantages économiques ou d’autres natures en retour. En revanche, la virulence des attaques contre les alliés les plus fidèles des États-Unis et les doutes quant à la fiabilité de leurs garanties de sécurité pourraient reconfigurer le paysage géostratégique d’une manière qui n’avantagerait pas les États-Unis sur le moyen et le long terme. C’est la raison pour laquelle Trump ne veut pas d’une Union européenne unie et capable de se défendre seule.    

« LES PROBLÈMES PLUS VASTES AUXQUELS L'EUROPE EST CONFRONTÉE COMPRENNENT LES ACTIVITÉS DE L'UNION EUROPÉENNE ET D'AUTRES ORGANISMES TRANSNATIONAUX QUI SAPENT LA LIBERTÉ POLITIQUE ET LA SOUVERAINETÉ » : LES ÉTATS-UNIS CHERCHENT-ILS À AFFAIBLIR L’UE ? DE QUELLE MANIÈRE ?

Comme l’historien militaire américain d’origine russe Max Boot vient de le dire, la partie de la SNS 2025 concernant l’Europe semble avoir été écrite par des trolls d’extrême droite, ou des trolls russes pourrait-on dire. Ce document cherche clairement à affaiblir l’UE. Trump reprend les éléments de langage de la propagande russe et se permet de s’ingérer dans les affaires de l’Europe. L’allusion à peine voilée au président Macron à la page 26 est éloquente à cet égard : « Des responsables européens qui, perchés au sein de gouvernements minoritaires instables, entretiennent des attentes irréalistes concernant la guerre. »

Comment les États-Unis réagiraient-ils si un document officiel provenant de l’UE ou d’un quelconque pays européen se permettait « de promouvoir chez son allié américain une influence grandissante pour certains types de partis politiques » ? Le document va jusqu’à dire qu’un des buts de cette stratégie est d’aider l’Europe à corriger la trajectoire actuelle. La page 27 propose une liste de politiques à mettre en place face à l’Europe.

En premier lieu, faire en sorte de rétablir la stabilité entre l’Europe (mais pas l’UE) et la Russie. D’ailleurs, le deuxième point de cette liste mentionne que l’Europe doit opérer comme un groupe de nations souveraines. L’ingérence directe vient au troisième point avec la volonté de cultiver la résistance aux tendances actuelles à l’intérieur des nations européennes.

Le quatrième point nous ramène à l’époque de l’administration du président George W. Bush (2001-2009) et de son opposition entre « nouvelle » et « vieille » Europe. Ici, Trump parle de renforcer les nations d’Europe Centrale, de l’Est et du Sud. Quid de l’Europe de l’Ouest ou de la Scandinavie ? Le but est probablement le même que sous Bush fils : créer de la division au sein de l’Union européenne dans le but de l’affaiblir.

« NOUS NOUS OPPOSERONS AUX RESTRICTIONS ANTIDÉMOCRATIQUES MENÉES PAR LES ÉLITES CONCERNANT LES LIBERTÉS FONDAMENTALES EN EUROPE » : SUR QUELS CRITÈRES SE BASE CE CONSTAT DE « RESTRICTIONS », ET COMMENT CETTE VOLONTÉ POURRAIT-ELLE CONCRÈTEMENT SE TRADUIRE ?

Je ne suis pas certain de comprendre quels sont les critères utilisés par Donald Trump pour accuser les élites européennes. Il reprend encore une fois le narratif russe mensonger selon lequel la majorité de la population en Europe voudrait la paix alors que certains gouvernements instables et minoritaires – la France probablement – continueraient à avoir des attentes irréalistes face à la Russie.

La traduction de la volonté du président Trump de mettre un terme à cette trajectoire est assez clairement détaillée, comme nous l’avons montré dans la réponse précédente. Il le fera en s’ingérant dans la politique nationale des États européens. Cette situation est très préoccupante puisqu’elle coince l’Europe entre deux grandes puissances – les États-Unis et la Russie – qui la menacent.

