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Résumé
- Cette fiche d’actualité rappelle les conditions dans lesquelles les 8 et 9 mai sont entrés dans la mémoire collective des Alliés, autour de deux dates commémorant un même événement.
- Plus largement, l’analyse revient sur la façon dont la Russie a transformé ce symbole du 9 mai, du souvenir des sacrifices consentis à l’exaltation de la force et de la puissance supérieures au droit.
- Cet affrontement autour d’une date symbolique offre un exemple d’instrumentalisation de l’histoire, qui caractérise des politiques révisionnistes.
Alors qu’une partie des Etats européens s’apprête à commémorer les 80 ans de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, cette célébration fait l’objet d’instrumentalisations variées. Au cœur des débats qui ne sont pas uniquement de nature historique, deux dates, les 8 et 9 mai, ont pris depuis quelques années une importance renouvelée, marquant une Iigne de fracture quant à la mémoire de la victoire sur Ie IIIe Reich. Aujourd’hui, l’un des grands vainqueurs de 1945, la Russie, a envahi l’Ukraine et au détour de cet événement, se mettent en place des stratégies mémorielles au service d’enjeux très politiques.
Contexte – Une simple histoire de décalage horaire ?
Les 8 et 9 mai signent la fin de la guerre en Europe et la victoire des Alliés sur le IIIe Reich. Ce dernier agonise, après le suicide de Hitler et la prise de la capitale, Berlin, par les Soviétiques. L’éphémère successeur du Führer, l’amiral Dönitz, essaie de gagner du temps, dans le projet de convaincre les Alliés occidentaux de poursuivre la guerre contre l’URSS. Le généralissime allié, Eisenhower, refuse une reddition générale des Allemands qui ne concerne que le front occidental. Les Allemands acceptent donc la capitulation, qui est signée à Reims, le 7 mai 1945 à 2h41. La cessation des hostilités est prévue le lendemain, 8 mai, à 23h01 les signataires allemands ayant obtenu quelques heures supplémentaires pour qu’un maximum de populations civiles et de troupes ne tombe pas aux mains des soldats de l’Armée rouge. Informé, Staline exige que la capitulation soit ratifiée une seconde fois, à Berlin, pour le symbole; cela se déroule au quartier général du maréchal Joukov, le 8 mai 1945 à 23h01 heure locale – et donc 01h01 le 9 mai heure de Moscou.
Derrière ce qui paraît de l’ordre de l’anecdote, se jouent déjà les rapports de force et de puissance entre des Alliés qui ne s’entendent pas sur la façon de gérer l’après-guerre. L’Union soviétique, forte de sa puissance militaire et du sang versé, fait de cet épisode l’acmé de la « Grande guerre patriotique » (la dénomination officielle), avec près de 27 millions de morts — civils et militaires. Ceux-ci comprennent les combattants et victimes issus des territoires appartenant ou occupés par l’URSS : Ukraine, Biélorussie, Etats baltes, Etats du Caucase et de l’Asie centrale… En 1965, à l’occasion du vingtième anniversaire de la fin du conflit, Brejnev en fait un jour férié qui reste encore célébré dans certains pays de l’ex-URSS, dont la Russie.
Le choix d’associer à cette date un jour férié n’intervient donc pas immédiatement ; en France, une Ioi de 1946 instaure la commémoration de la victoire à condition que ce jour-là soit un dimanche. Dans les faits, on célèbre la fin de la guerre le premier dimanche qui suivra le 8 mai. Longtemps travaillé, le 8 mai est remplacé sous le président Giscard d’Estaing par une journée de l’Europe, afin de marquer la réconciliation franco-allemande. Il faut attendre 1981 pour que le 8 mai soit finalement déclaré jour férié ; quant au 9 mai, journée de I’Europe, elle renvoie à la déclaration Schuman du 9 mai 1950 qui jette les bases de la coopération européenne. Au Royaume-Uni, si le 8 mai est aussi la date retenue pour la fin de la guerre en Europe (Victory in Europe, VE Day), elle ne fait que rarement l’objet d’un jour férié, le gouvernement britannique préférant accorder un pont autour du 1ermai (Early May bank holidays) parfois décalé, comme ce fut le cas en 2020 pour prendre en compte les festivités autour du 75ᵉ anniversaire de la victoire.
