Au Venezuela, « le scénario est extrêmement incertain »

Publié le :

16 janvier 2026
Deux semaines après la capture de Nicolás Maduro, le chercheur Thomas Posado, spécialiste de la république bolivarienne et de Cuba, analyse le contexte et les conséquences possibles de l’opération ordonnée par Donald Trump, qui pourrait « aggraver les difficultés et nourrir les axes migratoires qu’il dénonce ».
Lundis de l'IHEDN : u Venezuela, « le scénario est extrêmement incertain »
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Maître de conférences à l’université de Rouen Normandie, membre de l’Équipe de recherche interdisciplinaire sur les aires culturelles (ÉRIAC), Thomas Posado analyse les cycles politiques marquant l’Amérique latine, des promesses des gouvernements progressistes aux différentes crises. Spécialiste du Venezuela et de Cuba, il s’intéresse aux relations entre pouvoir, syndicats et sociétés civiles.

Docteur en science politique de l’université Paris-8 avec sa thèse « Les reconfigurations du syndicalisme dans le Venezuela d’Hugo Chávez : une réincorporation ambiguë ? » en 2015, il a publié en 2023 « Venezuela : de la révolution à l’effondrement – Le syndicalisme comme prisme de la crise politique (1999-2021) » aux Presses universitaires du Midi.

Dans cet entretien avec l’IHEDN, il analyse la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, effectuée le 3 janvier à Caracas par la DEA, l’agence de lutte anti-drogue du Département de la Justice des États-Unis, et ses conséquences possibles pour le Venezuela et la région.

DANS QUELLE MESURE L’ÉTAT VÉNÉZUÉLIEN EST-IL LIÉ AU TRAFIC DE DROGUE ?

L’accusation de narcotrafic me semble infondée et disproportionnée. Il y a du trafic de drogue au Venezuela, c’est une certitude : le pays est frontalier du premier producteur de cocaïne au monde, la Colombie. Mais le transit vers le Venezuela est secondaire, de l’ordre de 8% de la production, et a plutôt décliné ces dernières années au profit de la route Pacifique, via l’Équateur.

Les motifs invoqués par Donald Trump sont assez largement fallacieux. Quand il dit vouloir « sauver des vies américaines », le Venezuela n’a rien à voir avec le fentanyl, la drogue de loin la plus meurtrière aux États-Unis. Il y a de la drogue au Venezuela, mais ce n’est pas une source de richesse majeure pour l’État.

MAIS LE GOUVERNEMENT SERAIT LIÉ AU GANG TREN DE ARAGUA ET AU CARTEL DES SOLEILS, ALORS QUE DEUX NEVEUX DE MADURO ONT ÉTÉ CONDAMNÉS POUR TRAFIC DE DROGUE AUX ÉTATS-UNIS…

Le Tren de Aragua est en effet une bande criminelle d’origine vénézuélienne, qui s’est disséminée au gré des migrations des Vénézuéliens, pour leur plus grand malheur : réseaux de passeurs, racket, prostitution forcée… Le trafic de drogue est l’une de leurs activités, mais parmi une vingtaine d’autres, ce n’est pas leur spécialité. Et leur lien avec le gouvernement Maduro n’est pas structurel. Certes, comme d’autres organisations criminelles, ils bénéficient de complicités au sein de l’État vénézuélien, mais les services de renseignement étatsuniens attestent qu’il n’y a pas de lien formel, de lien de commandement, entre le gouvernement et ce gang.

L’accusation de lien avec le cartel des Soleils trouve sa source dans l’implication de hauts fonctionnaires des services de sécurité dans le trafic de drogue, des soleils figurant sur les galons des généraux vénézuéliens. L’expression a été inventée par la presse vénézuélienne en 1993, à une époque où Maduro était chauffeur de bus à Caracas et Hugo Chávez pas encore au pouvoir. Mais ce terme, un stigmate populaire pour dénoncer la corruption de fonctionnaires par le narcotrafic, ne correspond pas à une organisation réelle. 

