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Résumé
- La confrontation armée de mai 2025 entre l’Inde et le Pakistan n’est que la dernière itération d’un conflit ancien autour du Cachemire, remontant à l’indépendance des pays en 1947;
- Pour des raisons de politique intérieure, les gouvernements indien et pakistanais ont tous deux un fort intérêt à se montrer intransigeants sur le sujet du Cachemire, alors même que leur statut de puissances nucléaires questionne fortement sur la possibilité d’une victoire stratégique de l’un ou l’autre camp ;
- Faute de rechercher une résolution réelle du conflit, la probabilité de futures confrontations ouvertes est élevée, avec toujours un risque d’escalades difficiles à contrôler entre puissances dotées de l’arme nucléaire.
Contexte – Un conflit hérité du temps des indépendances
Le conflit entre l’Inde et le Pakistan de mai 2025 n’est que la dernière itération d’un antagonisme déjà ancien. Le sous-continent indien fait partie intégrante de l’Empire britannique de 1858 à 1947. Deux pays naissent lors de la décolonisation ; le Pakistan, à majorité musulmane et qui englobe alors l’actuel Bangladesh, et l’Inde, à majorité hindoue. La partition entre les deux États est hautement conflictuelle, entraînant plusieurs centaines de milliers de morts dans des épisodes de violence communautaire et le déplacement de millions de personnes selon certaines estimations.
Le Cachemire est dès la période d’indépendance l’objet d’un désaccord majeur entre l’Inde et le Pakistan. Selon le plan de partition prévu par le Indian Independence Act, la région, qui est à majorité musulmane mais dirigée par un maharaja hindou, est libre de rejoindre l’un ou l’autre des États. Bien que souhaitant initialement que cet espace soit indépendant, le maharaja se résout à demander une assistance militaire à l’Inde quand des groupes armés pakistanais envahissent la région en octobre 1947. La condition posée par New Delhi à son aide est que le Cachemire rejoigne son territoire. La région est dès lors temporairement incorporée à l’Inde, avec la promesse d’un vote futur — qui n’aura jamais lieu — visant à entériner cette intégration. Le soutien indien au Cachemire entraîne la première guerre indo-pakistanaise fin 1947, qui se termine avec un cessez-le-feu effectif début 1949 et la partition du territoire. Comme le souligne l’illustration ci-dessous, le Pakistan administre une partie au nord et à l’ouest, l’Inde contrôle la partie au sud, tandis que la Chine s’accapare deux zones au nord-est. Inde et Pakistan revendiquent dès cette période la partie contrôlée par leur rival.
Malgré ces débuts compliqués, des espoirs de détente entre l’Inde et le Pakistan naissent dans les années qui suivent. Le Traité des eaux de l’Indus est notamment signé en 1960. L’accord régule le partage des eaux des six fleuves du bassin de l’Indus. En 1963, les deux gouvernements tiennent des pourparlers à propos du Cachemire, avec la médiation des États-Unis et du Royaume-Uni. Aucun accord durable n’est toutefois signé, et les espoirs de rapprochement périclitent. Une deuxième guerre pour le Cachemire éclate en 1965, quand des milliers de soldats pakistanais déguisés en civils franchissent la ligne de cessez-le-feu et envahissent la partie administrée par l’Inde. La guerre se termine par une nouvelle trêve après trois semaines de combats. Les deux pays rivaux signent en 1966 un accord rétablissant leurs relations diplomatiques et économiques.
La détente est cependant, une fois encore, de courte durée. L’Inde appuie en effet militairement le Bangladesh lors du conflit menant à son indépendance en 1971. Les dirigeants indiens et pakistanais tentent ensuite à nouveau d’échafauder un rapprochement. Les deux États signent notamment l’Accord de Shimla en 1972, via lequel ils s’engagent à régler pacifiquement leurs différends et redéfinissent la ligne de cessez-le-feu en une ligne de contrôle (Line of Control [LoC] en anglais) qu’aucune des deux parties ne doit tenter de modifier unilatéralement.
Le Cachemire demeure au cœur des tensions entre l’Inde et le Pakistan dans les années 1980 et 1990. Le conflit mute cependant quelque peu. Un mouvement séparatiste rejetant le gouvernement du Cachemire administré par l’Inde se développe, puis s’engage dans une véritable résistance armée à partir de 1989. Les décennies qui suivent sont marquées par une extrême violence, avec des dizaines de milliers d’attentats à la bombe, de fusillades, ou d’enlèvements. L’inde accuse ouvertement le Pakistan de soutenir matériellement ces groupes armés qualifiés de terroristes. Bien que nombre de ces organisations aient effectivement des bases au Pakistan, Islamabad ne reconnaît cependant souvent qu’un soutien moral ou diplomatique aux séparatistes.
