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Christophe Bouquet : « Comment lutter contre les mafias sans la coopération des banques ? »

Le réalisateur signe pour Arte une troisième série documentaire sur le crime organisé, se penchant cette fois sur ses relations avec la finance. Il nous explique pourquoi ces liens se renforcent toujours, malgré les intentions affichées par les régulateurs.

Avec « Mafias et banques »[1], Christophe Bouquet réalise une troisième plongée documentaire dans le monde du crime organisé planétaire. Après les liens entre la mafia corso-marseillaise et des élus, puis le trafic de drogue, sa nouvelle série (co-signée avec Mathieu Verboud) s’intéresse à la longue collaboration entre des institutions bancaires et des groupes criminels. Des États-Unis à la Russie en passant par l’Italie, il interroge les meilleurs connaisseurs de cette sulfureuse et discrète coopération, comme l’Américain Alfred W. McCoy ou la Française Clotilde Champeyrache.

À la fin de cette odyssée entre crime et dollars, une citation reste à l’esprit : celle, douce-amère, du mafieux américain Meyer Lansky, surnommé « le cerveau de la mafia » : « J’ai appris trop tard qu’il est plus facile et plus rentable de voler de l’argent aux gens de manière légale que de manière illégale. »

QU’EST-CE QUI VOUS A POUSSÉ À VOUS PENCHER SUR CE SUJET ?

C’était simplement la continuité de notre travail précédent avec Arte, après nos documentaires sur la mafia corse (« Mafia et République »[2]) et le trafic de drogue (« Histoire du trafic de drogue »[3]). Avec la chaîne, on s’est dit qu’on allait continuer à creuser ce sillon-là.

Cela s’est fait tout naturellement : dans la première série, nous avions abordé la French Connection, ce qui nous a amené à la deuxième ; et en travaillant sur cette dernière, c’est l’épisode du juge anti-mafia italien Giovanni Falcone voyant rejetée sa demande de collaboration avec le FBI parce que l’administration Reagan refusait de lever le secret bancaire, dans les années 1980, qui nous a poussés vers « Mafias et banques ».

En la matière, la question cruciale est la suivante : comment lutter contre les mafias sans la coopération du système bancaire ? Nous nous sommes donc demandé comment le crime organisé utilise le système financier.

QU’EST-CE QUI, HISTORIQUEMENT, A PU FAVORISER CES LIENS ENTRE LES ORGANISATIONS CRIMINELLES ET LE SYSTÈME FINANCIER ?

Il faut remonter aux années 1880 aux États-Unis. Dès cette époque, le monde de la finance crée des paravents et des systèmes d’évasion fiscale, dans le simple but de permettre à ses clients d’échapper à l’impôt.

Ce système devient vraiment industriel dans les années 1910, quand l’architecture juridico-financière du Panama est entièrement conçue par des banquiers et juristes de Wall Street, même si cet État demeure souverain. À partir de ce moment-là, dans le monde entier, ce système est repris. C’est l’émergence des paradis fiscaux.

Dans les années 1930, le mafieux américain Al Capone tombe pour fraude fiscale. Dès lors, la plupart des grands criminels comprennent qu’il est temps de cacher leur argent. Ils passent donc par des paradis fiscaux comme le Panama ou le Delaware, mais aussi par la Suisse, qui inscrit le secret bancaire dans la loi en 1934. Cette coïncidence entre le chef d’inculpation d’un célèbre criminel et cette décision d’un État européen marque une étape importante dans les liens entre mafias et banques.

« DÈS QU’ON CRÉE UN MUR, LE CRIME ESSAYE DE TROUVER DES FAILLES »

Le point de bascule suivant arrive avec les accords de Bretton Woods, en 1944, visant à stabiliser le système financier mondial : le dollar devient la monnaie de réserve planétaire, la seule convertible en or, les autres étant convertibles en dollars.  

Mais dès qu’on crée un mur pour contenir le crime, le crime essaye de trouver des failles. Après les accords de Bretton Woods, de purs financiers s’attèlent à les démonter brique par brique. Cela va leur prendre 40 ans. Ces avocats fiscalistes travaillent pour les grandes fortunes, les grandes entreprises, mais aussi de grands criminels. L’obsession de ces avocats, c’est de contourner les règles financières pour le bénéfice de leurs clients. Les plus intéressés par ce contournement sont les criminels, puisqu’ils ne peuvent rien révéler de l’origine de leurs profits ; ce système est donc absolument indispensable pour eux.

