La transformation de l’outil de défense indien

Publié le :

26 août 2025
Cette fiche d’actualité se penche sur la transformation contemporaine de l’outil de défense indien. Elle commence par mettre en lumière l’accroissement constant des budgets et effectifs militaires du pays, ainsi que la volonté de développer une industrie de défense locale, analyse certaines des limites à la transformation engagée, puis conclut sur les perspectives de militarisation accrue de l’Asie dans les années à venir à la faveur d’une forme de « dilemme de sécurité ».
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Résumé

  • L’outil de défense indien se transforme dans les dernières années, avec notamment une augmentation des budgets et effectifs militaires et une volonté de développer une base industrielle de défense nationale solide ;

 

  • La transformation engagée connaît tout de même des limites, notamment en matière de répartition du budget et de développement d’une production industrielle locale, et l’Inde peine toujours à rivaliser avec la Chine voisine dans le domaine militaire ;

 

  • Le risque est aujourd’hui une militarisation soutenue de l’Asie, promue par la rivalité exacerbée entre les trois puissances nucléaires que sont la Chine, l’Inde et le Pakistan.
Contexte –L’émergence d’une puissance militaire ?

Puissance économique et donc politique en devenir, l’Inde se transforme également sur le plan militaire dans les dernières décennies. Un article du Stimson Center soutient que la modernisation de l’armée indienne suit plusieurs phases axées sur différents aspects dans la période 1947-2014.

Années Focalisation des initiatives de modernisation
1947-1962
Restructuration des institutions coloniales et création de nouvelles organisations militaires ;
1947-1962
Garantie de l’autonomie des institutions militaires ;
1972-1999
Élargissement de la base technologique des forces armées ;
1999-2014
Amélioration de la coordination et de l’interopérabilité interarmées.

La mutation de l’armée indienne se poursuit à partir de 2014. L’actuel Premier ministre Narendra Modi du Bharatiya Janata Party (BJP) arrive cette année-là au pouvoir avec la promesse d’importantes réformes de la défense du pays. De manière générale, comme mis en lumière ci-dessous, le gouvernement de Modi relance délibérément, après une temporaire stagnation, une tendance générale engagée depuis des décennies à l’augmentation constante du budget militaire indien. 

Évolution des dépenses militaires indiennes

Alors que le pays n’est qu’à la douzième place en 1990, l’Inde dispose, en 2024, du cinquième budget militaire au monde selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI). À côté des dépenses pour la défense, ce sont également les effectifs de l’armée indienne qui augmentent dans la période contemporaine.

Évolution des effectifs militaires indiens

L’Inde dispose ainsi, selon certaines estimations, de l’armée la plus nombreuse au monde en 2020. Le pays développe également ses emprises militaires dans les années récentes, avec par exemple l’établissement de nouvelles bases aéronavales sur des îles de l’océan Indien.

D’autres transformations plus spécifiques sont engagées par le gouvernement de Modi. L’une des réformes phares est la réorganisation de la direction de la défense indienne. Pendant longtemps, l’une des faiblesses identifiées de l’appareil militaire indien est la faible coordination entre l’armée de terre, l’armée de l’air et la marine. Les trois composantes jouissent d’une forte autonomie et opèrent en silos selon des logiques propres, nuisant à l’efficacité générale des armées. Pour pallier cette lacune, un poste de Chief of Defence Staff (CDS) — qui peut se traduire par chef d’état-major de la défense — est créé en 2019. Cette transformation structurelle vise à renforcer l’intégration des armées. Craignant certainement une remise en cause de la suprématie du civil sur le militaire, les gouvernements précédents avaient sans cesse reporté cette réforme. Le premier CDS a notamment pour mandat de créer des commandements interarmées sur les théâtres d’opérations des forces armées indiennes.