Encore une fois, les épisodes de fortes tensions indo-pakistanaises sont entrecoupés de périodes d’apaisement. En 1991, les deux pays s’accordent par exemple sur la notification préalable d’exercices militaires ou de mouvements de troupes. En 1992, ils s’accordent sur l’interdiction de l’utilisation d’armes chimiques. En 1999, ils signent la Déclaration de Lahore, qui réaffirme leur engagement respectif envers l’Accord de Shimla. La détente est encore une fois éphémère. Plus tard la même année, des combattants pakistanais franchissent la ligne de contrôle et s’emparent de postes militaires indiens, déclenchant la guerre de Kargil ; le nom du lieu où elle se déroule.
Cette succession de tensions déclenchant parfois des affrontements armés se poursuit dans les années 2000 et 2010. Alors que l’Inde est victime d’attaques terroristes massives sur son sol – notamment celle de Mumbai de 2008, qui fait plus de 160 morts – New Delhi continue à accuser le Pakistan de soutenir les organisations impliquées. Comme précédemment, ces moments de tensions sont entrecoupés de périodes de plus grand dialogue entre les rivaux, qui ne renoncent cependant jamais à leurs prétentions territoriales sur le Cachemire. En 2014, le chef de l’armée pakistanaise qualifie la région de « veine jugulaire » du Pakistan. En 2019, l’Inde révoque le statut spécial du Cachemire qui lui offrait une forte autonomie et commence à administrer le territoire directement.
Les épisodes de conflits entre l’Inde et le Pakistan — dont plusieurs guerres en 1947, 1965, 1971 et 1999 — se multiplient ainsi depuis les indépendances, sans déboucher pour autant sur un affrontement total. Le Cachemire est aujourd’hui l’une des régions les plus militarisées au monde. De plus, une évolution majeure a lieu dans les dernières décennies : le développement, tant par l’Inde que le Pakistan, d’un arsenal nucléaire militaire. L’Inde fait exploser cinq engins nucléaires en 1998. Le Pakistan réagit en en faisant exploser six la même année. Bien que frappés de sanctions par de nombreux pays, les deux États deviennent à cette période des puissances dotées, avec, comme exposé dans le graphique ci-dessous, un nombre relativement similaire d’ogives dans leurs arsenaux.
Le renouvellement récent des hostilités fait suite à une attaque tuant 26 civils dans le Cachemire administré par l’Inde le 22 avril 2025. Bien que le gouvernement pakistanais nie toute implication, New Delhi accuse son voisin de soutenir les organisations armées responsables et lance le 7 mai l’Opération Sindoor qui inclue des frappes sur de multiples cibles au Pakistan et dans le Cachemire administré par Islamabad. Les jours qui suivent sont le théâtre d’engagements aériens et d’échanges de missiles, de drones, et d’obus d’artillerie entre l’Inde et le Pakistan. Un cessez-le-feu est finalement annoncé le 10 mai, visiblement négocié au moins en partie sous l’égide du gouvernement américain.
Analyse – La guerre à l’extérieur, pour des gains à l’intérieur ?
Si la guerre de 1999 fait un plus grand nombre de victimes, les opérations de 2025 sont l’affrontement indo-pakistanais le plus étendu depuis 1971, avec des combats au-delà du seul Cachemire. Les événements récents soulignent le fait que la possession d’armes nucléaires par deux États n’est pas, en soi, un gage d’absence complète de conflit armé. Cette constatation ne remet pas en cause la logique même de la dissuasion nucléaire, mais démontre que ce concept n’est jamais un absolu ; des épisodes de guerre peuvent tout de même avoir lieu à l’ombre d’une logique plus large de dissuasion. Ces affrontements paraissent toutefois voués à demeurer limités dans le temps, l’espace et l’intensité, afin d’éviter une escalade aux conséquences désastreuses. Aucun réel gain stratégique ne paraît raisonnablement envisageable dans une telle configuration, notamment sur le plan territorial, et seules des victoires tactiques et principalement symboliques peuvent être espérées par les belligérants dotés de l’arme nucléaire.
