La Suède et la Finlande

Publié le :

10 octobre 2025
Cette fiche d'actualité présente les modèles et capacités de défense de la Suède et de la Finlande, et s'intéresse à l'évolution des postures de ces deux pays nordiques. Historiquement neutres, ils ont abandonné une tradition de non-alignement militaire pour rejoindre l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) à la suite de l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022. L'analyse met en lumière les enjeux et les opportunités liés à cette intégration, en soulignant les spécificités du modèle de défense nordique fondé sur le concept de « défense totale ».
Fiches d'actualité 29 : La Suède et la Finlande
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Résumé

  • L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a constitué un tournant stratégique majeur en Europe du Nord, provoquant deux évolutions fondamentales : d’une part, la fin du principe de neutralité historiquement défendu par la Finlande et la Suède, concrétisée par leur adhésion à l’Otan en 2023 et 2024 ; d’autre part, une transformation géopolitique de la mer Baltique, désormais presque entièrement bordée par des Etats membres de l’Alliance atlantique.

 

  • Face à des menaces polymorphes, entre actions hybrides et retour à la haute intensité, le modèle nordique de défense totale, qui repose sur l’intégration des ressources civiles et militaires, trouve un écho favorable et fait l’objet d’analyses nombreuses.
Carte de l’espace baltique
Contexte – L’évolution des postures de défense de la Suède et de la Finlande : de la neutralité à l’adhésion à l’Otan

La Suède et la Finlande ont longtemps adopté une posture de neutralité. Cela signifiait, pour les deux pays, la capacité à préserver, y compris en période de guerre, leur indépendance, leur sécurité et leur stabilité, sans s’investir dans des alliances. Militairement, cela supposait de disposer d’une capacité de défense autonomne et crédible. En Finlande, la neutralité a été conçue dès l’origine comme un moyen de préserver son existence face à la Russie voisine. Le pays a adopté ce principe durant l’entre-deux-guerres, avant de le réaffirmer dans les années 1950. Pour autant, cette posture stratégique durant la guerre froide – souvent désignée par le terme de « finlandisation » – a été synonyme de neutralité contrainte et de souveraineté limitée, en raison de l’influence exercée par l’URSS sur sa politique étrangère. En effet, en vertu de l’Accord d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle signé avec Moscou le 6 avril 1948, la Finlande s’engageait à rester en dehors de tout conflit entre grandes puissances et, plus spécifiquement, à empêcher toute puissance étrangère d’utiliser son territoire pour mener une agression contre l’URSS. En contrepartie, le pays préservait son autonomie en matière de politique intérieure.

Il en va différemment en Suède : la neutralité est inscrite dans une tradition plus ancienne, considérée à la fois comme un pilier de l’identité nationale et un engagement moral. Elle est devenue un principe structurant de la politique étrangère suédoise dès l’accession au trône de Charles XIV en 1818. Bien qu’érigée en principe fondamental de la culture politique du pays, la neutralité suédoise a connu des inflexions. Ainsi, durant la guerre froide, la Suède coordonnait secrètement la planification de sa défense avec les Etats occidentaux, prévoyant une réponse militaire conjointe en cas d’attaque par le Pacte de Varsovie.

Après 1991, et sans formellement renoncer à leur posture de neutralité, les deux pays se sont engagés dans une dynamique de coopération internationale, y compris dans le domaine militaire. Ils ont rejoint le Partenariat pour la paix de l’Otan en 1994 et ont intégré l’Union européenne (UE) en 1995. Depuis cette date, ils contribuent activement aux opérations extérieures de l’UE ainsi qu’à plusieurs opérations de l’Otan, que ce soit dans les Balkans, en Afghanistan ou en Irak. Depuis 2009, la Suède et la Finlande participent à la Coopération nordique de défense (NORDEFCO) aux côtés de la Norvège, du Danemark et de l’Islande et après l’annexion de la Crimée en 2014, un protocole de Host Nation Support, permettait à l’Otan d’intervenir sur leur sol en cas d’urgence, tandis que des exercices conjoints, tels Trident Juncture 2018 ou Northern Wind 2019, témoignaient d’une intégration progressive.