Le gouvernement de Modi souhaite par ailleurs transformer la politique d’acquisition de matériel militaire ainsi que fortement développer la base industrielle de défense nationale. L’Inde est le plus grand importateur d’armement au monde sur les quatre dernières décennies. Déplorant cette dépendance aux matériels étrangers, notamment pour ce qui a trait aux technologies critiques, le gouvernement de Modi promeut l’idée d’une forme d’autosuffisance sur le plan militaire, s’inscrivant dans une ambition plus large souvent résumée par la notion de Atmanirbhar Bharat; une « Inde autonome » en français. L’objectif est de fortement favoriser la recherche et le développement et la production locale d’armements. Plusieurs technologies émergentes dans des domaines tels que le cyberespace, l’espace, l’intelligence artificielle (IA), la technologie hypersonique ou la robotique sont spécifiquement visés. Alors qu’une certaine méfiance existait auparavant de la part des institutions militaires indiennes vis-à-vis du secteur privé, les initiatives engagées dans les dernières années favorisent les entreprises de défense à la fois publiques et privées. En plus de viser l’équipement des forces armées indiennes, le gouvernement incite les industries locales à exporter leurs productions. Le missile de croisière supersonique BrahMos est un exemple d’exportation d’un produit construit en Inde. Les Philippines signent en 2022 un contrat de 375 millions de dollars pour l’acquisition de cette arme codéveloppée par une agence gouvernementale indienne et une entreprise de la défense russe.

Visant à limiter les dépendances et favoriser une « autonomie stratégique », l’Inde tend en outre, pour le matériel militaire qu’elle continue à importer, à diversifier ses sources d’approvisionnement dans les dernières années. Dans une logique de multialignement indépendante des idéologies propres à chaque partenaire, New Delhi renforce ses partenariats avec les États-Unis, la France ou Israël, sans couper les ponts avec son partenaire clé qu’est la Russie. Comme mis en lumière ci-dessous, le pays achète aujourd’hui des systèmes de défense à de nombreux pays.

Sources des importations militaires indiennes

L’Inde poursuit l’objectif annoncé de constituer une armée technologiquement avancée et prête au combat, en mesure de mener des opérations intégrées multidomaines. De nombreuses autres réformes militaires sont, dans cette optique, menées sous le gouvernement de Modi, et les initiatives engagées peuvent être considérées comme les plus extensives de l’histoire contemporaine de l’Inde.

Analyse – Des progrès, mais des limites

Cette volonté de transformation militaire peut facilement s’expliquer par le désir croissant, de la part de New Delhi, d’être reconnu comme une grande puissance mondiale ainsi que par la compétition exacerbée entre l’Inde, la Chine et le Pakistan ; trois pays dotés de l’arme nucléaire. Si l’armée indienne s’est développée et modernisée dans les dernières années, des lacunes persistent.

Premièrement, l’augmentation du budget et des effectifs de la défense indiens doit être relativisée. Les deux figures ci-dessous dépeignent l’évolution des dépenses indiennes dans le secteur, non pas de manière absolue, comme dans la figure 2, mais en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) de l’Inde, pour la figure 5, et des dépenses gouvernementales du pays, pour la figure 6.

Évolution des dépenses militaires indiennes en pourcentage du PIB
Évolution des dépenses militaires indiennes en pourcentage des dépenses gouvernementales

Le constat appelle la nuance. Certes les dépenses indiennes croissent fortement dans les dernières années, mais moins vite que n’augmente la richesse globale du pays, et le gouvernement accorde une part de moins en moins importante de ses ressources à la défense. Malgré des déclarations faisant de la modernisation des armées une priorité, les dépenses militaires en pourcentage du PIB atteignent aujourd’hui dans les faits des niveaux historiquement bas. Un constat de même nature peut être réalisé en ce qui a trait aux effectifs militaires. Le graphique ci-dessous montre que ceux-ci n’augmentent pas plus vite que ne croit la population indienne de manière générale, avec, comme résultat, un pourcentage stable d’individus faisant partie des forces armées.

Évolution des effectifs militaires indiens en pourcentage de la population totale

Les budgets et effectifs militaires démontrent qu’en dépit des annonces du gouvernement Modi, la défense ne voit pas sa part de ressources allouées réellement augmenter. Au-delà de ces constats généraux, d’autres limites, présentées ici de manière non exhaustive, peuvent être relevées en ce qui a trait à la volonté de montée en puissance de l’armée indienne. Une première concerne la structuration du budget de la défense. Une part majeure des ressources est aujourd’hui allouée aux salaires et aux retraites au détriment des dépenses de capital, donc des équipements. Dans le budget de la défense 2025-2026, seuls 26,4 % des fonds sont par exemple destinés aux acquisitions, tandis que 23,6 % sont alloués aux retraites. Le gouvernement a récemment tenté de pallier ce problème en instituant des contrats courts dans l’armée. Le risque connexe est cependant d’avoir des soldats moins expérimentés au sein des forces armées.

