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Résumé
- Le Japon transforme son outil de défense dans les années récentes: relâchant certaines contraintes constitutionnelles héritées de la Seconde Guerre mondiale, le pays augmente ses dépenses militaires et investit désormais dans des capacités offensives ;
- La transformation engagée ne peut être comprise que dans le contexte d’un accroissement des tensions régionales — autour de Taïwan — et internationales — en Ukraine ; la montée en puissance militaire du Japon demeure tout de même contrainte par plusieurs défis, et le pays reste très dépendant de ses partenariats, en particulier avec les États-Unis ;
- Pour le futur, le Japon a intérêt à clarifier les responsabilités militaires qu’il souhaite assumer individuellement et celles partagées en cas de conflit majeur en Asie de l’Est, ainsi qu’à diversifier ses partenariats stratégiques.
Contexte – De l’autodéfense à la défense collective ?
Très dépendant du commerce international — notamment maritime — pour son développement économique, le Japon se veut aujourd’hui le promoteur d’une région indopacifique ouverte, régie par les principes de l’État de droit, de la liberté de navigation et du libre-échange, de la défense d’une forte connectivité, et d’un engagement délibéré en faveur de la paix et de la sécurité.
Le Japon est, à ce titre, souvent présenté comme « pacifiste ». Cette désignation tient à sa constitution de 1947, rédigée après la reddition de septembre 1945 et dans le contexte de l’occupation du pays par les États-Unis. L’article 9 énonce que Tokyo « renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation et à la menace ou à l’emploi de la force comme moyen de régler les différends internationaux »[1]. Dans l’immédiat après-guerre, la conséquence est un renoncement complet à la possession de forces.
La situation évolue tout de même rapidement. Désireux de posséder un allié dans la région, les États-Unis consentent à la création des Forces japonaises d’autodéfense (FJA) en 1954 à la suite de la guerre de Corée. Une interprétation de l’article 9 permet dès lors à Tokyo de se doter de forces suffisantes pour se défendre en cas d’attaque sans pouvoir mener d’actions offensives. Trois conditions autorisant un éventuel recours à la force sont énoncées en 1954 : une menace pour la survie nationale doit exister ; aucun autre moyen ne peut écarter le danger ; le recours à la force doit être limité au strict minimum. En contrepartie de cette limitation, les États-Unis promettent la défense du Japon via la signature d’une alliance en 1960 : le Traité de coopération mutuelle et de sécurité.
Cette conception de l’usage de la force exclusivement axé sur la légitime défense domine durant les décennies qui suivent, y compris après la fin de la guerre froide. La posture militaire du Japon se durcit cependant dans les dernières années. Plusieurs restrictions constitutionnelles sont assouplies. Des évolutions importantes ont lieu en 2014-2015. Des réformes réinterprètent l’article 9 de la Constitution dans un sens permettant, sous conditions, un droit de légitime défense collective. Même si le territoire national n’est pas visé, les FJA peuvent soutenir des partenaires attaqués si le Japon considère que sa survie est, par ce biais, incidemment menacée. Les forces japonaises peuvent ainsi participer à des missions de combat à l’étranger.
Trois documents clés publiés en décembre 2022 entérinent ensuite une réelle montée en puissance des FJA, tendant vers une mise en adéquation plus directe des puissances économique et militaire du pays : la Stratégie de sécurité nationale, la Stratégie de défense nationale et le Programme de renforcement de la défense. Tokyo y annonce un doublement de ses dépenses de défense. Alors que le pays respectait jusqu’alors un officieux plafond de 1 % du PIB, il s’engage à porter ses dépenses à 2 % d’ici 2027. Les graphiques qui suivent présentent l’évolution des dépenses militaires japonaises dans les dernières années, à la fois de manière absolue, et en pourcentage du PIB national.
Analyse – Une réponse au contexte international, mais des contraintes fortes
La transformation engagée de l’armée japonaise traduit certainement un sentiment de vulnérabilité dans le contexte d’un accroissement des tensions à la fois au niveau régional, mais aussi au niveau global. Les documents stratégiques japonais de 2022 énoncent que « [l’environnement] sécuritaire est plus grave et complexe qu’il ne l’a jamais été depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale »[3]. Les textes identifient expressément les capacités militaires croissantes de la Chine — Pékin, qui dispute au Japon certaines îles, est désigné comme le plus grand « défi stratégique »[4] — et les capacités nucléaires et balistiques de la Corée du Nord comme des menaces directes pour la sécurité du pays. Plus largement, les documents relèvent l’invasion de l’Ukraine par la Russie comme le possible prélude d’un futur conflit régional. « L’Ukraine d’aujourd’hui pourrait être l’Asie de l’Est de demain »[5] : une zone de guerre de haute intensité.
