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Depuis août 2025, le général de division aérienne Vincent Breton dirige l’École de guerre, qui forme les officiers supérieurs des armées françaises et services de la Défense, ainsi que des officiers étrangers. Auparavant, il avait dirigé pendant 3 ans le Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (CICDE), outil de réflexion militaire dépendant de l’état-major des armées, après avoir exercé comme officier général prospective et stratégie militaire au sein de ce même état-major.
Diplômé de l’École de l’air, breveté pilote de transport, le général Breton totalise 6 500 heures de vol (sur Airbus A310, A340 ou C160 Transall), dont 378 heures au-dessus de zones hostiles lors de 132 missions de guerre. Il a été auditeur du Centre des hautes études militaires (CHEM) et de l’IHEDN en 2014-2015, ainsi que du Higher Command and Staff Course (HCSC) britannique et de l’Istituto Superiore di Stato Maggiore Interforze (ISSMI) italien.
QUATRE ANS APRÈS L’INVASION DE L’UKRAINE PAR LA RUSSIE, LE GRAND PUBLIC EST UN PEU PERDU QUANT À L’ÉVOLUTION DE CE CONFLIT. QUELLES EN ONT ÉTÉ LES PRINCIPALES ÉTAPES JUSQU’ICI, ET QUEL EST L’ÉTAT DES FORCES EN PRÉSENCE AUJOURD’HUI ?
Il y a eu globalement quatre phases dans cette guerre d’agression russe.
La première phase débute le 20 février 2014, avec l’occupation militaire puis l’annexion illégale de la Crimée. Elle se poursuit en mars 2014 par une opération de déstabilisation dans le Donbass et la prise de contrôle des régions de Donetsk et de Louhansk par les forces spéciales russes et des groupes armés revêtus d’uniformes démarqués, mais placés sous le contrôle de Moscou.
Ensuite, la Russie va mener, pendant 8 ans, de nombreuses attaques hybrides en Ukraine, souvent d’intensité élevée (terrorisme et sabotage), destinées à miner la cohésion de sa population, à décrédibiliser le gouvernement et à encourager la subversion. Parallèlement, des combats de basse intensité se poursuivent dans le Donbass. Moscou met en place un quasi-blocus des ports de la mer d’Azov.
La seconde phase débute le 24 février 2022 avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Violant à nouveau ses engagements internationaux, la Russie s’empare d’environ 30% du pays. Elle pense que l’Ukraine va tomber comme un « fruit mûr ». Mais le déclenchement de cette invasion a été décidé à partir de renseignements biaisés. La Russie a sous-estimé la résistance de l’Ukraine et la transformation de ses armées depuis 2014. À l’inverse, elle a surestimé son influence en Ukraine et les effets de sa longue stratégie de subversion.
En outre, les forces armées de la Fédération de Russie (FAFR) sont mal préparées et mal commandées. Elles sont surprises par la défense en profondeur des forces armées ukrainiennes (FAU) qui sauvent Kiev et sa région, arrêtent les avancées russes dans la région de Kharkiv et contre-attaquent pour reprendre la majeure partie de cette région en septembre 2022 puis Kherson le 11 novembre 2022. La Russie ne contrôle plus que 18% du territoire ukrainien, incluant la Crimée.
La troisième phase (novembre 2022-septembre 2023) marque une stabilisation du front. La Russie s’est repliée sur une ligne de défense multicouche, solidement défendue, la ligne Sourovikine, qui transforme le conflit en guerre d’attrition et qui étouffe l’offensive ukrainienne qui débute en juin 2023. Toutefois, la suprématie russe en mer Noire est mise à mal par les frappes et les drones navals ukrainiens qui parviennent à transformer cet espace en zone d’interdiction au bénéfice de Kiev.
« QUATRE ANS APRÈS, LE BILAN EST CALAMITEUX POUR LA RUSSIE »
La quatrième phase (septembre 2023 à aujourd’hui) se caractérise par une progression laborieuse des FAFR et une augmentation continue des frappes russes dans la profondeur, avec des missiles et des drones low cost à longue portée. La Russie grignote environ 5000 km² du territoire ukrainien en 2024 et autant en 2025, ce qui représente, en deux ans, la superficie de seulement deux départements français d’une taille équivalente à l’Ariège.
Quatre ans après le début de l’offensive à grande échelle, le bilan est calamiteux pour la Russie qui n’atteindra probablement jamais, par les seuls moyens militaires, les objectifs stratégiques qu’elle s’était fixés. Elle ne parvient pas à capitaliser sur sa supériorité militaire théorique et elle n’arrivera jamais à s’emparer de l’Ukraine dont elle contrôle moins de 20% des territoires, y compris la Crimée.