L’Ukraine offre un autre cas ; pendant toute la période soviétique puis les premières années de l’indépendance, les Ukrainiens s’alignent sur la date du 9 mai. Ce n’est qu’en 2014, après la révolution de la dignité, la guerre dans le Donbass et l’annexion de la Crimée que des voix interrogent la poursuite de cette pratique. En 2015, la Rada — le parlement ukrainien — établit le 8 mai comme jour de la réconciliation et du souvenir, tout en préservant la date du 9 mai comme date de la victoire sur le nazisme. Une dernière étape est franchie en 2023 avec une Ioi qui associe les deux célébrations Ie même jour, le 8 mai, pour démontrer à la fois symboliquement l’éloignement vis-à-vis de la Russie et l’alignement sur les pratiques occidentales.
Analyse – Héritage, combats et usages de l'histoire à des fins de propagande
En Russie, le 9 mai n’a pas toujours connu une célébration aussi importante : sous la période soviétique, les parades et les commémorations patriotiques n’interviennent qu’à quatre reprises, en 1945, 1965, 1985 et 1990. Sous Staline, à l’exception d’un feu d’artifice le jour même de la victoire, il y a un grand défilé historique sur la Place Rouge le 24 juin 1945, où les drapeaux pris aux unités nazies sont brûlés. Mais sans méconnaître l’importance de la fin de la guerre, ni les autorités politiques ni la population n’ont vraiment l’esprit à célébrer ce qui est d’abord vécu comme une catastrophe collective au coût terrible. Il faut attendre Brejnev (et 1965) pour que le 9 mai serve à mettre en valeur le patriotisme et la joie de la victoire, même si la dimension militaire a une moindre part que des parades mettant en avant la société civile et les vétérans. Les autorités sovétiques préfèrent dans tous les cas les célébrations de la Révolution d’Octobre, dont la mémoire et le lien avec le régime est bien plus évident. Le traditionnel défilé militaire a d’ailleurs lieu à cette date-là, pour souligner l’importance idéologique d’une armée qui défend le communisme et l’héritage de 1917.
C’est en 1995, sous Boris Eltsine, qu’une transformation s’opère. Désormais, la date du 9 mai devient célébration annuelle avec le défilé des troupes — souvent vêtues des uniformes de l’Armée rouge afin d’illustrer le lien entre le passé et le présent. Poutine fait largement évoluer la nature de la cérémonie à partir de 2008. L’année précédente, Iors de la conférence de Munich sur la sécurité, il a dénoncé un Ouest perçu comme agressif. Il lui faut donc mobiliser l’opinion publique russe et la préparer à faire face à cette menace affirmée. Le 9 mai change donc de nature, en passant du souvenir des atrocités, des actes d’héroïsme et du culte des vétérans à la démonstration de force. C’est très net en 2009. Après la guerre de Géorgie en août 2008, le défilé devient exposition des capacités militaires de la Russie: avions de dernière génération, chars et missiles ballistiques intercontinentaux, potentiellement armés de têtes nucléaires. Le tout est rythmé par la musique martiale et clôt par un discours du chef du Kremlin.
Dans le cadre de cette nouvelle mise en scène, de nouveaux rituels participent de la mobilisation au sens le plus large de toute la population. Ainsi, les drapeaux rouges, trop connotés par Ieur renvoi à l’Union soviétique, passent au second plan au profit de l’exposition du ruban de saint George. Cet ancien symbole tsariste rappelant la valeur et la bravoure militaire, aux bandes noires et orange, devient un marqueur de soutien au gouvernement et à la personne de Poutine lui-même. La seconde évolution est la volonté d’impliquer le public et d’en faire un acteur unanime ; alors que disparaissent les vétérans et les derniers témoins, un mouvement spontané se met en place à partir de 2011 dans plusieurs villes de Russie avec des manifestations en l’honneur des parents ayant combattu pendant la Grande guerre patriotique. Ce « régiment immortel » se veut la continuité des générations dont on célèbre l’héroïsme. Très vite, le Kremlin prend sous son contrôle cette association. Privée à l’origine, la « Marche du Régiment Immortel » devient une fondation largement financée par le Kremlin. Vladimir Poutine lui-même se faufile à l’occasion dans le défilé moscovite ou pétersbourgeois, portant une photographie de son père en uniforme. Cette marche a d’autant plus d’intérêt que son audience croît à l’international ; le régiment immortel défile sur tous les continents et dans plus de 80 pays (par exemple le Liban, la Norvège, Israël, la Corée du Sud et jusqu’aux Etats-Unis). Chaque descendant est invité à brandir une photo ou un portrait de son ancêtre, dans une longue suite de drapeaux et de bannières ; en Russie où les manifestations sont très contrôlées, cette marche s’apparente à une appropriation par le régime d’une mémoire collective. Pour certains, Poutine élève la mémoire de la Grande guerre patriotique au rang de quasi-religion d’Etat, et inculque même aux citoyens russes un sentiment de « dette générationnelle » : « Cette dette, avec laquelle chaque citoyen russe serait né, agit comme une sorte de péché originel : si les Russes ne se battent pas et ne meurent pas dans la poursuite d’un conflit épique et salvateur pour le monde, comme l’ont fait Ieurs grands-parents, ils sont inévitablement inférieurs à leurs ancêtres.»[1]