Le renforcement de l’outil de défense vise donc à dissuader la Chine, la Russie et la Corée du Nord de toutes actions déstabilisatrices au niveau régional. Que ces puissances nucléaires renforcent elles-mêmes leurs partenariats stratégiques ne fait probablement que grandir le sentiment de vulnérabilité japonais. Un point notable est aujourd’hui l’existence d’un certain consensus au Japon concernant le besoin d’un outil de défense plus robuste. Les principaux partis politiques et la population sont majoritairement favorables à l’augmentation des dépenses de défense. La menace — notamment de la Chine — n’est donc pas seulement perçue au niveau de la direction du pays, mais diffuse au sein d’une société pourtant reconnue comme antimilitariste depuis l’après-Seconde Guerre mondiale.
L’arrivée au pouvoir de Takaichi exacerbe d’ailleurs les tensions sino-japonaises fin 2025. La Première ministre déclare au Parlement japonais qu’une attaque de Pékin contre Taïwan pourrait être perçue comme une menace existentielle pour le Japon, justifiant une intervention armée. Le Japon serait de fait en première ligne d’un conflit autour de Taïwan — l’île la plus à l’ouest du Japon se trouve à 110 km de Taïwan — et la prise de Taipei par Pékin isolerait fortement Tokyo. La Chine réagit violemment à ces déclarations en suspendant certaines importations et exportations vis-à-vis du Japon, déconseillant à ses citoyens de s’y rendre et intensifiant ses exercices militaires dans la sous-région ; un signalement stratégique.
Le Japon fait tout de même face à plusieurs défis dans sa remontée en puissance militaire. Un premier est financier. Le gouvernement japonais honore jusqu’à présent ses promesses en matière d’accroissement des dépenses militaires, mais c’est en partie à la faveur d’un artifice comptable. Des dépenses telles que celles consacrées aux garde-côtes sont désormais intégrées dans les dépenses de défense, ce qui n’était pas le cas auparavant. Certains experts estiment ensuite qu’il sera difficile d’aller plus loin compte tenu des contraintes pesant sur le budget du pays déjà fortement endetté. Le gouvernement rechigne à relever le plafond de la dette pour des dépenses courantes, tandis qu’une augmentation des impôts ou une baisse des autres dépenses publiques seraient politiquement coûteuses. La dépréciation du yen japonais pèse d’ailleurs sur les achats militaires à l’étranger : la stratégie d’approvisionnement initialement prévue tablait sur un taux de change de 108 yens pour un dollar américain, mais celui-ci est désormais beaucoup plus défavorable pour le Japon.
Le deuxième défi tient à la démographie. Le Japon dispose de l’un des taux de natalité les plus faibles au monde, et, comme illustré dans le graphique qui suit, sa population diminue chaque année.
Perspectives – Un besoin de diversification stratégique ?
Alors que le gouvernement japonais souhaite réviser ses principaux documents stratégiques en 2026, le pays continuera probablement à renforcer sa posture de défense dans les prochaines années, avec une augmentation de ses dépenses militaires et une recherche accrue de partenariats stratégiques.
Pour le futur, le Japon a tout intérêt à clarifier les responsabilités qu’il souhaite assumer individuellement, et celles assurément partagées en cas de conflit en Asie de l’Est. À l’heure d’une augmentation des capacités militaires japonaises, Tokyo et Washington gagneraient aussi à harmoniser leurs politiques de défense, en s’efforçant par exemple de définir une structure de commandement commune à même de répondre aux exigences d’un conflit de haute intensité via la possession de forces interopérables. Le fait que le Japon possède désormais des armes offensives fait que le contrôle d’une éventuelle escalade vis-à-vis de la Chine ou de la Corée du Nord ne sera plus de la seule responsabilité de Washington, nécessitant dès lors une coordination nippo-américaine accrue.