Corollaire logique de ces faibles dépenses relatives en direction du capital, et en dépit des importations massives et de l’investissement dans une base industrielle de défense nationale, l’efficacité de l’armée indienne demeure aujourd’hui obérée par l’obsolescence d’une part importante des équipements possédés. Un rapport parlementaire de 2018 considère que 68 % du matériel militaire est ancien, 24 % est actuel et 8 % est à la pointe de la technologie. Une mise à jour de 2023 considère que, bien qu’ayant presque doublé, la part des équipements de pointe reste bien inférieure aux besoins d’une armée moderne, et que la moitié du matériel demeure ancien. Les forces armées se servent par exemple encore du matériel datant de l’Union soviétique, tels que, jusqu’à récemment au moins, des avions de combat Mikoyan-Gourevitch (MiG-21) Bison dépeints ci-dessous. Une modernisation aboutie du matériel militaire indien ne peut s’envisager que sur des décennies.

Avion de combat Mikoyan-Gourevitch (MiG-21) Bison de l’armée indienne

La volonté de faire émerger une solide base industrielle de défense est par ailleurs une réussite en demi-teinte. Certes, selon les chiffres officiels, la production nationale a, au cours de l’exercice 2023-2024, augmenté de 174 % par rapport à la décennie précédente. Les exportations ont crû elles aussi fortement dans les dernières années. Cependant, les matériels de défense indiens souffrent de problèmes divers, tels que des retards de production, une qualité parfois contestée ou des prix élevés. De manière générale, les faibles investissements dans la recherche et le développement et la faiblesse du secteur manufacturier entravent toujours le développement des industries locales, qui demeurent à la traîne technologiquement. Cette faiblesse de la production nationale de défense nuit à la puissance militaire de l’Inde. Par exemple, le retard de livraison du chasseur Tejas Mk1A obère la préparation au combat de l’armée de l’air du pays. Bien que le gouvernement veuille mettre fin à toute dépendance aux importations de défense, l’industrie indienne peine donc à répondre aux besoins croissants de l’armée, obligeant le pays à continuer à acheter des armes étrangères. Cette politique ouverte à une variété de fournisseurs peut d’ailleurs créer des problèmes d’interopérabilité au sein des forces, étant donné l’incompatibilité entre les différents protocoles de communication et les logiciels utilisés. En l’absence d’une industrie de défense nationale robuste, « l’autonomie stratégique » demeure ainsi un objectif illusoire pour New Delhi.

Ces limitations diverses ont finalement une conséquence centrale pour la défense de l’Inde ; l’existence d’un écart grandissant entre les capacités de l’armée indienne et celles du Pakistan et de la Chine combinées, ou de la Chine toute seule. New Delhi se doit de fonder sa posture de défense sur l’hypothèse d’une guerre sur deux fronts en même temps ; à la fois contre Islamabad et Pékin. Les événements récents renforcent très probablement la perception d’une telle nécessité. L’Inde et la Chine s’affrontent militairement à leur frontière en 2020, tandis que les derniers affrontements entre l’Inde et le Pakistan remontent à mai 2025[1]. Cette volonté d’être en mesure de tenir concomitamment deux fronts se heurte cependant à la réalité des capacités militaires relatives entre ces pays. Certes, l’Inde dispose de ressources sur le papier supérieures à celles du Pakistan, mais tel n’est absolument pas le cas vis-à-vis de la Chine, comme l’illustre le graphique qui suit.

Comparaison des budgets militaires chinois, indiens et pakistanais

L’écart avec la Chine est grand et croissant. En 2014, le budget de défense de l’Inde représente environ 31 % de celui de la Chine. En 2024, ce chiffre tombe à 26 % environ. Par-delà ces chiffres généraux, le retard indien vis-à-vis de la Chine s’observe par exemple dans le champ des technologies militaires de pointe. Des lacunes importantes existent, de manière non exhaustive, dans les domaines de l’aviation — le développement actuel du chasseur furtif J-36 par la Chine l’illustre principalement — de la cyberguerre et des systèmes de communication stratégiques, de l’IA ou encore des drones. Contrairement à l’Inde, la Chine dispose d’une large base industrielle intégrée, qui couvre à la fois les secteurs civils et de la défense et permet au pays de fabriquer des équipements militaires de pointe. Pékin est également en avance sur l’Inde en qui concerne l’intégration des forces armées. Une source mentionne que, en privé, des responsables militaires indiens reconnaissent qu’ils ne pourront rivaliser avec la Chine avant au moins trois décennies.

