Arnaud Attia : « L’Europe n’est pas éternellement vouée à subir les assauts des Américains et des Chinois »

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26 octobre 2026
Dans son essai « Hautes tensions », ce cadre d’un grand groupe de défense français décrypte les lignes de fractures du monde en devenir et propose des solutions pour l’affronter, avec l’idée européenne au centre. Un ouvrage directement issu de son expérience d’auditeur de la session nationale de l’IHEDN.
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Ingénieur et docteur en sociologie, professeur à l’ESCP, Arnaud Attia est aujourd’hui en charge chez Thales de la stratégie dans le domaine des solutions de protection des infrastructures critiques : ports, aéroports, centrales nucléaires, data centers, villes… autant d’espaces ou d’actifs aujourd’hui confrontés à l’hybridation des menaces.

Auditeur de la session nationale de l’IHEDN en 2023-2024 au sein de la majeure « Défense et sécurité économiques », il a tiré des réflexions et méthodes acquises pendant cette expérience l’idée d’un essai, « Hautes tensions » (Quid Novi éditions), préfacé par Geoffroy Roux de Bézieux. Entretien.

Comment l’Europe ou la France, espaces démocratiques, peuvent-elles jouer leur part dans un contexte de conflits hybrides face à des adversaires autoritaires ?

Il y a deux manières d’aborder votre question. Dans l’hybridation des menaces, il y a d’abord la partie défensive. Il faut que l’on puisse sécuriser, protéger nos actifs, nos aéroports, nos centrales, nos réseaux d’approvisionnement.

On l’a vu encore récemment avec les attaques cyber sur les supermarchés : il y a un certain nombre d’ingérences et de menaces réelles sur notre territoire européen. Face à cela, il faut pouvoir se muscler. On peut le faire de deux façons. Sous l’angle militaire, on a récemment entendu le discours du général Grynkewich, commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe, lors du Forum de Varsovie sur la sécurité : il expliquait la manière dont l’OTAN réagirait en cas d’attaque en Europe. Je pense que c’est une première manière de dire ce qui est : cela reste dissuasif, mais cela permet de montrer progressivement les muscles et de gagner en intensité.

Sous l’angle civil, puisque vous m’interrogez sur l’Europe, il faut orienter une partie de nos fonds sur les infrastructures de sécurité. C’est le sujet sur lequel je travaille dans mon entreprise. Vous le savez, l’OTAN demande à ses pays membres de consacrer 5% de leur PIB à la défense. Sur ces 5%, 1,5% est lié aux infrastructures de sécurité et de protection. Aujourd’hui, ces 1,5% ne sont pas totalement cadrés, pas totalement définis.

Je pense que les programmes européens, les SEAP (Structures pour les programmes d’armement européens) ou EDIP (Programme pour l’industrie européenne de la défense), qui sont plutôt orientés vers l’industrie de défense, doivent se compléter assez vite par un fléchage vers la protection de nos actifs stratégiques.

Enfin, dans un contexte de guerre hybride, il y a bien sûr l’aspect offensif, et nous avons intérêt à être beaucoup plus forts dans la contre-ingérence. C’est l’affaire de nos services de sécurité.

La France a-t-elle des atouts à « arsenaliser » seule, sans l’Union européenne ?

Oui. Ce qui me vient à l’esprit en premier, c’est la maîtrise quasi complète du cycle du combustible nucléaire. Quasi complète, parce que nous ne sommes pas totalement souverains sur certains aspects, mais nous n’en sommes pas loin.

Le nucléaire étant une énergie décarbonée, propre, nous avons notre rôle à jouer. C’est pour ça que le président de la République a accompagné la création d’un groupe de pays intéressés par le nucléaire civil. Dans ce domaine, la France est aujourd’hui dans une position de leadership en Europe. Cette situation, plutôt rare, doit être valorisée en priorité.

Le deuxième atout unique de la France selon moi est sa zone économique exclusive, qui est la deuxième du monde. Je pense qu’on la sous-estime, qu’on la sous-exploite pour des raisons à la fois politiques et idéologiques.

