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Résumé
- La Roumanie s’est imposée comme un État pivot du flanc sud-est de l’OTAN, renforçant depuis 2004–2007 son ancrage euro-atlantique, modernisant ses forces armées et structurant son rôle stratégique autour de sa position clé en mer Noire et du soutien accru à l’Alliance atlantique depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022.
- La guerre en Ukraine a transformé la mer Noire en espace central de confrontation avec la Russie, dans un cadre contraint par la Convention de Montreux (1936), ce qui renforce mécaniquement le rôle des États riverains, et en particulier de la Roumanie, comme points d’appui essentiels de la posture de l’OTAN, en coopération étroite mais parfois ambiguë avec la Turquie.
- Cette montée en puissance stratégique s’accompagne d’une fragilisation interne marquée par la polarisation politique et l’intensification des menaces hybrides, illustrées par les ingérences et campagnes d’influence lors de l’élection présidentielle de 2024 (notamment autour de Călin Georgescu et de l’annulation du scrutin), qui font de la résilience démocratique et informationnelle un enjeu central de sécurité nationale.
Contexte – La montée en puissance géostratégique de la Roumanie sur le flanc oriental de l’OTAN
Située à la frontière orientale de l’Union européenne et de l’OTAN, la Roumanie occupe une position géostratégique majeure à l’interface de l’Europe centrale, des Balkans, du bassin de la mer Noire et de l’espace post-soviétique. Frontalière de l’Ukraine et de la Moldavie et dotée d’une façade maritime de près de 250 kilomètres sur la mer Noire, elle constitue un point d’articulation essentiel entre les espaces terrestre, fluvial (notamment le Danube) et maritime de la région. Cette localisation confère au territoire roumain une importance particulière pour la surveillance du flanc sud-est de l’Alliance atlantique, la protection des voies de communication régionales et l’accès aux corridors reliant l’Europe au Caucase et à la mer Caspienne. Cette centralité géographique s’inscrit dans une trajectoire d’ancrage euro-atlantique engagée après la fin de la guerre froide. Membre de l’OTAN depuis 2004 et de l’Union européenne depuis 2007, la Roumanie a fait de son intégration aux institutions euro-atlantiques le principal pilier de sa politique étrangère et de sécurité.
La Roumanie entretient également des liens historiques étroits avec la République de Moldavie. Les deux pays partagent une histoire commune ancienne, la majeure partie du territoire de l’actuelle Moldavie ayant fait partie de la principauté de Moldavie, avant d’être en partie unifiée avec le Royaume de Roumanie en 1918 à la suite de la Première Guerre mondiale. Cette union est interrompue en 1940 avec l’annexion de la Bessarabie par l’Union soviétique dans le cadre du pacte germano-soviétique, puis consolidée après 1945 par l’intégration de la région à la République socialiste soviétique moldave. La Moldavie devient indépendante en 1991, lors de l’éclatement de l’URSS. Cette histoire commune explique la centralité de la Moldavie dans la politique régionale roumaine et les débats actuels sur une éventuelle réunification. Bucarest constitue l’un des principaux soutiens de Chișinău, notamment en matière de réduction de la dépendance énergétique à l’égard de la Russie.
Cette proximité stratégique s’inscrit plus largement dans une perception durable de la Russie comme principal facteur d’instabilité dans son environnement stratégique et s’est traduite par un soutien constant au renforcement de la posture de dissuasion et de défense de l’Alliance sur son flanc oriental, notamment à la suite de l’annexion de la Crimée en 2014. Le partenariat stratégique conclu avec les États-Unis constitue un autre axe structurant de cette politique, illustré par l’installation du site de défense antimissile de Deveselu en 2013 et par la présence régulière de forces américaines sur le territoire roumain. Cette relation privilégiée a contribué à faire de la Roumanie l’un des alliés les plus engagés en faveur du renforcement de la présence militaire alliée en Europe du Sud-Est.