Cette guerre lui a été très coûteuse en vies humaines. Une récente étude du Center for Strategic and International Studies (CSIS) estime que, depuis février 2022, les FAFR auraient subi environ 1,2 million de pertes (tués, blessés et disparus). S’appuyant sur des sources publiques vérifiées, Mediazona et la BBC ont décompté, à la date du 13 février 2026, 177 433 noms de soldats russes décédés en Ukraine. Ils estiment le nombre réel de morts russes à environ 219 000.
Moscou affichait également l’objectif d’éloigner l’OTAN de ses frontières. Là aussi c’est un échec cuisant pour le Kremlin, puisque la Suède et la Finlande – qui avaient toujours tenu à maintenir leur neutralité – ont rejoint l’OTAN en 2023 et 2024, augmentant de 1300 km la ligne de contact entre la Russie et l’OTAN.
AU DÉPART, LES SPÉCIALISTES PRÉDISAIENT UNE GUERRE ÉCLAIR. QUATRE ANS PLUS TARD, LES SOLDATS SONT DANS DES TRANCHÉES, CE QUI NOUS ÉVOQUE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE. CE CONFLIT EST-IL « GELÉ » ?
Effectivement, les observateurs les plus avisés n’imaginaient pas une guerre aussi longue, dont la durée dépasse déjà celle de la Première Guerre mondiale. L’offensive russe dans l’Est et le Sud-Est ukrainien serait ainsi une des plus longues de toute l’histoire militaire.
En revanche, le conflit n’est pas gelé, car les combats meurtriers se poursuivent et les villes ukrainiennes sont en permanence pilonnées par les frappes russes dans la profondeur ukrainienne.
Par ailleurs, l’usage des tranchées a grandement diminué. La ligne de front a laissé la place à une zone grise qui sépare grossièrement les FAFR et les FAU, un no man’s land de 20 km de large dans lequel il est très dangereux d’évoluer, à cause de l’omniprésence des drones d’observation, des drones bombardiers et des drones kamikazes First Person View (FPV). Chacun des belligérants consomme environ 10 000 drones par jour.
AVEC CETTE SURVEILLANCE PERMANENTE (DRONES, SATELLITES), LA SURPRISE STRATÉGIQUE EST-ELLE DEVENUE IMPOSSIBLE ? COMMENT LES DEUX ARMÉES ADAPTENT-ELLES LEUR DOCTRINE À UN CONFLIT OÙ, POUR RÉSUMER, TOUT CE QUI BOUGE PEUT ÊTRE DÉTECTÉ ET DÉTRUIT ?
Le champ de bataille est devenu effectivement presque totalement transparent dans la zone grise que je viens d’évoquer. Il est très difficile de s’y cacher à cause de la multiplication des capteurs de renseignement, à commencer par les drones ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance).
En conséquence, la plupart des mouvements de troupes et toutes les concentrations de forces sont détectés. La solution réside dans la discrétion, la mobilité et la dispersion des forces ainsi que dans le ciblage large spectre des arrières de l’ennemi. Dans la zone grise qui désormais entoure la ligne de front, les mouvements ont lieu la nuit, par petits groupes, souvent en moto, et à ce stade quasiment sans percées réussies ni exploitation associée. Les ravitaillements sont réalisés avec des drones bombardiers qui sont reconfigurés pour déposer des vivres et des munitions. Les postes de commandement sont cachés dans les sous-sols en milieu urbain ou sont éclatés par petites équipes installées dans des véhicules qui se déplacent en permanence.
« ENTRE 2022 ET 2025, LES FRAPPES RUSSES ONT ÉTÉ MULTIPLIÉES PAR 12 »
Le champ de bataille est transparent au niveau tactique, mais il l’est moins au niveau stratégique car il est parfois difficile de percevoir les intentions de l’adversaire. Dans les semaines qui précèdent le 24 février 2022, on perçoit les concentrations de moyens russes aux abords des frontières ukrainiennes. Certains services de renseignement occidentaux sont alors partagés. S’agit-il des prémices d’une attaque ou d’une démonstration de force à l’appui des négociations russo-américaines en cours ? Ou est-ce une tentative de diversion en vue d’intensifier les attaques dans le Donbass ? Ou s’agit-il de manœuvres militaires comme le prétend la Russie, qui accuse de paranoïa ceux qui alertent sur le fait qu’elle est sur le point d’envahir l’Ukraine ?