Étant donné l’instabilité du président Trump et ses nombreuses volte-face, il pourrait décider de complètement retirer les troupes américaines du continent européen afin de faire pression pour obtenir ce qu’il veut. Il n’a pas hésité à priver l’Ukraine du renseignement étatsunien pour essayer de forcer le président Zelensky à faire des concessions. Il pourrait aussi décider de façon autoritaire de punir les Européens s’ils ne se plient pas à sa volonté.      

AU REGARD DE CETTE NOUVELLE STRATÉGIE ÉTATSUNIENNE, QUELLES MESURES L’EUROPE DEVRAIT-ELLE PRENDRE SELON VOUS, POUR AFFIRMER SA DÉFENSE ET SA SOUVERAINETÉ ?

Comme nous venons de le voir, la stratégie nationale du président Trump se positionne quasiment comme un adversaire de l’Europe. Une telle approche portera certainement davantage préjudice aux intérêts américains, dans le moyen et le long terme, qu’à l’Europe.

La puissance d’un État repose sur des facteurs naturels comme la géographie, la possession de ressources naturelles ou une population importante. Ces facteurs naturels peuvent être accentués, modifiés ou affaiblis par d’autres facteurs : des sources tangibles de puissance, comme le niveau de développement industriel ou le degré de qualification de la population ; mais aussi des sources intangibles de puissance, comme l’image du pays (le fameux soft power évoqué quatre fois dans la SNS), la cohésion nationale et la qualité du leadership politique.

Or, le narcissisme du président Trump l’empêche de percevoir la dégradation des sources tangibles et intangibles de la puissance de son pays. Avant de répondre à la question de savoir comment l’Europe peut s’affirmer, je tiens à souligner la dégradation de la perception des États-Unis dans le monde à partir de l’invasion de l’Irak en 2003. Même auparavant, dès le milieu des années 1990, plusieurs spécialistes d’économie politique internationale (le professeur de l’université de Princeton Princeton Robert Gilpin parmi d’autres) s’inquiétaient de l’ampleur de la dette américaine et de la dégradation de la capacité de production du pays.

« LA GOUVERNANCE TRUMP AURA DES RÉPERCUSSIONS SUR LA STABILITÉ INTERNE DES ÉTATS-UNIS »

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, les purges qu’il a effectuées dans plusieurs départements (ministères), dans les institutions responsables de l’aide au développement, et la création d’une police de l’immigration (Immigration and Customs Enforcement ou ICE) ont grandement affecté l’image du pays. La principale conséquence de sa gouvernance est sans aucun doute la perception de la qualité du leadership : l’administration Trump se compose de personnalités souvent sans expérience, qui n’ont d’autres qualités que la loyauté au chef. Cette situation aura des répercussions sur la stabilité interne des États-Unis.

Que peut et doit faire l’Europe ? Démontrer qu’elle est unie et se préparer militairement à répondre seule à une éventuelle agression russe. Cela est plus facile à dire qu’à faire, dans la mesure où le continent est assailli par la propagande russe et désormais américaine. Le principal avantage des États-Unis et de la Russie face à l’Europe est leur unité nationale. Cela vaut aussi au plan militaire. Ce qui manque à l’Europe, c’est un leader accepté par tous.

Au sein de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), le leadership était américain et acceptable pour (presque) tout le monde. L’éloignement géographique, la puissance militaire et l’absence de passif d’agression (comme pour l’Allemagne) faisaient des États-Unis un leader naturel. Aujourd’hui, personne ne semble pouvoir jouer un tel rôle en Europe. Il faudra pourtant que les Européens trouvent une voie pour sortir de l’impuissance militaire et politique qui les expose dangereusement aux changements de l’ordre international des années 2020.

Après l’invasion de l’Ukraine en 2022, la situation était dramatique. À la suite de la publication de la SNS américaine de 2025, la situation risque de devenir désespérée si l’Europe ne parvient pas à s’unir pour faire face aux dangers qui la guettent à l’Est et à l’Ouest.

Pour aller plus loin :

National Security Strategy of the United States of America, sur le site de la Maison Blanche