« L’ADMINISTRATION TRUMP PEUT LIBÉRER UN AMI POLITIQUE MALGRÉ LES PREUVES, ET EMPRISONNER UN ENNEMI POLITIQUE SANS PREUVE »

Oui, deux neveux de l’épouse de Nicolás Maduro, Cilia Flores, ont été condamnés pour liens avec le trafic de drogue. Des personnages éminents du chavisme aussi : Walid Makled, Hugo Carvajal… Mais de là à parler de système structurant l’État vénézuélien, c’est un pas qu’’aucun fait ne permet de franchir. Cette accusation de narcotrafic est largement instrumentalisée politiquement. L’accusation concernant le « cartel » des Soleils, classé comme organisation terroriste avant la capture de Maduro pour légitimer l’intervention militaire, a été supprimée par le Département américain de la Justice après cette capture.

On voit donc que l’appréciation du narcotrafic varie au gré des circonstances politiques. Un autre événement le montre : un mois avant la capture de Maduro, le président Trump a gracié Juan Orlando Hernández, l’ancien président du Honduras condamné à 45 ans de prison par la justice étatsunienne pour son rôle dans l’introduction de plus de 400 tonnes de cocaïne aux États-Unis. En matière de narcotrafic, l’administration Trump peut donc libérer un ami politique malgré les preuves, tout en emprisonnant un ennemi politique en l’absence de preuves.

LA VÉRITABLE RAISON DE LA CAPTURE DE MADURO SERAIT DONC LE PÉTROLE VÉNÉZUÉLIEN ?

Le pétrole me semble en effet un objectif plus crédible. Dans sa conférence de presse suivant la capture, Donald Trump a employé 7 fois le mot « pétrole », et aucune fois le mot « démocratie ». Quand les États-Unis ont envahi l’Irak en 2003, ils donnaient des justifications, le terrorisme, la démocratie… Trump n’est pas dans ce genre d’habillage, il dit ouvertement ce qui l’intéresse : le pétrole. 

Le Venezuela possède les premières réserves mondiales, autour de 300 milliards de barils prouvés. Ce pétrole est sous-exploité : de 2,3 millions de barils par jour jusqu’en 2015, on est passé à 0,3 million de barils/jour en 2020 avant de remonter autour d’1 million/jour ces derniers mois. Cela s’explique par le mauvais entretien des infrastructures, mais aussi par les sanctions édictées par Donald Trump pendant son premier mandat.

Selon le contexte politique et juridique que traversera le Venezuela pendant les prochains mois, la production tendra vers le plancher de 2020 ou le plafond de 2015, sous condition de lourds investissements.

Mais il ne faut pas se focaliser uniquement sur le pétrole : au-delà, il faut voir dans cette capture la volonté de Trump de restaurer l’Amérique latine comme arrière-cour des États-Unis. C’est le corollaire Trump à la doctrine Monroe, surnommé « doctrine Donroe », dont le but est d’évincer la Chine des marchés latino-américains. Or, le Venezuela était une destination de choix des fonds chinois, un partenaire commercial pour le pétrole, et un État faible. De plus, davantage que dans d’autres pays de la zone, chasser du pouvoir un dictateur illégitime comme Maduro peut plus facilement se défendre devant l’opinion publique étatsunienne.

COMBIEN DE TEMPS LES ÉTATS-UNIS VONT-ILS « DIRIGER » LE VENEZUELA, POUR REPRENDRE LE MOT DE DONALD TRUMP ?

Les États-Unis ne dirigent pas le Venezuela, même s’ils y ont une très grande influence et que le rapport de forces leur est beaucoup plus favorable aujourd’hui que sous Maduro, puisqu’ils ont désormais des moyens de pression assez nets sur la présidente par intérim Delcy Rodríguez.

Des bandes armées contrôlent toujours des parties du territoire. Pour réellement diriger le Venezuela, les États-Unis devraient donc envoyer des militaires sur place. Trump sait que ce serait coûteux en hommes et en argent, et que cela pourrait se transformer en bourbier comme l’ont été les interventions en Irak ou en Afghanistan.

Pour ce qui est de reconstruire l’industrie pétrolière, cela pourrait prendre dix ans. Mais cela semble difficile sans l’assentiment des Vénézuéliens, et très incertain. Ce risque, les entreprises étatsuniennes ne semblent pas prêtes à le prendre, et les dirigeants des majors pétrolières ont calmé les ardeurs de Donald Trump. Le PDG d’ExxonMobil, notamment, a demandé des conditions politiques et juridiques stables pour investir.