Nos outre-mer comportent des atouts, comme des richesses terrestres, marines ou sous-marines qu’on a tout intérêt à exploiter et à « arsenaliser » dans nos relations avec les autres puissances. Je ne pense pas uniquement au nickel de Nouvelle-Calédonie. Bien sûr, je comprends qu’on ne puisse pas tout faire partout et qu’il faut pouvoir y consacrer les moyens nécessaires. Cependant, étant allé en Guyane avec l’IHEDN, j’ai compris à la fois les menaces et le potentiel d’un territoire comme celui-là.

Face à la concurrence américaine ou chinoise, l’Europe devrait selon vous se doter d’un marché de capitaux intégrés, et favoriser l’émergence de champions industriels. Cela vous semble-t-il possible en l’état actuel de l’Union ?

Nous connaissons tous les tentatives de rapprochement entre entreprises au niveau européen qui ont été refusées par la Commission : Schneider-Legrand, Alstom-Siemens par exemple, parce que nous Européens avons considéré que la libre concurrence était au centre du jeu. En conséquence, les grands groupes de technologie se sont constitués ailleurs, aux États-Unis ou en Chine.

Un des résultats de cette politique est qu’en matière d’IA, nous sommes aujourd’hui en retard. Auparavant nous avions des acteurs industriels puissants en Europe comme Ericsson ou Alcatel. Ils ont perdu des parts de marché, ou ils ont même disparu.

L’Europe existe notamment parce qu’elle a un marché intérieur, cela fait partie de sa puissance. Pourquoi ne pas « arsenaliser » l’accès à ce marché intérieur ? On ne le fait pas assez. Je pense que les acteurs économiques sont prêts pour cela, et les acteurs financiers aussi. Les acteurs politiques le sont-ils ? Peuvent-ils, malgré leurs différences, parler d’une seule voix, notamment face aux grandes puissances ? Espérons-le.

Mais la question est celle-ci : sommes-nous capables de le faire rapidement ? On le voit dans les domaines technologiques, qui sont des domaines extrêmement gourmands en capitaux : les autres grands pôles que sont les États-Unis et la Chine avancent très vite. Est-ce que nous, à 27, avons la capacité d’augmenter le rythme de nos décisions et de nos initiatives ?

Le rapport Draghi a été rendu il y a quatre ans. On estime que depuis, 15 à 20 % de ses préconisations ont été mises en place. C’est très peu, alors que de l’avis général, ce rapport était extrêmement lucide. Faut-il avancer à 27, ou à un nombre plus restreint ? Je pense que la solution est là : qu’est-ce qui nous empêche de mettre en avant tout de suite des avancées à 3, à 4, à 5, comme on le fait dans la défense ?

Sur les quatre scénarios que vous envisagez pour l’Europe – « Commonwealth » amélioré, entité géopolitique en construction, « chacun pour soi » ou effacement progressif –, lequel vous semble le plus probable ?

Je pense qu’il y en a deux, un moyennement pessimiste, et l’autre moyennement optimiste. Le moyennement optimiste, c’est la création d’une vraie entité géopolitique. Je l’espère de tout cœur, parce que je suis fondamentalement européen. Je pars du postulat que la conflictualité américano-chinoise va augmenter. Elle ne sera peut-être pas armée, comme avec Taïwan, mais elle sera dans tous les cas de plus en plus forte, proche du seuil du conflit ouvert.

En partant de cette idée de duopole, de conflit entre ces deux puissances, l’option optimiste décrit une Europe qui se mobilise rapidement. Elle trouve alors les ressources nécessaires pour exister et pour « arsenaliser » ce qu’elle sait faire. Elle y parvient parce qu’elle a des valeurs, un modèle de société, une vision universaliste qui la différencient à la fois des États-Unis et de la Chine.

Nous avons encore des champions industriels dans l’Europe entière. Avec cela, essayons d’exister, sortons de notre léthargie, et affirmons notre modèle et la manière dont nous voyons le monde. Lançons aussi des initiatives, notamment avec les puissances moyennes.