Parallèlement, Bucarest a engagé une modernisation progressive de ses capacités militaires afin de renforcer sa crédibilité au sein de l’Alliance. La Roumanie figure parmi les premiers États membres à avoir consacré au moins 2 % de son produit intérieur brut aux dépenses de défense, avant de porter cet effort à 2,5 % à partir de 2023. Cette dynamique s’accompagne d’importants programmes d’acquisition et de modernisation, notamment dans les domaines de la défense aérienne, des capacités terrestres et de l’aviation de combat. Elle s’appuie également sur le développement d’infrastructures militaires stratégiques, à l’image de la base aérienne de Mihail Kogălniceanu située au nord de la ville de Constanța, déjà utilisée par les forces américaines avant 2022 et appelée à devenir l’une des principales plateformes militaires de l’OTAN en Europe.
L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a constitué un accélérateur de ces évolutions. La dégradation rapide de l’environnement sécuritaire régional a renforcé le rôle de la Roumanie comme État de première ligne du flanc oriental de l’OTAN. Le territoire roumain est progressivement devenu un point d’appui majeur pour les activités alliées, tandis que le port de Constanța s’est imposé comme une plateforme logistique essentielle pour les exportations ukrainiennes et le soutien international à Kyiv. Dans le même temps, la présence militaire alliée s’est densifiée avec le déploiement du groupement tactique multinational de l’OTAN placé sous commandement français, stationné principalement sur le camp de Cincu, au centre du pays. Créé le 1er mai 2022 à partir du bataillon « fer de lance » déployé quelques jours après l’invasion russe, ce groupement rassemble aujourd’hui environ 1 200 militaires issus de plusieurs pays alliés, dont près de 800 Français, auxquels s’ajoutent les éléments de soutien et de commandement français, portant la présence française en Roumanie à plus de 1 400 soldats. Au-delà de sa mission permanente de dissuasion et de défense, ce dispositif est mis à l’épreuve lors d’exercices multinationaux de grande ampleur, tels que Dacian Fall, Eagle Warrior ou Carpathian Arch, qui visent à renforcer l’interopérabilité des forces alliées et à valider la montée en puissance progressive du groupement vers un format de brigade ainsi que le renforcement des missions de police du ciel et de surveillance régionale. Au-delà de son rôle terrestre, la Roumanie défend également une adaptation de la posture de l’Alliance en mer Noire, en privilégiant le renforcement des capacités des États riverains, l’amélioration de la connaissance de la situation maritime (maritime situation awareness) et le développement de coopérations régionales avec la Bulgarie et la Turquie, dans le respect des contraintes imposées par la Convention de Montreux. La guerre en Ukraie a d’ailleurs fait émerger la menace persistante des mines dérivantes en mer Noire : plus de 120 engins ont été détectés en trois ans, conduisant la marine roumaine à intensifier ses capacités de sécurisation des routes maritimes et préserver la liberté de navigation dans la région.
Analyse – La Roumanie au cœur des recompositions sécuritaires en mer Noire
La guerre en Ukraine a profondément modifié les équilibres stratégiques en mer Noire, transformant un espace longtemps considéré comme périphérique en un théâtre majeur de confrontation entre la Russie et les puissances euro-atlantiques. Cette évolution dépasse le seul affrontement russo-ukrainien : elle concerne désormais la sécurité des voies de communication maritimes, la protection des infrastructures critiques, les corridors énergétiques ainsi que les flux commerciaux reliant l’Europe au Caucase et à l’Asie centrale. Dans ce contexte, la mer Noire s’impose comme l’un des espaces les plus sensibles de l’architecture de sécurité européenne. Cette dynamique s’inscrit également dans des formats institutionnels plus anciens mais aujourd’hui en retrait, tels que BLACKSEAFOR ou l’Organisation de la coopération économique de la mer Noire (BSEC), qui témoignent de tentatives de structuration régionale de la sécurité et des échanges en mer Noire, malgré leur efficacité limitée depuis la guerre en Ukraine.
Pourquoi l’OTAN ne peut pas maintenir une présence navale permanente en mer Noire
La Convention de Montreux, signée en 1936 et dont la Turquie est la maîtresse, encadre le régime de passage des détroits du Bosphore et des Dardanelles, unique accès maritime entre la mer Noire et la Méditerranée. Si elle garantit la liberté de navigation commerciale en temps de paix, elle impose en revanche d’importantes restrictions aux bâtiments militaires des États non riverains de la mer Noire, notamment en matière de tonnage, de durée de présence (21 jours maximum) et de catégories de navires autorisés. Les États riverains bénéficient, quant à eux, d’un régime plus favorable.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Turquie applique strictement les dispositions de la Convention. Ce cadre juridique limite la capacité de l’OTAN à maintenir une présence navale permanente en mer Noire et conduit l’Alliance à privilégier une stratégie reposant sur le renforcement des capacités des États riverains, l’amélioration de la connaissance de la situation maritime, les exercices conjoints et une présence navale alliée tournante lorsque les conditions le permettent. Dans ce contexte, la Roumanie occupe une place centrale dans la posture de sécurité du flanc sud-est de l’Alliance.