Le Japon ne montre aujourd’hui aucun signe de distanciation vis-à-vis des États-Unis. Le nouveau gouvernement compte visiblement sur un entier soutien américain dans le futur, et semble ainsi, via le renforcement de sa posture de défense, souhaiter se présenter comme un partenaire fiable. Paradoxalement, plus le Japon sera fort, plus les États-Unis pourraient cependant considérer qu’un désengagement est possible, car ayant un moindre impact, allant à l’encontre de l’intérêt stratégique premier de Tokyo.
Face au risque de désengagement américain, le Japon a donc tout intérêt à continuer dans une voie de diversification de ses partenariats, avec l’Australie ou des pays européens notamment. Au-delà de cette diversification, l’autonomisation en matière de défense conventionnelle semble être un impératif pour Tokyo. Dans un scénario où les États-Unis se retireraient complètement, et les autres partenaires ne seraient pas en mesure de compenser ce retrait, le Japon n’aurait d’autre choix que d’assumer seul sa défense. Dans un tel cas se poserait inévitablement une question lancinante pour le pays : seul pays victime de l’usage de la bombe atomique dans l’histoire, le Japon doit-il cependant se doter d’armes nucléaires ?
[1] Embracing Arms: Securing Japan in a “New Era of Crisis” (International Crisis Group (ICG), 2025), 3
[2] Sebastian Maslow, « Make Japan Strong Again: Sanae Takaichi’s Plan to Transform Her Country’s Military », The Conversation, 17 février 2026
[3] Embracing Arms, 1
[4] Jingdong Yuan, « Japan’s New Military Policies: Origins and Implications », Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), 2 février 2023
[5] Embracing Arms, 1
[6] Embracing Arms
Pour aller plus loin
Bibliographie
Cette fiche s’appuie sur des informations recensées dans les sources suivantes:
- Beech, Hannah. « Why Japan Is Rethinking Its Peace Vow ». The New York Times, 6 août 2025
- Blumenthal, Dan, Mike Kuiken, et Randy Schriver. « Japan Can’t Go It Alone ». Foreign Affairs, 30 janvier 2026
- Cooper, Zack, et Eric Sayers. « Japan’s Shift to War Footing ». War on the Rocks, 12 janvier 2023
- Embracing Arms: Securing Japan in a “New Era of Crisis”. International Crisis Group (ICG), 2025
- Fackler, Martin. « Japan Flexes Its Military Muscle at China, and Trump ». World. The New York Times, 8 juin 2025
- Hornung, Jeffrey W., et Zack Cooper. « Shifting the U.S.-Japan Alliance from Coordination to Integration ». War on the Rocks, 2 août 2024
- Kawai, Daisuke. « Japan’s Defence Budget Surge: A New Security Paradigm ». Royal United Services Institute (RUSI), 2 décembre 2024
- Maslow, Sebastian. « Make Japan Strong Again: Sanae Takaichi’s Plan to Transform Her Country’s Military ». The Conversation, 17 février 2026
- Matsuo, Miki. « Unaddressed Challenges for Defense Policy Reform in Japan ». Center for Strategic and International Studies (CSIS), 9 mai 2024
- Ng, Kelly, et Shaimaa Khalil. « Trump Endorses Japan’s Takaichi Before Snap Election ». BBC, 6 février 2026
- Okano, Masataka. « Japan’s National Security Reckoning ». Foreign Affairs, 24 février 2026
- Rich, Motoko, Hikari Hida, et Chang W. Lee. « Japan Wants a Stronger Military. Can It Find Enough Troops? » The New York Times, 13 décembre 2023
- Rubinstein, Gregg. « Cooperative Defense Acquisitions Strengthen U.S.-Japan Alliance ». Center for Strategic and International Studies (CSIS), 30 janvier 2025
- Sato, Tomohiro. The Personnel Base of the Japan Self-Defense Forces in an Era of Demographic Decline. Brookings, 2025
- Schulenburg, Rupert. « Japan’s Emerging ‘Counterstrike’ Missile Posture ». International Institute for Strategic Studies (IISS), 3 avril 2026
- The Economist. « How Will Japan’s Defences Evolve Under Its Hawkish New Leader? » 20 novembre 2025
- Yamaguchi, Mari. « Pacifist Japan Moving from Exclusive Self-Defense to Military Buildup ». Name. Defense News, 31 décembre 2025
- Yuan, Jingdong. « Japan’s New Military Policies: Origins and Implications ». Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), 2 février 2023
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