Cela n’a rien de magique, cela repose sur une relation de confiance, de croyance. Un banquier et un fiscaliste se rencontrent, et élaborent ensemble des circuits favorisant l’évasion fiscale. Les banquiers sont hautement responsables, car ce sont eux qui choisissent de ne pas voir et mettent les coups de tampon permettant d’enclencher le processus. Attention, ils ne le font pas pour attirer l’argent du crime : initialement, c’est l’argent des grandes fortunes qui les intéresse, car au début du XXe siècle, Rockefeller est plus riche qu’Al Capone.

« BLANCHIR ET INVESTIR : LA DOUBLE FONCTION DES BANQUES POUR LES CRIMINELS »

Après la guerre, les frontières s’ouvrent, les trafics reprennent, et les grandes familles mafieuses italo-américaines ont besoin de ces circuits pour faire circuler leur argent, pour le blanchir et pour l’investir. Car il faut bien comprendre que le système financier a une double fonction pour les criminels. En leur permettant d’abord de blanchir l’argent, puis de le réinvestir, le secteur bancaire offre à la mafia l’opportunité se décriminaliser (en apparence), d’afficher une vitrine légale, d’avoir pignon sur rue et son rond de serviette dans les cercles de pouvoir.

Dans les années 1960, la création des eurodollars, réserve de change alternative au dollar US, est favorisée par la City de Londres, qui a perdu son rôle de première place financière. Grâce à cela, elle revient dans le jeu. Mais cette décision revient aussi, selon moi, à créer une place à l’abri de toute régulation, un « no-regulator’s land » financier.

Le coup de massue pour le contrôle des flux financiers illicites arrive un peu plus tard, dans les années 1980, avec les administrations américaine Reagan et britannique Thatcher. Ils dérégulent totalement les marchés qui, à la même période, s’informatisent. Les mouvements de capitaux deviennent encore plus libres et rapides. C’est le moment où le monde bascule d’un capitalisme industriel à un capitalisme financier : la bourse ne dort plus jamais, entre Londres, New York, Tokyo et Hong Kong.

LES PROCESSUS DE LUTTE CONTRE CES LIENS MAFIAS/BANQUES ONT-ILS ÉTÉ RENFORCÉS CES DERNIÈRES ANNÉES ? SONT-ILS EFFICACES ?

La Suisse, par exemple, a fait beaucoup d’efforts récemment en mettant fin à son secret bancaire. Il y a aujourd’hui beaucoup d’outils de lutte contre les paradis fiscaux, mais encore faudrait-il que les banques appliquent les textes votés. On peut penser qu’il est difficile pour elles d’accepter de se priver de telles sommes d’argent. Voilà pourquoi un magistrat me disait que la seule façon de lutter contre les flux financiers criminels serait de mettre des contrôleurs à l’intérieur du système bancaire.

De nombreuses instances luttent, mais en même temps, il n’y a jamais eu autant d’argent criminel dans les institutions bancaires. C’est une course mondiale permanente pour attirer le « cash » chez soi : les États-Unis luttent ainsi pour affaiblir les petits paradis fiscaux.

La lutte contre l’argent du crime organisé ne peut pas se faire au niveau national, seulement au niveau international. Mais comme les Américains refusent de jouer le jeu, il n’y a pas de réciprocité entre eux et le reste du monde. On peut donc dire qu’ils sont les garants de cette opacité.

« CETTE LUTTE EST UNE QUESTION DE COURAGE POLITIQUE »

Aujourd’hui, les criminels choisissent de petites banques, dans les pays baltes ou à Chypre notamment, parce qu’elles sont moins regardantes et moins surveillées. Quand l’argent arrive dans les grandes places financières comme Londres, il est blanchi depuis longtemps.

Pour combattre cela, on sait comment faire : il faut s’attaquer aux paradis fiscaux. C’est par là que cela doit commencer : une coopération internationale, des contrôleurs internationaux. Parce qu’aujourd’hui, lorsque les autorités sévissent à tel endroit, l’argent s’envole immédiatement ailleurs.

Tout se passe comme si pour l’instant, au lieu de s’attaquer aux racines du mal, les régulateurs tondaient la pelouse. L’apparence est très jolie, mais cela ne change rien au fond du problème. C’est une question de courage politique.

[1] Série documentaire en trois parties de Christophe Bouquet et Mathieu Verboud (Arte, 2023).

[2] Série documentaire en trois parties de Christophe Bouquet, écrite par Pierre Péan, Vanessa Ratignier et Christophe Nick (Arte, 2017).

[3] Série documentaire en trois parties de Christophe Bouquet et Julie Lerat (Arte, 2020).