Néanmoins, les opinions publiques finlandaise et suédoise demeuraient attachées au principe de neutralité. Le basculement s’est opéré à la suite de l’invasion massive de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Entre janvier et la fin février 2022, la part des Finlandais favorables à une adhésion de leur pays à l’Otan est passée de 28 à 53 %, puis à 81 % en juillet [1]. En Suède, l’attachement au principe de neutralité demeure profondément ancré. Avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, 30 % des Suédois se déclaraient favorables à une adhésion à l’Otan, soulignant les divisions au sein de la population. Une frange de l’électorat issue des partis écologiste et de gauche dénoncaient également l’absence de véritable débat public sur la question. En Suède comme en Finlande, les préoccupations sécuritaires ont toutefois primé ; et en Suède, c’est la crainte d’un isolement régional en cas d’adhésion de la Finlande, qui a conduit à un basculement. En avril 2022, 64 % des Suédois interrogés se déclaraient favorables à une adhésion si les Finlandais faisaient de même [2].

Sondage des opinions publiques finlandaise et suédoise vis-à-vis d’une adhésion de leur pays à l’OTAN
C’est le tournant de 2022 qui a accéléré ce processus d’adhésion. Encore en novembre 2021, la Première ministre suédoise Magdalena Andersson affirmait que son pays ne déposerait pas de candidature à l’Otan, une position réitérée par la ministre des Affaires étrangères Ann Linde quelques jours avant le début du conflit. La Finlande, en revanche, avait de son côté préparé les esprits avec le discours du Nouvel An 2022 du président Sauli Niinistö et les annonces de la Première ministre Sanna Marin sur « l’option d’une candidature à l’Otan »[3]. Officiellement, les deux pays déposèrent leur demande d’adhésion le 18 mai 2022, marquant ainsi une étape décisive. En théorie, une intégration rapide était espérée, ces deux Etats remplissant l’ensemble des conditions d’adhésion : consolidation de l’Etat de droit, ancrage démocratique, économie de marché opérationnelle, ainsi que la disposition de forces armées modernes. Pourtant, cela ne s’est pas fait sans difficulté, du fait d’oppositions parmi les Alliés. En effet, la Turquie a initialement opposé son veto à l’adhésion de la Finlande. Cependant, après des négociations et des engagements de la part de la Finlande, notamment en matière de lutte contre le terrorisme et de coopération sécuritaire, la Turquie a levé son opposition et a ratifié la candidature de la Finlande le 30 mars 2023. La Hongrie, quant à elle, a ratifié l’adhésion de la Finlande le 27 mars 2023 après huit mois de reports répétés du vote. Les mêmes pays ont retardé l’adhésion de la Suède. La Turquie a conditionné sa ratification à l’extradition de membres ou sympathisants du PKK et à la levée des restrictions sur les exportations d’armements. En réponse, la Suède a modifié sa législation antiterroriste et accepté certaines extraditions, ce qui a permis à Ankara de lever son veto en janvier 2024. La Hongrie, quant à elle, a retardé sa ratification en raison de critiques suédoises sur l’Etat de droit et la démocratie en Hongrie. Après plus de dix-huit mois de blocage, le parlement hongrois a finalement approuvé l’adhésion suédoise en février 2024. Ces délais expliquent pourquoi la Finlande a rejoint l’Otan le 4 avril 2023, suivie par la Suède le 11 mars 2024. Ce bouleversement tient directement à la guerre en Ukraine et à la perception de la menace russe, vue comme un enjeu de sécurité direct et majeur, en raison notamment de la proximité géographique avec la Russie. Ainsi, la Finlande partage une frontière longue de 1 340 kilomètres avec son voisin russe, tandis que Stockholm se situe à moins de 700 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Par ailleurs, depuis l’annexion de la Crimée en 2014, la Finlande et la Suède font l’objet de nombreuses manœuvres d’intimidation russes – par exemple autour des îles de Gotland. Cela explique pourquoi, dès février 2022, Helsinki et Stockholm ont fait le choix de fournir, au-delà d’un soutien humanitaire et civil, une assistance militaire à l’Ukraine. La Finlande, invoquant l’article 51 de la Charte des Nations Unies qui reconnaît le droit de soutenir un Etat en situation de légitime défense, a livré à Kyiv non seulement du matériel de protection, mais aussi des armes, telles que des fusils d’assaut et des armes antichars. De façon analogue, bien qu’en rupture avec sa doctrine traditionnelle de non-fourniture d’armes aux pays en conflit, la Suède a rapidement opté pour la livraison d’équipements militaires à l’Ukraine, incluant des systèmes antichars et, à partir de janvier 2023, des véhicules de combat.
Analyse – Réarmement et résilience : le modèle de défense nordique à l’heure de la guerre en Ukraine

Derrière une convergence réelle de leurs intérêts de sécurité et l’évolution de leurs postures internationales, la Finlande et la Suède proposent des modèles de défense distincts en matière de politique de défense. Après la guerre froide, la Suède a réorganisé son dispositif militaire en l’orientant vers des missions de gestion des crises internationales, tandis que la Finlande a structuré sa politique de défense autour du principe de défense territoriale. Cette dernière a maintenu le service militaire obligatoire depuis son instauration en 1918, tandis que la Suède l’a suspendu en 2010, puis réintroduit en 2017.