Cette recomposition confère à la Roumanie un rôle stratégique inédit. Grâce à sa façade maritime, à ses infrastructures militaires et à sa proximité avec le théâtre ukrainien, le pays s’est progressivement imposé comme le principal point d’appui de l’OTAN sur son flanc sud-est, appuyé par une marine d’environ 6 800 personnels et une quarantaine de bâtiments, dont 2 frégates, 4 corvettes, 3 vedettes lance-missiles et plusieurs unités de lutte contre les mines et de patrouille.
Cette montée en puissance qui demeure toutefois étroitement dépendante de la coopération régionale, au premier rang de laquelle figure la Turquie. Les deux États partagent une même perception de la mer Noire comme espace stratégique dont la stabilité conditionne la sécurité du flanc sud-est de l’OTAN. Ils coopèrent ainsi dans plusieurs domaines, notamment la surveillance maritime, la lutte contre les mines dérivantes, les exercices navals conjoints et la protection des infrastructures critiques. Cette coopération associe également la Bulgarie, dans une logique de renforcement des capacités des États riverains face aux contraintes imposées par la Convention de Montreux. Elle se double par ailleurs d’une intensification de la coopération industrielle de défense entre États riverains et alliés, illustrée par la livraison en 2026 par la Turquie d’un patrouilleur à la Roumanie, première exportation navale turque vers un pays membre de l’UE et de l’OTAN, qui confirme le rôle croissant d’Ankara dans la structuration capacitaire de la façade maritime sud-est de l’Alliance.
Néanmoins, cette architecture régionale demeure marquée par plusieurs limites. La Turquie poursuit une politique étrangère fondée sur une recherche d’équilibre entre ses engagements au sein de l’OTAN et le maintien d’un dialogue avec Moscou. Cette posture, qui lui permet de préserver son rôle d’acteur incontournable dans la gestion des crises régionales, introduit une part d’incertitude dans la coordination stratégique des Alliés en mer Noire. Plus largement, les mécanismes régionaux de coopération peinent encore à produire une véritable gouvernance de sécurité, les divergences d’intérêts entre États riverains limitant l’émergence d’une approche pleinement intégrée.
La Russie constitue enfin le principal facteur structurant de l’environnement stratégique roumain. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, Moscou a considérablement renforcé ses capacités militaires en mer Noire, développant un dispositif combinant moyens navals, aériens et capacités de déni d’accès (appelé A2/AD) destiné à contrôler les approches maritimes et à restreindre la liberté d’action des forces occidentales. En mer Noire, la Russie a renforcé depuis 2014 ce dispositif depuis la Crimée, afin de contrôler les approches maritimes et de limiter la liberté d’action de l’Ukraine et de l’OTAN. L’Ukraine contourne partiellement cette bulle A2/AD en combinant frappes de précision terrestres sur les systèmes russes en Crimée et surtout en développant des capacités asymétriques, comme des drones aériens et navals qui compliquent la supériorité navale russe et obligent la flotte à se replier plus loin des côtes. Un exemple emblématique est la destruction du croiseur Moskva en avril 2022, touché par des missiles ukrainiens en mer Noire, qui a démontré la vulnérabilité de plateformes majeures malgré l’environnement A2/AD russe.
Ainsi, la centralité stratégique acquise par la Roumanie résulte autant de sa position géographique que des contraintes qui structurent aujourd’hui la sécurité de la mer Noire. À l’intersection des intérêts alliés, des ambitions régionales de la Turquie et de la pression exercée par la Russie, Bucarest s’impose désormais comme un acteur clé de la posture de défense euro-atlantique, tout en demeurant dépendante de l’évolution de l’environnement stratégique régional.
Perspectives – Vulnérabilités politiques internes et menaces hybrides
Si la trajectoire euro-atlantique de la Roumanie demeure solidement ancrée, elle s’accompagne d’une exposition croissante aux logiques de déstabilisation hybride, dans un contexte de polarisation politique et de compétition informationnelle accrue.
