Beaumarchais, La Fayette, Rochambeau, Suffren… Ces Français qui ont libéré l’Amérique

Publié le :

28 septembre 2026
Le 28 septembre 1781 débutait la bataille de Yorktown, prélude à la défaite britannique dans la guerre d’indépendance des États-Unis. Retour sur quatre figures parmi les milliers de Français engagés aux côtés des Américains : un appui sans lequel ces derniers n'auraient pu gagner leur souveraineté si tôt, selon l'historienne Iris de Rode.
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Il y a deux siècles et demi, quand les États-Unis d’Amérique proclament leur indépendance de la Grande-Bretagne le 4 juillet 1776, celle-ci est loin d’être gagnée. Le rapport de force est largement en faveur du royaume de George III, première puissance mondiale militaire et navale de l’époque. Face à une armée professionnelle aguerrie, soutenue par une marine omnipotente et des mercenaires de principautés germaniques, les insurgés américains disposent d’une milice improvisée, manquant cruellement d’armes, de munitions, de formation militaire régulière et d’un financement stable.

Cependant, les Américains bénéficient d’avantages stratégiques : ils combattent sur leur propre territoire, immense et difficile à contrôler, pour une cause existentielle qui mobilise une grande partie de la population, tandis que les Britanniques subissent des lignes d’approvisionnement transatlantiques extrêmement vulnérables et un coût logistique colossal.

Le royaume de France, grand rival de celui de Grande-Bretagne, lui a cédé le tiers du continent nord-américain, la « Nouvelle-France », en perdant la Guerre de Sept Ans, en 1763. Depuis, Versailles surveille attentivement les soubresauts que subit son ennemi outre-Atlantique : dès 1764, le duc de Choiseul, principal ministre de Louis XV, envoie des agents sur place.

La guerre d’indépendance débute en 1775, avec déjà des Français aux côtés des insurgés. « Par des initiatives privées, de jeunes officiers, ingénieurs, cartographes qui avaient besoin d’avancer dans leur carrière se rendent en Amérique, et apportent leur expertise », indique Iris de Rode, spécialiste de l’engagement français dans la guerre d’indépendance des États-Unis.

Environ 20 000 Français ont combattu sur les différents théâtres de ce conflit

Cette historienne néerlandaise, actuellement Thomas Jay McCahill III Fellow à l’American Revolution Institute de la Society of the Cincinnati, à Washington, a soutenu à l’université Paris 8 une thèse sur l’un de ces officiers, François-Jean de Chastellux (le livre qui en est tiré a reçu le prix Guizot de l’Académie française).

Au début de l’insurrection, Louis XVI, qui a succédé à son grand-père en 1774, ne veut surtout pas impliquer ouvertement la France. Son engagement deviendra officiel en 1778 et, jusqu’à la signature du traité de Paris qui entérine la défaite britannique le 3 septembre 1783, environ 20 000 Français auront combattu sur les différents théâtres de ce conflit. Un soutien largement décisif, selon Iris de Rode :

« Sans l’alliance avec la France, les Américains n’auraient probablement pas pu vaincre les Britanniques dans les années 1780. Ils auraient peut-être fini par obtenir leur indépendance, mais beaucoup plus tard et dans des circonstances très différentes. »

Parmi les premiers Français impliqués clandestinement au commencement du conflit, on trouve un homme beaucoup plus célèbre comme dramaturge : Beaumarchais.

Beaumarchais, le marchand d’armes

Dès 1776, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1732-1799) joue un rôle d’intermédiaire secret entre la France et les insurgés américains en créant une société fictive, Roderigue Hortalez et Cie. Grâce aux fonds avancés secrètement par la France et l’Espagne (1 million de livres de chaque royaume, soit approximativement 20 millions d’euros actuels au total), il parvient à armer et ravitailler massivement l’armée continentale de George Washington. « Les Anglais sont bien sûr au courant, mais ils ne veulent pas d’un conflit déclaré qui ouvrirait en plus un front avec la France », indique Iris de Rode.

Selon l’historienne, le rôle du père de Figaro a été crucial :

« Beaumarchais est la grande figure de ces expéditions d’armes et de munitions. Il rend le processus plus organisé, il envoie des dizaines de navires traverser l’Atlantique, directement vers l’Amérique ou via les Antilles françaises. Sans cela, les insurgés n’auraient pas pu livrer les premières batailles, comme leur victoire décisive à Saratoga en 1777. »

Dans les cales de ces navires marchands, Beaumarchais convoie des dizaines de milliers de fusils, des canons, des munitions, des uniformes et du matériel militaire indispensable aux Américains.

Au-delà de son soutien logistique, Beaumarchais tient un rôle politique majeur. « Avec le comte de Vergennes, secrétaire d’État des Affaires étrangères de Louis XVI, il est instrumental dans la conviction du roi de s’engager derrière les insurgés, notamment en écrivant un rapport circonstancié », explique Iris de Rode. Le grand rôle du dramaturge sera officiellement reconnu par un hommage du Congrès américain, mais ses héritiers ne recouvreront qu’une faible part des sommes qu’il a engagées dans ce combat.