Les deux défilés tracent donc une continuité entre l’héroïsme des anciens et les appels à poursuivre la grandeur du pays au travers de l’étalage de la force militaire du pays, et de l’exaltation des valeurs patriotiques. Ces dernières agissent de façon de plus en plus nette en repoussoir par rapport à celles d’un Occident érigé en adversaire au fil des années. Là encore, le tournant s’est opéré en 2007 avec le discours à la conférence de sécurité de Munich, devant les Européens et les Américains. Poutine y critique un monde unipolaire, « monde d’un unique maître, d’un unique souverain », et dénonce les élargissements de l’Otan vers l’Est[2]. Ce refus de l’Ouest prend d’abord, dans le cadre du 9 mai, la forme d’une ré-écriture de l’histoire du conflit ; là où Staline et Khrouchtchev admettaient que l’appui matériel — sous la forme du prêt-bail — des Américains avait été essentiel à la victoire, Poutine revient sur cette affirmation[3] D’une année sur l’autre, le discours se radicalise, mêlant aux considérations passées l’analyse des évolutions géopolitiques contemporaines ; la rupture est consommée en 2021, dans un long développement signé Poutine lui-même, qui annonce les orages d’acier[4]. Intitulé « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », il accuse des forces extérieures d’avoir monté un mur entre les deux parties d’un seul peuple, revenant sur l’histoire partagée et accusant l’Ukraine et ses gouvernants — rapidement dénoncés comme « radicaux et néo-nazis » – de recréer des mythes, d’effacer les liens existants et d’arracher les racines communes.
Ce récit a joué un rôle dans la justification de l’invasion de l’Ukraine à partir du 22 février 2022. A partir de ce moment, le rôle du 9 mai lui aussi se transforme. L’exhibition de matériel militaire, s’il diminue du fait de la guerre en cours, démontre cependant un changement d’ère. Les menaces d’emploi de la force contre les adversaires de la Russie ne sont plus dissimulées : l’ennemi est clairement identifié avec des résonnances historiques. L’Ouest prend l’allure des fascistes et des nazis qui soutiennent le régime de Kyiv, contre lequel s’est engagé le régime russe. La continuité — d’aucuns diraient la confusion — historique sert de Iégitimitation ; la fête du 9 mai renvoie l’image d’une société russe militarisée, alignée derrière son dirigeant.
Nonobstant, les difficultés militaires sur le front ukrainien ont conduit à des ajustements. En 2022, on met en avant la prise de la ville de Marioupol, et même s’il y a moins de matériel, plus de10 000 hommes défilent sur la Place Rouge, sous un emblématique Z dessiné par les aéronefs — un rappel de l’opération militaire spéciale. En 2023, les festivités sont modifiées après qu’un drone ukrainien a survolé le Kremlin. La Marche du régiment immortel est annulée, tandis que le défilé militaire apparait précipité, avec une réduction notable du nombre de véhicules; ainsi, un emblématique char T-34 ouvre la marche, suivi d’une dizaine de véhicules, ce qui invite à des spéculations sur les taux de pertes enregistrés par l’armée russe[5]. En mai 2024, le discours traditionnel du président russe intervient à la suite de l’arrestation pour faits de corruption de plusieurs hauts responsables du ministère de la défense[6].
Perspectives – Une trêve sous tension ?
A l’heure où cette fiche paraît, il est encore trop tôt pour connaître les allures que prendra une commémoration dont la portée est triplement symbolique : d’abord, ce 9 mai 2025 marque le 8e anniversaire de la victoire et Poutine a souhaité faire de cette date un moment fort avec l’invitation étendue à des personnalités étrangères — dont certains chefs d’Etat européens ou encore Xi Jinping. A cette occasion, comme il l’a fait au moment de la Pâque russe, il a pris l’initiative d’annoncer une trêve unilatérale. Dans un communiqué, le Kremlin dit vouloir suspendre pour 72 heures (du 8 au 10 mai) les actions militaires « pour raisons humanitaires ».
