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Résumé
- Confronté depuis longtemps à des risques et menaces sur ses approvisionnements critiques, le Japon est, dans les dernières années, devenu pionnier de la sécurité économique, développant notamment un ensemble de structures institutionnelles dédiées ;
- La politique de sécurité économique japonaise est clairement dirigée contre la Chine, notamment en raison de fortes dépendances en matière d’approvisionnements vis-à-vis du pays ; le dispositif présente de nombreux bénéfices pour le Japon, que ce soit en matière d’efficacité gouvernementale, de sensibilisation ou de dissuasion ;
- L’évolution constante des risques et menaces pousse le Japon à réajuster sans cesse ses instruments de sécurité économique ; notamment à l’heure où, en plus de la Chine, les États-Unis semblent aujourd’hui vouloir faire de la coercition économique un élément clé de leur stratégie, y compris envers leurs alliés traditionnels.
Contexte –Un pays pionnier en matière de sécurité économique
Analyse – Une menace identifiée, et des bénéfices concrets
La focalisation institutionnelle sur la sécurité économique semble être une nécessité stratégique pour le Japon, et vise principalement la Chine. Pékin est le premier partenaire commercial de Tokyo. Les exemples de dépendances fortes sont nombreux. Une première concerne les minerais critiques, domaine pour lequel la dépendance japonaise à la Chine est estimée à plus de 50 % des besoins. Pour les terres rares notamment, la Chine représente, comme le montre le graphique ci-dessous, une très grande proportion de la production mondiale, et Tokyo dépend ainsi fortement de Pékin.
La dépendance à la Chine ne se limite pas aux minerais. Le Japon souffre par exemple d’une forte dépendance en matière de produits pharmaceutiques également.
Tel que dans le domaine militaire, la politique de sécurité économique japonaise cible donc directement Pékin. La stratégie nationale de sécurité relève expressément le fait qu’un ordre international dans lequel la Chine deviendrait dominante serait problématique. C’est d’autant plus le cas que la Chine n’hésite pas à arsenaliser les dépendances dont elle bénéficie. Le contentieux de 2010 précédemment mentionné est un cas d’école de sa volonté d’user de ses positions dominantes sur certaines chaînes de valeur pour faire pression politiquement sur d’autres pays. Pékin instaure d’ailleurs à nouveau des restrictions à l’exportation de terres rares en direction du Japon en janvier 2026, dans la foulée de déclarations japonaises relatives à la défense de Taïwan.
La promotion de la sécurité économique par le gouvernement japonais présente divers avantages pour le pays dans un contexte de concurrence économique mondiale exacerbée. Premièrement, et très prosaïquement, la création d’organisations dédiées accroît la coordination de politiques notamment industrielles auparavant éparses, renforçant la cohérence de l’action gouvernementale dans le domaine. Alors que la dispersion entre organismes centrés sur la sécurité et d’autres centrés sur l’économie est source d’inefficacité pour des problématiques interministérielles, la clarification des responsabilités ne peut qu’être source d’efficacité accrue. Cela peut aussi être source d’une plus grande adaptabilité des outils à l’évolution des risques et menaces. Que ce soit du fait de l’augmentation des catastrophes climatiques ou de l’exacerbation de la compétition sino-américaine — des phénomènes qui ont un impact fort sur les chaînes d’approvisionnement mondiales — un pays comme le Japon doit en effet sans cesse faire évoluer ses instruments de sécurité économique. Centraliser l’action permet donc de s’adapter plus rapidement et efficacement.
Un deuxième bénéfice peut avoir trait à une logique de sensibilisation interne. Faire de la sécurité économique un enjeu politique et institutionnel à part entière permet au gouvernement de sensibiliser les entreprises du pays aux risques et menaces. Par leur nature même, les entreprises sont tournées vers une recherche de profit, sans, par exemple, toujours prendre en compte certains dangers émanant de compétiteurs étatiques. Les petites et moyennes entreprises n’ont, en particulier, pas nécessairement conscience du fait que leur propriété intellectuelle peut être critique et donc source de convoitise. La politique japonaise, passant notamment par la création d’un poste ministériel dédié, peut donc servir de véhicule de mise à l’agenda des enjeux de sécurité économique, renforçant la prise de conscience collective et donc la résilience. À mesure que la sécurité économique est objet de débats publics au Japon, de plus en plus d’entreprises créent des postes ou départements chargés de ces questions. Un exemple est l’entreprise Hitachi, qui a créé un bureau chargé de la sécurité économique au sein de sa division des relations extérieures.