Ce constat étant posé, quels intérêts ont l’Inde et le Pakistan à s’engager dans des aventures militaires contre leur rival — au-delà de seules représailles asymétriques — alors même qu’ils sont probablement conscients de l’impossibilité d’obtenir des gains stratégiques substantiels ? L’une des explications a trait à des enjeux de politique intérieure. Les attaques d’envergure, notamment contre des civils, peuvent obliger des dirigeants à réagir délibéremment pour satisfaire une demande populaire d’action et rester légitime auprès de l’opinion publique. Au-delà d’une pression interne, des attaques d’ampleur permettent souvent à des dirigeants de bénéficier d’un « effet drapeau » (rally ’round the flag effect en anglais). En dépit d’éventuelles contestations intérieures, il est en effet fréquent qu’un gouvernement profite d’un soutien accru de sa population quand se présente une menace externe.
Les gouvernements indien et pakistanais paraissent ainsi faire face à une forte pression interne pour agir lors des derniers affrontements. La pression semble d’autant plus importante que le Cachemire est porteur d’une dimension symbolique forte pour les mouvements nationalistes religieux au pouvoir dans les deux pays. D’un côté, le nationalisme hindou incarné par le Bharatiya Janata Party (BJP) de Narendra Modi fait du Cachemire un enjeu clé, et se veut intransigeant vis-à-vis du Pakistan. À mesure que le gouvernement prend un tournant nationaliste et religieux dans les dernières années, il semble de plus en plus difficile pour l’Inde de faire preuve de retenue face à des attaques sur son territoire. Si l’Inde ne frappe pas le Pakistan après l’attentat de Mumbai de 2008 — espérant certainement isoler Islamabad en l’accusant de soutenir le terrorisme plutôt que de l’élever au rang d’égal sur le champ de bataille — la situation diffère aujourd’hui. Le gouvernement indien subit une forte pression après l’attaque du 22 avril 2025 en faveur d’une réponse militaire contre le Pakistan. La rhétorique hostile des dernières années a façonné les attentes du public et ne pas riposter est risqué politiquement pour Modi. C’est d’autant plus le cas que, dans la foulée de l’attaque d’avril, ressortent en ligne d’anciennes vidéos du Premier ministre critiquant l’absence de réponse indienne en 2008.
De la même manière, l’État pakistanais, et en particulier l’armée et les services de renseignement, construisent depuis longtemps leur légitimité sur un nationalisme religieux dont la défense des musulmans du Cachemire – et donc la posture anti-indienne – sont des piliers. La rivalité vis-à-vis de l’Inde permet souvent de justifier le rôle démesuré joué par les institutions sécuritaires dans la vie politique et économique du pays. Le régime pakistanais subit donc, à son tour, une forte pression pour riposter aux premières attaques indiennes début mai et éventuellement rétablir une forme de dissuasion. Adopter une riposte ferme aux attaques indiennes apparaît nécessaire pour les dirigeants pakistanais pour maintenir leur légitimité interne.
Les deux pays se présentent comme victorieux à l’issue de l’épisode de conflit de mai 2025, minimisant leurs pertes et vantant leurs succès. D’un point de vue symbolique, un conflit entre deux pays dotés, qui ne peut être que limité ou complètement destructeur, semble cependant nécessairement bénéficier à l’État le moins puissant sur le papier. Ce dernier, ne souffrant pas d’une défaite stratégique, peut se vanter d’avoir tenu tête à son rival a priori plus puissant. Comme le montrent les deux graphiques ci-dessous, dans le cas d’espèce, car disposant de beaucoup moins de moyens militaires, c’est probablement le Pakistan qui a le plus à gagner politiquement d’un tel affrontement.
Au jeu de la mobilisation des nationalismes, et indépendamment de qui l’aurait réellement emporté sur un simple plan tactique, le Pakistan semble sortir vainqueur de l’affrontement récent. Ce conflit intervient à un moment opportun pour le gouvernement d’Islamabad dominé par l’armée. Le Pakistan est aujourd’hui embourbé dans de multiples crises qui s’entremêlent. Sur le plan politique, le pays connaît de forts bouleversements, notamment depuis l’éviction et l’emprisonnement du Premier ministre Imran Khan en 2022. L’actuel régime est accusé d’avoir pris le pouvoir via des élections considérées comme manipulées par l’armée. Sur le plan sécuritaire, l’État central fait face à d’importants mouvements séparatistes dans plusieurs régions, affectant encore la crédibilité de l’armée. Sur le plan économique, la situation du pays est également sombre, avec notamment une forte inflation. Dans ce contexte, montrer que le pays peut tenir tête à l’Inde et négocier la fin des combats d’égal à égal avec un adversaire sur le papier plus puissant permet à l’armée pakistanaise de réhabiliter, au moins temporairement, son image publique et de détourner l’attention des accusations de répression. Des rassemblements célébrant la performance des forces armées sont notamment observés dans le pays à la suite du cessez-le-feu du 10 mai.