Face à la menace russe, les deux pays ont renforcé leurs capacités de défense et de dissuasion. En 2025, le budget annuel alloué à la défense par la Suède a atteint 143 milliards de couronnes suédoises (soit environ 12,8 milliards d’euros), représentant 2,4 % du PIB, soit une progression de plus de 14 % sur une année[4]. La Loi de programmation militaire 2025-2030 projette une part de PIB de 2,6 % consacrée à la défense en 2028. La rupture avec les années 2000 à 2022 est nette, quand le budget moyen dépassait à peine 1 % du PIB. En Finlande, une dynamique comparable est à l’œuvre, avec un quasi-doublement des dépenses de défense en valeur absolue entre 2021 et 2023, conduisant à un dépassement du seuil des 2 % du PIB. En 2024, l’effort de défense finlandais s’élèvait à 6,46 milliards d’euros, soit 2,3 % du PIB.

Le réarmement observé dans les deux pays se concrétise également par un renforcement des effectifs militaires. Les forces armées suédoises comprenaient 25 600 militaires d’active et 11 450 réservistes en décembre 2023[5]. Le service militaire, rétabli en 2017, dure entre neuf et quinze mois, avec une sélection fondée sur la motivation et la qualification. Environ 8 000 jeunes sont sélectionnés chaque année parmi 110 000 mobilisables, sur la base de tests médicaux, psychologiques et physiques. Les autorités suédoises ambitionnent toutefois de porter ce chiffre à 12 000 conscrits annuels d’ici 2032. La Finlande, avec une population d’environ 5,5 millions d’habitants, soit près de deux fois moins que celle de la Suède, dispose néanmoins d’un effectif militaire supérieur. En 2023, les forces armées finlandaises comptaient 24 400 militaires d’active, avec une capacité de mobilisation en temps de guerre pouvant atteindre 280 000 soldats, grâce à un vivier de 870 000 réservistes ayant réalisé leur service militaire[6]. Ces effectifs font de la Finlande la troisième puissance militaire de l’Otan derrière les Etats-Unis et la Turquie. L’armée finlandaise repose en effet sur un système de conscription militaire obligatoire pour tous les hommes âgés de 18 à 60 ans, qui doivent servir six, neuf ou douze mois, en fonction de leur spécialité et grade. Les femmes de 18 à 30 ans peuvent, quant à elles, s’engager volontairement. Selon certaines analyses, ce modèle renforce substantiellement la résilience de la population, comme en témoignent des sondages indiquant que près de trois quarts des Finlandais se déclarent prêts à défendre leur pays[7]. Cet état d’esprit s’inscrit dans la culture du sisu, concept profondément enraciné dans l’identité finlandaise, qui désigne une forme de courage, de ténacité et de détermination face à l’adversité.

Dans le domaine de l’armement, la Suède se démarque par son industrie de défense forte, l’une des plus importantes d’Europe. En 2022, elle représentait environ 3 milliards de dollars, dont plus de 2,5 milliards à l’export[8]. Des entreprises telles que Saab, qui fabrique notamment les avions de chasse Gripen, fournissent des équipements parmi les plus avancés technologiquement sur le marché de l’armement. Les dernières données disponibles du SIPRI pour la période 2020-2024 placent la Suède en 14e position parmi les plus grands exportateurs d’armement dans le monde[9]. Dans le contexte de la menace russe, l’industrie d’armement suédoise connaît un développement important. L’enjeu est d’apporter un soutien à l’effort de guerre ukrainien, mais aussi de reconstituer les stocks nationaux.

Au-delà de la production militaire, la Suède se distingue par un secteur privé particulièrement compétent sur le plan technologique. Ce succès repose sur des partenariats étroits entre les secteurs public et privé, un financement important de la recherche et développement, ainsi qu’un système éducatif parmi les mieux classés au monde. La Suède abrite également des leaders technologiques comme Ericsson, deuxième plus grand fournisseur mondial de réseaux et Hexagon, spécialiste des logiciels industriels. Elle se distingue aussi par son écosystème de startups innovantes, ce qui lui vaut le surnom de « Silicon Valley européenne ».