Un troisième bénéfice a trait à une logique de communication en direction de plusieurs audiences externes. Dans une logique de dissuasion, disposer d’organisations dédiées et donc d’instruments de réponse efficaces peut décourager les adversaires de Tokyo de mettre en œuvre des actions économiques coercitives. Parallèlement à son réarmement militaire, cela peut permettre au Japon d’affirmer une posture plus robuste sur la scène internationale. De plus, la politique de sécurité économique du Japon peut inspirer d’autres États partenaires et alliés, renforçant une forme de soft power japonais via une diffusion d’un modèle politique.
Le pays chemine tout de même sur une ligne de crête dans ce domaine. Si la recherche de sécurité économique conduit à un interventionnisme excessif de l’État dans la sphère économique, cela pourrait être perçu par certains pays tiers comme contradictoire avec la position d’ouverture économique et de défense du libre-échange promue par Tokyo sur la scène internationale. Le Japon doit donc trouver un juste équilibre entre mesures interventionnistes jugées nécessaires dans le contexte actuel et le besoin de ne pas aliéner des partenaires potentiels, et éventuellement encourager des mesures de rétorsion néfastes pour sa propre économie.
Perspectives – Un besoin permanent de réévaluation
La sécurité économique est un combat quotidien. À l’évolution des risques et menaces doit correspondre celle des outils. À l’heure de transformations technologiques rapides et d’une intensification des tensions mondiales, les gouvernements doivent arbitrer entre volonté d’ouverture et besoin de protection économiques. Le Japon ne cesse ainsi de faire évoluer ses mécanismes dédiés, visant la correction de lacunes identifiées. Un exemple de révision a eu lieu dans la foulée d’un incident de 2023. À la suite d’une cyberattaque contre le port de Nagoya entraînant l’arrêt des opérations pendant trois jours, les entreprises de transport portuaire ont été ajoutées à celles couvertes par le système de protection des infrastructures essentielles de la loi de 2022.
L’arrivée au pouvoir de Sanae Takaichi renforce l’intérêt de Tokyo pour la sécurité économique. La nouvelle première ministre, qui a occupé les fonctions de ministre chargée de la sécurité économique de 2022 à 2024, annonce dans son discours d’investiture d’octobre 2025 que le Japon doit aujourd’hui se focaliser sur le domaine, et notamment sur la résilience des infrastructures. Takaichi demande à son cabinet d’étudier la possibilité d’une révision de la loi sur la promotion de la sécurité économique face à l’évolution de la situation internationale. Le gouvernement souhaite notamment accompagner plus étroitement dans ce domaine les entreprises japonaises engagées dans des projets à l’étranger. Le Japon prévoit par ailleurs de renforcer le contrôle des investissements étrangers avec la création d’un nouvel organisme consacré. Tokyo souhaite en outre créer un think tank spécifiquement dédié aux défis liés aux chaînes d’approvisionnement essentielles.
Face en premier lieu à la Chine, le Japon semble aujourd’hui conscient de l’impossibilité de définir des instruments de sécurité économique de manière isolée, en dehors de ses partenaires économiques en Amérique du Nord, en Asie ainsi qu’en Europe. Bien que les définitions, stratégies et objectifs nationaux varient, la coopération internationale est essentielle pour réduire la vulnérabilité du pays.
L’un des problèmes clés aujourd’hui pour le Japon est cependant la position de moins en moins favorable au libre-échange des États-Unis, et une volonté nouvelle de recours à la coercition économique envers ses alliés de la part de l’administration américaine. Tokyo n’a pas été épargné par les menaces de droits de douane depuis le retour à la présidence de Donald Trump pour un deuxième mandat. À côté des ambitions chinoises, la volatilité américaine en matière d’ouverture économique sera, pour les années à venir, certainement l’un des éléments structurants pour la politique de sécurité économique japonaise. À ce sujet, le Japon semble d’ailleurs largement partager les contraintes, et donc les préoccupations, des pays de l’Union européenne (UE). Là se trouvent alors peut-être des opportunités de coopération accrue.
Pour aller plus loin
Bibliographie
Cette fiche s’appuie sur des informations recensées dans les sources suivantes:
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