Même si l’Inde se présente également comme vainqueur, New Delhi a certainement plus de difficultés à tirer politiquement profit de l’épisode. Certes, le gouvernement montre via ses représailles une forte détermination à agir contre toute menace émanant de son rival historique, pouvant jouer en faveur de sa légitimité interne. Cependant, bien qu’a priori plus puissante que le Pakistan, l’Inde n’atteint pas d’objectifs majeurs. Alors qu’elle souhaite s’élever au rang de grande puissance mondiale, l’Inde se retrouve à négocier d’égal à égal avec un pays considéré comme un soutien du terrorisme international que New Delhi n’a eu de cesse de vouloir marginaliser, sans succès jusqu’à présent. D’un point de vue d’image au moins, la confrontation pourrait dès lors constituer un revers pour l’Inde.
Le récent combat a donc certainement eu bien plus de conséquences politiques internes que stratégiques pour les deux gouvernements. La principale préoccupation des deux parties semble aujourd’hui être le coût politique risqué en cas de faiblesse perçue face à des attaques subies. Le conflit indo-pakistanais ne démontre pas tant l’échec de la dissuasion nucléaire que l’une de ses limites intrinsèques ; elle peut prévenir les guerres totales entre États dotés, pas forcément les épisodes de violence armée ou des formes de subversions plus asymétriques passant notamment par des groupes armés non étatiques ou des campagnes d’assassinats ciblés. Dans un conflit entre deux puissances nucléaires ne pouvant trouver de réelle issue stratégique, c’est alors souvent le faible qui aura un avantage par rapport au fort en matière d’image.
Perspectives – Un éternel recommencement ?
Le poids du nationalisme religieux dans les deux pays peut rendre pessimiste sur la probabilité d’un rapprochement prochain. Les deux gouvernements ont un fort intérêt à adopter des positions intransigeantes vis-à-vis de leur rival respectif pour satisfaire leur opinion publique, rendant tout geste de conciliation pratiquement impossible. Le conflit autour du Cachemire est dès lors aujourd’hui uniquement géré quand des affrontements ont lieu, sans qu’un réel processus de résolution soit engagé entre deux parties refusant tout renoncement territorial. Si la possession d’armes nucléaires rend peu probable une remise en cause du contrôle du Cachemire à court, moyen ou même long terme, en l’absence de réel dialogue bilatéral, la question n’est pas tant de savoir si les affrontements du type de ceux de mai 2025 reprendront, mais quand cela arrivera. Après les dernières hostilités, l’Inde déclare que toute attaque terroriste future sera considérée comme un acte de guerre.
Si le spectre de la guerre nucléaire rend toute victoire stratégique illusoire, le risque d’escalade nucléaire ne peut être complètement sous-estimé dans le cas de futurs affrontements. L’Inde affirme aujourd’hui disposer d’une politique de non-recours en premier aux armes nucléaires, mais pas le Pakistan, qui considère que les armes tactiques peuvent être un moyen de pallier sa faiblesse en matière de forces conventionnelles vis-à-vis de l’Inde. La combinaison d’un nombre croissant d’armes possédées par les rivaux — comme exposé dans la figure 2 — et de la faillibilité humaine pose dès lors le risque d’un usage dans le futur, que ce soit de manière intentionnelle ou par erreur.
Le risque d’une escalade incontrôlée pouvant ultimement mener à un conflit nucléarisé paraît d’autant plus grand aujourd’hui que, occupées sur d’autres théâtres, les grandes puissances semblent désormais peu promptes à intervenir rapidement en cas de conflit indo-pakistanais. Les guerres précédentes se sont souvent terminées du fait de l’intervention d’acteurs tiers, notamment des États-Unis. Lors des affrontements de 2025, les États-Unis tardent cependant à agir, considérant dans un premier temps que le conflit n’est pas de leur ressort. Pendant plusieurs jours, les deux pays nucléarisés se font donc face sans que personne ne puisse réellement les arrêter.
Une guerre nucléaire entre l’Inde et le Pakistan serait en tous points dramatique. Une étude scientifique de 2019 publiée dans le Bulletin of the Atomic Scientists évalue que, dans un tel scénario, des millions de personnes mourraient immédiatement et des milliards pourraient être affectées à plus long terme. Les millions de tonnes de suie produites par les détonations créeraient en effet des nuages de débris pouvant masquer le soleil, abaisser les températures mondiales, et ainsi provoquer des famines[1]. Un scénario catastrophe à éviter à tout prix.
Pour aller plus loin
Bibliographie
Cette fiche s’appuie sur des informations recensées dans les sources suivantes:
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