Cette vulnérabilité s’est illustrée de manière particulièrement nette à l’occasion de la séquence électorale présidentielle de 2024. Le premier tour a vu l’émergence inattendue de Călin Georgescu, candidat d’extrême droite, critique de l’OTAN et prorusse, arrivé en tête au premier tour avec environ 23 % des suffrages. Cette percée a été largement facilitée par une campagne numérique massive, reposant sur les réseaux sociaux, en particulier sur TikTok, et sur des mécanismes de viralité algorithmique combinés à des pratiques d’amplification artificielle. Dans un contexte de fortes suspicions d’ingérences russes et d’irrégularités dans l’environnement informationnel, la Cour constitutionnelle roumaine a pris la décision inédite d’annuler le scrutin présidentiel, une mesure sans précédent dans l’histoire démocratique récente du pays. Les analyses ultérieures des services spécialisés et des institutions européennes ont mis en évidence la dimension hybride de ces opérations. Un rapport établi par VIGINUM et publié en février 2025, décrit des campagnes d’influence structurées combinant réseaux de comptes inauthentiques, relais locaux et diffusion de narratifs polarisants, notamment autour de la corruption, de la guerre en Ukraine et de la légitimité des institutions démocratiques. Ces opérations s’inscrivent dans une logique d’exploitation de fractures sociales pré-existantes plutôt que dans une intervention directe et visible.
Dans ce contexte, la progression des forces politiques souverainistes constitue un facteur aggravant. Le parti Alliance pour l’unité des Roumains (AUR) a consolidé sa présence dans le paysage politique, capitalisant sur les thématiques de rejet des élites, de critique des institutions européennes et d’opposition au soutien militaire à l’Ukraine. Cette dynamique s’inscrit dans une fragmentation croissante du système partisan, qui complique la formation de majorités stables et accentue l’instabilité gouvernementale, comme en témoignent les tensions politiques récurrentes observées depuis 2025 et largement relayées par la presse internationale. Cette instabilité interne est amplifiée par une exposition élevée aux menaces informationnelles. Dans le cas roumain, ces dynamiques apparaissent d’autant plus sensibles que le pays occupe une position de première ligne dans le soutien logistique et politique à l’Ukraine, ce qui en fait une cible privilégiée des stratégies d’influence russes.
Au-delà de la seule dimension électorale, ces opérations hybrides s’inscrivent dans une logique de long terme visant à affaiblir la résilience démocratique. Elles contribuent à installer un environnement politique plus instable, susceptible d’être exploité dans le cadre plus large des rivalités stratégiques en mer Noire. Dans ces conditions, la capacité de la Roumanie à maintenir son rôle central dans la posture de défense euro-atlantique dépendra autant de la consolidation de ses capacités militaires que de son aptitude à renforcer la résilience de son système politique et informationnel face aux logiques d’ingérence et de fragmentation interne.
Pour aller plus loin
- Shahbazov, Fuad, “Romania makes itself insdispensable to NATO”, CEPA, 14 janvier 2026
- Zubtsova, Kristine, Jurkhadze, Guram, “NATO’s Role in the Black Sea Region – Strategic Interests and Challenges”, Eastern Europe and Transatlantic Network, 6 août 2025
Bibliographie
Cette fiche s’appuie sur des informations recensées dans les sources suivantes:
BFMTV, « En livrant un patrouilleur à la Roumanie… », 21 juin 2026
BSEC Organization, « Black Sea Economic Cooperation (BSEC) », date non précisée
CEPA, « Romania makes itself indispensable to NATO », date non précisée
Conseil de l’Europe, « Cultural Routes – BSEC », date non précisée
Euractiv, « Romania president taps new PM to form government », date non précisée
Euronews, « NATO ready to defend Romania and every inch of allied territory », 29 mai 2026
France Inter / Radio France, « L’info de France Inter – podcast », date non précisée
Le Monde, « La démocratie roumaine à l’épreuve de la menace russe », 3 avril 2025
Le Monde, « Romania wakes up to its vulnerability to Russian drones », 3 juin 2026
Ministère des Armées, « Renforcement du flanc Est de l’OTAN », date non précisée
NATO, « Strengthening NATO’s Eastern Flank », date non précisée
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