Ensuite, les festivités s’inscrivent dans une période de profondes accélérations quant à la situation internationale notamment sur la fin du conflit en Ukraine ; les négociations poussées sous l’égide de Donald Trump, directement entre les Etats-Unis et la Russie, démontrent la volonté de Washington de parvenir à une solution, fusse cette dernière défavorable à l’Ukraine. Entre la fin février 2025 — où le président Zelensky est humilié dans le Bureau Ovale — et une photo de réconciliation postée au moment des obsèques du pape François (fin avril 2025), les réunions internationales se sont suivies, avec pour interrogation les formes que pourrait prendre la fin du conflit.
Enfin, sur le terrain, la guerre se poursuit sans relâche, sous forme de bombardements répétés, d’attaques russes indiscriminées contre les civils et les infrastructures. Cela a conduit l’Ukraine à proposer plutôt que des trêves limitées — et systématiquement violées — une suspension des frappes pour une période d’au moins trente jours. En réponse aux festivités moscovites, Zelensky a invité ses homologues européens à se rendre à Kyiv pour y mener un « contre-9 mai », une initiative que la majorité des chancelleries européennes ont accueilli avec réserve[7]. L’Ukraine a aussi lancé un avertissement aux chefs d’Etat et de gouvernement qui se rendraient à Moscou, assurant « ne pas pouvoir garantir Ieur sécurité », une déclaration reçue vivement par le Kremlin qui y voit une menace à peine voilée[8].
Dans tous les cas, cette période démontre combien les usages et mésusages de l’histoire s’accumulent depuis deux décennies. Ce phénomène n’est pas propre à la Russie mais s’étend à d’autres puissances désinhibées (la Chine, la Turquie entre autres). Plus surprenante, et pas moins inquiétante, la réaction des Etats-Unis, sous la forme d’un tweet posté par le président lui-même, le 1ermai 2025 ; en quelques lignes, Trump décide de renommer le 8 mai le jour de la victoire (Victory Day), se lançant dans un affrontement mémoriel autant que symbolique sur quelle puissance aura contribé le plus à la défaite nazie, occultant par la même occasion la fin de la guerre dans le Pacifique, plus de quatre mois après.
[1] Ian Garner, « 9-mai la guerre infinie de Poutine », Le Grand Continent, 8 mai 2023
[2] Laurent Zecchini, « Vladimir Poutine dénonce I’uniIatéraIisme américain », Le Monde, 12 février 2007
[3] Agence TASS, « Did Lend-Lease help the USSR beat Hitler and Russia rolls out Sputnik Light », 7 mai 2021
[4] Vladimir Poutine, “On the Historical Unity of Russians and Ukrainians“, Présidence de la Fédération de la Russie, 12 juillet 2012
[5] « Le défilé atrophié », Le Grand continent, 9 mai 2023
[6] Nathan Hodge, « Victory Day celebrations mask simmering tensions inside Putin’s Russia », CNN, 9 mai 2024
[7] Nicholas Vinocur, Hans von der Burchard and Rasmus Buchsteiner, « Kyiv asks EU officials for May 9 visit to counter Putin’s victory parade », Politico, 14 avril 2025
[8] Alain Barluet, «Vladimir Poutine soupçonne Kiev de vouloir gâcher «son» 9 mai », Le Figaro, 4 mai 2025
Bibliographie
Cette fiche s’appuie sur des informations recensées dans les sources suivantes:
- Marc Bouxin, “Reims, 7 mai 1945, la capitulation allemande”, Chemins de mémoire
- Fabien Deglise, “Vladimir Poutine et le culte de la guerre froide”, Le Devoir, 21 février 2023
- « Le défilé atrophié », Le Grand continent, 9 mai 2023
- Nathan Hodge, « Victory Day celebrations mask simmering tensions inside Putin’s Russia », CNN, 9 mai 2024
- Vladimir Poutine, On the Historical Unity of Russians and Ukrainians, Présidence de la Fédération de la Russie, 12 juillet 2012
- Wiktor Stoczkowski, “Poutine a-t-il déclaré la guerre à l’Occident ?” Desk Russie, 14 octobre 2022
- TASS, Did Lend-Lease help the USSR beat Hitler and Russia rolls out Sputnik Light, 7 mai 2021
- Nina Tumarkin, The living; & the dead : the rise and fall of the cult of World War II in Russia, New York, Basic Book, 1994
- Nicholas Vinocur, Hans von der Burchard and Rasmus Buchsteiner, « Kyiv asks EU officials for May 9 visit to counter Putin’s victory parade », Politico, 14 avril 2025
- Laurent Zecchini, « Vladimir Poutine dénonce l’unilatéralisme américain », Le blonde, 12 février 2007
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