Je trouve très pertinent le discours du Premier ministre canadien Mark Carney, qui dit qu’il faut s’entendre entre puissances moyennes pour essayer d’exister. Nous ne serons peut-être pas une superpuissance tout de suite, mais en agglomérant les bonnes volontés des puissances moyennes, nous pouvons peser. Voilà pour le scénario optimiste.

Le scénario plutôt pessimiste, c’est celui d’une forme de « vente par appartement » où l’Europe n’arrive pas à parler d’une seule voix, où chacun tire la couverture à soi. Les Allemands, les Italiens, les Espagnols et les Français se regardent notamment en chiens de faïence.

Pendant ce temps, les Américains font leur marché, comme on le voit dans la défense : ils vendent leurs équipements et ils accordent des licences permettant de produire sur place. Ils ne sont plus l’allié indéfectible, mais ils continuent à être le partenaire commercial et ils jouent sur les différences entre les Etats-membres. Les Chinois, eux, nous inondent de leurs produits. Pendant ce temps-là, l’Europe n’arrive pas à exister en tant qu’espace politique et elle reste un espace économique.

Ce scénario mène progressivement au délitement de l’idée européenne. Peut-être que nous, Français, pourrons nous en sortir parce qu’on a une capacité de projection à l’international, une langue, une place au Conseil de sécurité de l’ONU, une dissuasion nucléaire… Mais l’idée européenne, elle, va progressivement s’effilocher.

« L’Europe a tout intérêt à se souvenir qu’elle a aussi engendré Machiavel, Richelieu, Nelson et Clausewitz », écrivez-vous. Comment précisément ?

C’est ce que De Gaulle a fait en 1940, c’est la question historique des hommes et des circonstances. Aujourd’hui, la situation est tendue, notamment depuis le début de la guerre en Ukraine. J’espère que de ce magma-là vont sortir les 2, 3, 4 leaders politiques, hommes ou femmes, qui porteront les solutions que j’appelle de mes vœux.

On commence à les avoir. J’entends ici ou là des Grecs, des Français, des Hollandais qui se mettent à porter un discours de puissance. Nous ne sommes pas éternellement voués à subir les assauts politico-militaires des Américains et les assauts technologico-commerciaux des Chinois.

Nous pouvons exister par nous-mêmes. Espérons qu’une nouvelle génération de leaders européens incarnera une ambition européenne qui s’appuiera sur les peuples, sur notre histoire et nos valeurs partagées, sur ce qu’on souhaite apporter au monde.

Ce continent a connu des siècles de guerre, mais aujourd’hui nous avons quelque chose au-dessus de nous qui nous réunit et que nous devons faire perdurer.

Dans quelle mesure ce livre est-il le fruit de votre expérience d’auditeur de l’IHEDN ?

Il est totalement le fruit de cette expérience. Je remercie l’IHEDN et mon employeur de m’avoir donné cette chance-là.

Le plus passionnant pour moi a été la diversité des points de vue. C’est notamment la proximité avec le monde militaire, moi qui ne viens pas de ce monde-là, et les discussions avec des gens passionnants. Pendant toute cette année à l’IHEDN, j’ai été frappé par l’implication, l’engagement et la clarté d’analyse des gens qui étaient autour de moi : conférenciers, auditeurs, sponsors (MEDEF, etc.). Mois après mois, une forme de cristallisation s’est effectuée, qui m’a donné des clés d’analyse.

J’avais mon bagage et mon vécu, mais mon expérience d’auditeur l’a structuré et m’a donné une méthode. Cette méthode prospective qui est propre au monde militaire, au monde stratégique et que l’IHEDN m’a appris à maîtriser, a mis mes compétences en mouvement, en les structurant et en les approfondissant. Je pense que « l’esprit de défense » qui est l’ADN de l’IHEDN, demande une implication dans le temps. Penser, c’est bien, mais agir, c’est mieux. On retrouve bien la devise de l’IHEDN : « Comprendre pour agir, se comprendre pour agir ensemble. »

Le fait d’écrire, c’est ma manière de contribuer à cet esprit de défense. Je suis très content que l’IHEDN ait été le révélateur et l’accélérateur de cette prise de conscience, qui se retrouve entièrement dans ce livre.