LES DEUX CAMPS FRAPPENT DÉSORMAIS TRÈS LOIN DERRIÈRE LA LIGNE DE FRONT. LA GUERRE D’AUJOURD’HUI SE GAGNE-T-ELLE PLUS DANS LES USINES ET LES DÉPÔTS DE CARBURANT QUE SUR LE CHAMP DE BATAILLE ?
Il faut se rappeler quelques grands principes de l’art de la guerre. D’abord, la guerre reste un affrontement des volontés et des forces morales.
Il existe de nombreux leviers pour infléchir la volonté de l’adversaire et, effectivement, les frappes longue distance dans la profondeur du théâtre ukrainien jouent un rôle croissant dans la guerre en Ukraine. En moyenne, entre 2022 et 2025, les frappes russes ont été multipliées par 12, avec des pics réguliers à plus de 700 frappes par jour en 2025 et un record de 823 frappes le 7 septembre 2025. Ces frappes sont réalisées par des missiles mais surtout, à plus de 90%, par des drones longue portée qui se comportent comme des missiles de croisière low cost. Elles visent les usines d’armement, les centres de commandement, mais surtout, en ce moment, les infrastructures énergétiques ukrainiennes pour priver d’électricité et de chauffage la population ukrainienne et ainsi briser son esprit de résistance pour l’amener à capituler.
Ensuite, l’argent reste le nerf de la guerre. L’effort de guerre russe est financé par la rente pétro-gazière dont les recettes fiscales contribuent à environ un tiers du budget fédéral. Ainsi, les frappes ukrainiennes longue distance, bien que nettement moins nombreuses que les frappes russes, visent très souvent les raffineries et les dépôts de carburant en Russie. Elles cherchent également à affecter les usines d’armement et les entrepôts logistiques. Mais la Russie dispose d’un avantage considérable qui la protège davantage de la menace des frappes dans la profondeur : son territoire s’étend sur 11 fuseaux horaires et sa superficie est 28 fois supérieure à celle de l’Ukraine, qui est pourtant le plus vaste pays européen.
LA RUSSIE SEMBLE AVOIR STABILISÉ SA PRODUCTION INDUSTRIELLE, MALGRÉ LES SANCTIONS. L'UKRAINE, DÉPENDANTE DE L'AIDE EXTÉRIEURE, POURRAIT-ELLE MAINTENIR LE RAPPORT DE FORCE SI LES STOCKS OCCIDENTAUX VENAIENT À FAIRE DÉFAUT ?
Aujourd’hui, je pense qu’il y a une certaine parité militaire dans les moyens militaires engagés par les deux belligérants. La profondeur stratégique de l’Ukraine réside dans le soutien budgétaire massif des Européens. Les cessions d’armes occidentales sont importantes mais désormais près de la moitié de l’équipement militaire des FAU est produite en Ukraine. L’Ukraine tient grâce à la détermination de sa population qui est pleinement mobilisée derrière les FAU, mais aussi par sa capacité d’adaptation et d’innovation en matière de techniques, de tactiques et de procédures (TTPs).
La Russie ne fléchit pas non plus. Quatre ans après le début de l’invasion à grande échelle, les sanctions et l’état de son économie la contraignent fortement, mais pas suffisamment à ce stade pour la dissuader de poursuivre le combat à un niveau d’intensité élevé. Le complexe militaro-industriel (CMI) est affecté par les sanctions, le manque de main-d’œuvre, la forte inflation et plus récemment par les restrictions budgétaires. Mais les FAFR se voient toujours livrer les équipements nécessaires pour prolonger la guerre d’attrition, grâce en particulier à la production indigène de drones, aux importations nord-coréennes (munitions et charges explosives) et prochainement biélorusses, ainsi qu’au soutien de la Chine qui continue d’acheter du pétrole russe et fournit de nombreux biens à double usage qui compensent le manque de composants occidentaux.
Cependant, à long terme, cette guerre aura de très graves conséquences économiques pour la Russie. Le pouvoir politique a basculé dans le totalitarisme, ce qui est nuisible à la prospérité économique. L’effort de défense est considérable. Il représenterait 40% du budget de la Fédération de Russie et se fait aux détriments des autres postes de dépenses publiques (éducation, santé, infrastructures) et de l’économie en général (faiblesse de l’investissement, de la recherche & développement et de l’innovation). Le déficit budgétaire est d’apparence modeste mais il est sans précédent pour la Russie, qui ne peut pas emprunter sur les marchés financiers internationaux. Ce déficit est finançable mais au prix de taux d’intérêt réels parmi les plus élevés du monde.