Donald Trump a donc des objectifs très ambitieux, mais peu de moyens de les mettre en œuvre.

QUE PEUT-ON ATTENDRE DE LA GOUVERNANCE DE DELCY RODRÍGUEZ ? UNE RUPTURE PAR RAPPORT AUX ANNÉES MADURO ?

Ses marges de manœuvre sont extrêmement réduites, et les contradictions dans ses actions devraient apparaître rapidement. Delcy Rodríguez est rompue à l’exercice du pouvoir : fille d’un guérillero assassiné par l’armée, elle a fait toute sa carrière politique sous Chavez puis Maduro à des postes clés, ministre des Relations extérieures, de l’Économie, puis des Hydrocarbures et vice-présidente exécutive.

Aucun élément dans sa trajectoire ne montre qu’elle puisse être favorable aux intérêts géopolitiques États-Unis, mais Donald Trump lui a explicitement promis de lui faire « pire » qu’à Maduro si elle ne lui obéissait pas… Entre sa trajectoire personnelle et ces menaces, il y a donc déjà une forte contradiction. D’autant plus forte qu’au sein de son pays, elle fait face à la fois à des demandes de libéralisation et à d’autres de continuité. Diosdado Cabello, le ministre de l’Intérieur, et celui de la Défense, Vladimir Padrino López, ont d’importants relais dans la sphère militaire, qui ne va pas se subordonner à Trump du jour au lendemain.

La guérilla colombienne ELN contrôle la partie frontalière du territoire côté vénézuélien. Ailleurs, c’est le cas de bandes armées (« colectivos ») avec qui le gouvernement s’entendait jusqu’ici. Le scénario est donc extrêmement incertain, entre un protectorat étatsunien ou, au contraire, une insubordination, une guerre civile, voire un coup d’État contre l’influence des États-Unis. Tout dépend de la manière dont les équilibres entre élites au pouvoir vont se recomposer. En tout état de cause, les perspectives ne sont pas très heureuses, et la politique de Trump risque d’aggraver les difficultés et de nourrir les axes migratoires qu’il dénonce.

La traduction de la volonté du président Trump de mettre un terme à cette trajectoire est assez clairement détaillée, comme nous l’avons montré dans la réponse précédente. Il le fera en s’ingérant dans la politique nationale des États européens. Cette situation est très préoccupante puisqu’elle coince l’Europe entre deux grandes puissances – les États-Unis et la Russie – qui la menacent.

Étant donné l’instabilité du président Trump et ses nombreuses volte-face, il pourrait décider de complètement retirer les troupes américaines du continent européen afin de faire pression pour obtenir ce qu’il veut. Il n’a pas hésité à priver l’Ukraine du renseignement étatsunien pour essayer de forcer le président Zelensky à faire des concessions. Il pourrait aussi décider de façon autoritaire de punir les Européens s’ils ne se plient pas à sa volonté.      

ET À CUBA, LE RÉGIME EST-IL « PRÊT À TOMBER » COMME L’A AFFIRMÉ DONALD TRUMP ?

Même si Trump a souvent des espérances maximalistes, elles ne sont pas forcément infondées dans ce cas. Avant même l’enlèvement de Maduro, l’économie allait déjà très mal, et l’approvisionnement énergétique est très dépendant du Venezuela. Le blocus maritime imposé par les États-Unis se durcit, avec la capture de 5 pétroliers chargés de brut vénézuélien depuis décembre. Or, tous les barils de pétrole qui n’arrivent pas à Cuba contribuent à affaiblir l’État, même si le Mexique vient d’annoncer son intention de rester un fournisseur important de l’île. Et le tourisme, autre ressource importante pour Cuba, n’a pas repris au niveau qui était le sien avant le Covid.

Cela dit, pour nuancer les propos de Donald Trump, Cuba a l’habitude de ces crises, ce pays vit en situation de crise économique depuis la chute de l’URSS au début des années 1990. Il manifeste donc une forme de résilience, une adaptation face à cela. Par ailleurs, c’est un État qui quadrille mieux sa société que le Venezuela – pour le meilleur, en assistance à la population, comme pour le pire, en matière de répression ciblée.

Si le blocus se poursuit, si les difficultés s’accroissent, le risque pourrait être celui d’un effondrement de l’État du type d’Haïti, avec des conséquences similaires en termes de migrations et de criminalité.