Découplant depuis longtemps ses intérêts de sécurité nationale de ses intérêts économiques, New Delhi est finalement face à un dilemme vis-à-vis de la Chine. L’économie indienne est fortement liée à celle de son voisin. Les importations en provenance de Chine explosent dans les dernières années. L’Inde est notamment dépendante pour ses technologies de pointe, telles que les ordinateurs ou les composants utilisés dans les équipements de télécommunications. Cette dépendance à l’égard de ressources critiques rend l’économie indienne hautement vulnérable en cas de conflit avec la Chine.

Perspectives – Une croissance militaire infinie ?

Bien que s’étant développée et transformée au courant des années récentes, l’armée indienne souffre donc toujours de lacunes notamment capacitaires. Comment vont évoluer les forces indiennes au cours des prochaines années ? Dans un contexte stratégique où l’Inde doit considérer les menaces provenant du Pakistan et de la Chine tout à la fois, il est probable que les dépenses militaires du pays ne cesseront de croître. Les crises récentes mettent en évidence l’importance de la modernisation et de l’investissement dans les nouvelles technologies telles que les drones ou la cyberguerre pour l’Inde.

L’accroissement constant des dépenses de défense est d’autant plus probable dans le futur que la capacité à user de la force est un marqueur de puissance fortement mobilisé par le BJP. Les dirigeants indiens se montrent confiants quant à leur aptitude à faire face au Pakistan et, malgré le différentiel en matière de capacités exposé précédemment, minimisent l’écart technologique existant avec la Chine, érigée en priorité stratégique. Au fur et à mesure qu’elle se dépeint en grande puissance, l’Inde s’oblige à répondre militairement à toute attaque future pour ne pas apparaître faible et se doit donc d’augmenter ses ressources militaires. Les Indiens sont aujourd’hui plus soucieux de la place de leur pays dans le monde qu’il y a dix ans, et reconnaître un déficit de puissance vis-à-vis de la Chine nuirait certainement à la crédibilité interne du gouvernement.

Alors que la Chine accroît constamment ses dépenses militaires, et que le Pakistan promet d’en faire de même à la suite des récents affrontements autour du Cachemire, le risque est aujourd’hui celui d’une militarisation à outrance de l’Asie. Émergent de fait des « dilemmes de sécurité ». L’idée de ce concept clé de la théorie des relations internationales est qu’un État se sentant en insécurité peut, en cherchant à se protéger — notamment en augmentant ses capacités militaires — agir d’une manière qui crée un sentiment d’insécurité chez un autre État, qui va vouloir lui aussi agir de manière à accroître sa sécurité. Un cercle vicieux qui peut mener à la guerre. En Asie, le risque est aujourd’hui que ces dilemmes de sécurité soient à la base d’une course à l’armement, tant sur le plan conventionnel que dans le domaine nucléaire. Le graphique ci-dessous montre l’évolution du nombre d’armes nucléaires possédées par les trois rivaux asiatiques.

Évolution des arsenaux nucléaires chinois, indiens et pakistanais

Une course à l’armement nucléaire semble bel et bien dès à présent engagée, avec la Chine en tête. À l’heure où le Pakistan et la Chine coopèrent étroitement, le premier pays achetant la plupart de ses systèmes d’armes au second, la question est de savoir si l’Inde a un réel intérêt à poursuivre dans sa quête de parité avec ses voisins, ou s’il serait préférable pour le pays d’adopter une posture plus pragmatique en recentrant sa stratégie sur des types spécifiques d’agression.

[1] Voir la Fiche d’actualité 27 pour une analyse du conflit récentre entre l’Inde et le Pakistan.

Bibliographie

Cette fiche s’appuie sur des informations recensées dans les sources suivantes:

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