Si l’on conjugue les pertes humaines subies et les conséquences macro-économiques, cette guerre est une catastrophe pour la Russie. La Russie est dans une situation de zugzwang : toutes les options (prolongation de la guerre ou non) sont mauvaises pour elle. La fin de l’économie militarisée priverait l’industrie nationale de débouchés vitaux car la production civile n’est pas compétitive en raison de ses substituts chinois ou occidentaux. Mais le maintien de la priorité accordée au CMI aggrave les vulnérabilités existantes et pourrait, lui aussi, créer de l’instabilité sociale.
Pour l’Ukraine, la saignée humaine et économique causée par la guerre est également dramatique, mais demain, une fois que les combats auront cessé, elle devrait pouvoir encore compter sur le soutien des Européens et des Américains.
DE PETITS DRONES À 500 EUROS PIÈCE PEUVENT DÉTRUIRE DES CHARS QUI EN COÛTENT DES MILLIONS. LE CHAR D'ASSAUT EST-IL DEVENU OBSOLÈTE ?
C’est une question très difficile à trancher car il y a effectivement un doute. Aujourd’hui, en Ukraine, les chars, mais plus généralement tous les véhicules, ne peuvent plus évoluer dans le no man’s land qui entoure le front. Ils sont très vulnérables face à la menace des drones.
Mais est-ce que, pour autant, les chars sont devenus définitivement obsolètes ? Je ne le crois pas. La guerre en Ukraine reste pour le moment une guerre statique, mais dans une guerre de mouvement les chars peuvent encore être indispensables. Ils restent très utiles dans les conflits asymétriques, face à des adversaires militairement inférieurs. Ainsi, à Gaza, les chars et les blindés ont été décisifs pour progresser dans les combats urbains.
EN CE DÉBUT 2026, L'AVIATION OCCIDENTALE FOURNIE À KIEV A-T-ELLE PU CONTESTER LA SUPÉRIORITÉ AÉRIENNE RUSSE OU N'EST-ELLE QU'UN OUTIL DE DÉFENSE SUPPLÉMENTAIRE ?
Aucun des deux belligérants ne dispose de la supériorité aérienne, sinon cette guerre serait terminée. Les avions occidentaux cédés à l’Ukraine sont très utiles pour faire des frappes aux abords du front ou pour intercepter des drones longue portée. Ils sont beaucoup plus performants que les avions d’origine soviétique dont l’Ukraine disposait auparavant. Mais ils ne constituent pas un game changer. Leur impact est contraint par le manque de pilotes mais surtout par les difficultés logistiques concernant leur maintenance et leurs munitions.
COMMENT JUGEZ-VOUS L'USURE MORALE ET PHYSIQUE DES COMBATTANTS AU BOUT DE QUATRE ANS ? LA DOCTRINE RUSSE DE MOBILISATION MASSIVE L'EMPORTE-T-ELLE SUR LE MODÈLE UKRAINIEN ?
Sur le papier, le rapport de force humain est beaucoup plus favorable à la Russie qu’à l’Ukraine. Mais l’Histoire nous apprend que cela est loin d’être suffisant pour déterminer le vainqueur final.
Chez les deux belligérants, il y a une très forte usure morale et physique. Mais à ce stade, cette usure n’affecte pas leur volonté de poursuivre la guerre.
Du côté des combattants ukrainiens, l’épuisement est réel et les forces morales sont sous très forte pression, mais elles tiennent grâce à la cohésion nationale et à la motivation patriotique qui ne faiblissent pas. La population ukrainienne vit une grave crise humanitaire à cause des frappes sur les infrastructures énergétiques, mais sa volonté de résistance, qui est d’ordre existentiel, est intacte. La résilience de l’Ukraine est admirable.
La Russie bénéficie d’un réservoir de forces beaucoup plus élevé. Sa population est 3,6 fois plus nombreuse que celle de l’Ukraine et elle est nettement moins affectée par la guerre. Mais le modèle de mobilisation russe montre aussi des signes d’essoufflement, comme le prouve le recours croissant à des soldats africains envoyés au front contre leur gré. Moscou parvient de moins en moins bien à renouveler les 30 000 ou 40 000 soldats blessés ou tués qu’elle perd chaque mois.
Dans une population russe où la peur est intériorisée et la passivité encouragée, le soutien populaire à la guerre et aux combattants russes est empreint de méfiance et d’indifférence. Les soldats russes combattant en Ukraine sont souvent perçus comme des délinquants et des mercenaires attirés par des soldes élevées, qui auraient d’ailleurs tendance à diminuer du fait des difficultés budgétaires. Mais ce n’est pas le peuple russe qui décidera de l’issue de la guerre, sa volonté et sa parole lui sont confisquées.
QUELLES GRANDES LEÇONS LES ARMÉES OCCIDENTALES DEVRAIENT-ELLES TIRER DE CETTE GUERRE ?