Bien que la Finlande ne dispose pas de grands groupes industriels dans le secteur de la défense, à l’exception notable de Patria et de Nammo, elle se distingue par un tissu industriel composé de petites et moyennes entreprises (PME) hautement spécialisées, en particulier dans les technologies à double usage. Ce secteur, en pleine croissance, exporte entre 40 % et 60 % de sa production, pour un volume estimé à environ 2 milliards de dollars en 2024[10].  Face à la guerre en Ukraine, les autorités finlandaises cherchent à renforcer ces industries, en débloquant notamment des fonds au profit des secteurs jugés stratégiques, à savoir la défense, la cybersécurité et le New Space.

La guerre en Ukraine remet également en lumière le modèle de défense totale, développé initiallement après la Seconde guerre mondiale. Adoptée par les pays nordiques, cette approche repose sur un principe fondamental : la protection d’un Etat ne saurait se limiter aux seules forces armées, mais nécessite une mobilisation coordonnée de l’ensemble de la société, civile et militaire, où chaque acteur joue un rôle essentiel et apporte sa contribution à la défense. Reposant sur l’idée que « chacun peut contribuer et a le devoir de contribuer », le modèle de défense totale s’appuie sur six piliers essentiels qui garantissent la résilience du pays :

  1. la défense militaire, englobant non seulement les forces armées mais aussi les systèmes et opérations nécessaires pour prévenir ou gérer un conflit, en assurant la pérennité des capacités militaires;
  2. les infrastructures critiques, incluant les services de base tels que l’électricité, l’eau, le gaz et la gestion des déchets, indispensables à la continuité des opérations stratégiques;
  3. les matériaux de construction, comme l’acier et le ciment, nécessaires à la maintenance des infrastructures physiques durant les périodes de crise;
  4. les communications, la cybersécurité et la sécurité des systèmes;
  5. la santé, comprenant les équipements médicaux et l’accès aux biens de première nécessité;
  6. les transports et la logistique.

 

L’exemple de la Finlande, où des exercices de préparation pour les civils sont organisés plusieurs fois par an, illustre bien ce concept de « défense totale ». Le gouvernement a également mis en place une campagne dite des « 72 heures », qui incite chaque foyer à conserver un stock d’équipements essentiels pour trois jours en cas de crise. La méfiance envers la Russie se manifeste dans l’aménagement même du pays, avec des bunkers publics intégrés aux écoles, hôpitaux ou immeubles, pouvant abriter en tout 4,4 millions de personnes. Côté suèdois, le pays a par exemple actualisé et distribué à cinq millions de foyers le guide « En cas de crise ou de guerre » rédigé par l’Agence suédoise des contingences civiles en novembre 2024. Ce document fournit des recommandations pratiques visant à préparer la population suédoise aussi bien mentalement que d’un point de vue logistique.

Perspectives – Suède et Finlande, des opportunités stratégiques pour une sécurité européenne renforcée

Induite par la guerre menée par la Russie en Ukraine, l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Otan représente à la fois des défis et des opportunités stratégiques majeurs pour l’Alliance. La très longue frontière finlandaise avec la Russie constitue désormais une frontière orientale de l’Otan, et donc sa plus longue ligne de contact directe avec la Russie. Il convient de remarquer que l’adhésion de ces deux pays à l’Otan renforce la posture navale de l’Alliance en mer Baltique. Grâce à la remilitarisation de l’île de Gotland, la Suède contribue à restreindre l’accès maritime de la Russie, désormais limité aux seules façades de Kaliningrad et de Saint-Pétersbourg. De par sa proximité géographique avec la Russie, sans être aussi proche que la Finlande, la Suède constitue également une base idéale pour le stockage et le déploiement des forces de l’Otan.

L’approche de défense totale imprègne aujourd’hui l’élaboration et l’évaluation des politiques de résilience à travers toute l’Alliance atlantique. Découlant de l’article 3 du Traité de l’Atlantique Nord, selon lequel les Etats membres doivent développer leurs propres capacités de défense, la politique de résilience repose sur l’idée selon laquelle « chacun des pays membres de l’Otan doit avoir la résilience nécessaire pour résister à un choc ». Cette approche place la préparation et la mobilisation du secteur civil au cœur de la continuité des pouvoirs publics et des services à la population, en plus du soutien qu’il peut apporter aux opérations militaires en cas de crise. A ce titre, l’expérience des pays nordiques constitue une source précieuse d’enrichissement pour renforcer les capacités de résilience, de dissuasion et de défense de l’Alliance atlantique.

Bibliographie

Cette fiche s’appuie sur des informations recensées dans les sources suivantes:

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