Cette question mériterait un long développement, mais de façon synthétique, je considère que cette guerre met en lumière cinq tendances de fond et révèle cinq besoins fondamentaux.
Cinq tendances de fond :
- Le contexte sécuritaire international est en dégradation accélérée. On déplore une désinhibition de la brutalité et de la violence et un retour des velléités impérialistes. Le recours à la force est désormais entendu comme un mode d’action légitime pour imposer ses intérêts. Le délitement de l’ordre international est à l’œuvre, le multilatéralisme est en crise. Donc au rythme auquel les choses se dégradent, nous devons nous préparer au scénario du pire, c’est-à-dire à une nouvelle agression russe, d’ici trois ou quatre ans, contre cette fois un pays européen, à la faveur d’un fléchissement de la cohésion occidentale.
- La conflictualité s’étend à un périmètre toujours plus large. La guerre en Ukraine souligne l’importance renouvelée des champs informationnels et électromagnétiques mais sans remettre en question le rôle central des milieux terrestre, maritime, aérien et cyber. Demain, le milieu exo-atmosphérique prendra une place croissante.
- Le champ de bataille est de plus en plus transparent, dissipant une partie du brouillard de la guerre. Nous en avons largement parlé dans les questions précédentes.
- Un nivellement technologique est à l’œuvre. Des technologies grand public, facilement accessibles, permettent de fabriquer des armes performantes. L’innovation de défense est de plus en plus issue du monde civil, notamment dans le numérique. Dans la guerre en Ukraine, le meilleur exemple concerne les drones.
- La saturation de l’espace de bataille en armement de tout type est la conséquence directe de la tendance précédente qui permet de produire en masse des équipements peu chers. Cela permet l’essor des stratégies de déni d’accès, notamment avec le brouillage électromagnétique, les champs de mines, les drones aériens ou navals ou encore la défense sol-air.
Ces cinq tendances révèlent cinq besoins :
- Les forces morales et la cohésion nationale : les forces morales sont à l’origine de valeurs comme le courage, l’audace et la capacité d’initiative. Elles sont le fruit de l‘aguerrissement, de la formation et de la confiance des soldats dans la cause qu’ils servent. La vigueur des forces morales est aussi directement liée à la cohésion, la mobilisation et la résilience de la nation qui fait corps derrière ses combattants. Dans un conflit de haute intensité, il est impossible de gagner sans une nation unie.
- La qualité du commandement permet d’avoir l’initiative et d’orchestrer les effets dans les sept domaines de conflictualité que j’ai décrits. L’intelligence artificielle va révolutionner la chaîne de commandement, c’est-à-dire le système nerveux des opérations.
- La masse et la technologie sont indispensables dans un conflit de haute intensité pour imposer des rapports de force et pour saturer l’adversaire. Pour reconstituer la masse, il faut sortir de la fatalité qui nous condamne, depuis des décennies, à disposer de capacités très chères et donc échantillonnaires. Cela ne veut pas dire qu’il faut abandonner les capacités high tech, par nature coûteuses, mais il faut faire plus de place aux capacités à bas coût. Il y a une complémentarité possible entre le low tech et le high tech. C’est ce qu’on appelle le hilo mix.
- La profondeur stratégique est indispensable pour durer dans une guerre longue. Notre profondeur stratégique suppose la maîtrise de nos dépendances. Elle réside dans la solidarité stratégique européenne, via l’UE et l’OTAN, sachant qu’il y a un doute croissant sur la fiabilité des États-Unis. Pour nous, militaires, cela implique de renforcer l’interopérabilité avec nos alliés, de renforcer nos stocks d’armement qui, en cas de besoin, doivent être recomplétés très vite grâce à des industriels, capables d’augmenter leurs cadences de production beaucoup, très vite et dans la durée.
- La capacité d’innovation et d’adaptation est aussi un facteur clé dans les guerres longues. En Ukraine, la boucle de l’adaptation entre le glaive et le bouclier est très rapide, en particulier dans le domaine des drones et de la guerre électromagnétique. En permanence l’un s’adapte à l’autre. Il ne faut généralement que 2 mois pour qu’un des belligérants déploie la parade à une innovation de son adversaire. L’innovation porte sur les tactiques, techniques et procédures (TTPs). Pour les équipements, l’innovation tient surtout à la capacité à adapter des technologies existantes, grand public, pour produire en masse des équipements peu chers, comme par exemple des drones ou des systèmes de communication s’appuyant sur le réseau de téléphonie mobile 4G ou sur des constellations satellitaires civiles comme Starlink.