Beaumarchais a donc directement contribué à transformer une rébellion locale en une véritable menace pour la puissance britannique. D’autant que l’écrivain des Lumières est aussi l’un des principaux artisans de l’engagement des volontaires européens aux côtés des insurgés au début de la guerre. C’est lui qui facilite le départ de figures majeures vers le Nouveau Monde, à commencer par le jeune marquis de La Fayette, qu’il aide à s’équiper et à traverser l’Atlantique. 

La Fayette, le go-between

Gilbert du Motier, marquis de La Fayette (1757-1834), est resté dans les mémoires françaises pour ses actions d’aristocrate éclairé pendant deux révolutions, celles de 1789 et 1830. Aux États-Unis, le « héros des deux mondes » demeure la principale figure étrangère de l’indépendance du pays.

Tôt orphelin, à la tête d’une immense fortune dès l’âge de 12 ans, il épouse à 16 ans Adrienne de Noailles, d’une famille encore plus riche et, surtout, très en cour à Versailles. Ces qualités et son enthousiasme pour la cause des insurgés n’échappent pas à l’agent américain en Europe Silas Deane, qu’il rencontre à Paris fin 1776, raconte Iris de Rode :

« La Fayette a de l’argent, des relations et en plus, il refuse d’être payé pour son service dans l’armée américaine. Deane lui promet le grade de major general ; le Congrès le lui accordera après son arrivée en Amérique, alors qu’il n’a que 19 ans. »

Le téméraire adolescent débarque en Amérique en juin 1777, mais malgré une lettre de recommandation de Benjamin Franklin, autre diplomate américain en poste à Paris, le Congrès est excédé par l’afflux d’officiers étrangers auxquels Deane a promis des grades élevés. Sa rencontre avec le commandant en chef de l’armée continentale, George Washington, est décisive, indique Iris de Rode :

« Washington reconnaît rapidement son potentiel. Dès que La Fayette commence à se battre, il démontre sa bravoure et son talent. Une profonde relation d’affection et de confiance se développe entre les deux hommes. »

Le jeune général français, qui a très vite appris l’anglais, commande des troupes américaines pendant deux ans. Après l’échec franco-américain de Newport en 1778, La Fayette obtient un congé et rentre en France début 1779 pour défendre la cause américaine à Versailles. À la fin de l’année, son épouse donne naissance à leur seul fils, qu’ils prénomment Georges Washington.

Aux États-Unis, des centaines de voies, villes ou comtés nommés Lafayette

Le marquis retourne aux États-Unis en 1780, livrant de nouvelles batailles et dépensant beaucoup d’argent pour financer ses troupes. Ses actions militaires sont audacieuses, il devient populaire auprès des Américains, manque d’être capturé sur ordre d’un des principaux généraux britanniques, Charles Cornwallis. Et lors du siège de Yorktown, son rôle au côté de Washington est important dans la victoire, obtenue le 19 octobre 1781.

En 1784-85 puis dans les années 1820, il effectuera des tournées triomphales à travers le pays, où des centaines de voies, villes ou comtés portent aujourd’hui son nom, en plus de sous-marins ou de navires de guerre (toujours « Lafayette » en un seul mot). Pourquoi une telle postérité outre-Atlantique ? Outre ses actions diplomatiques et militaires, Iris de Rode relève que La Fayette excellait en « faire-savoir » :

« La Fayette était remarquablement doué pour communiquer et entretenir son image des deux côtés de l’Atlantique. Mais cette popularité reposait aussi sur un engagement très réel : sa bravoure au combat, les sommes considérables qu’il consacra à la cause américaine, son rôle militaire et diplomatique et sa proximité exceptionnelle avec George Washington contribuèrent à faire de lui le Français le plus durablement associé à l’indépendance américaine. »

Un autre héros français, plus brillant militaire que La Fayette, jouit aussi d’une grande postérité en Amérique, alors qu’il est quasi oublié aujourd’hui en France : le maréchal de Rochambeau.

Rochambeau, le stratège

Après l’alliance franco-américaine de 1778, le principal commandant naval français envoyé dans les eaux américaines est le vice-amiral Charles-Henri d’Estaing. Mais ses échecs militaires et les tensions provoquées notamment par l’expédition de Newport commencent à fragiliser l’alliance et à alimenter le mécontentement américain. « De plus, George Washington ne pouvait pas donner d’ordres à d’Estaing », précise Iris de Rode. « La Fayette lui suggère alors qu’il faudrait un Français, militaire compétent, capable de comprendre les Américains, et de caractère modeste. »

Le choix de Louis XVI se porte sur Jean-Baptiste-Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau (1725-1807). Excellent commandant, fin connaisseur des aspects techniques de la guerre, il débarque à Newport le 11 juillet 1780, avec « 32 navires de transport escortés par 7 vaisseaux de ligne, 2 frégates et 2 bâtiments de guerre plus petits, transportant environ 5 500 à 5 800 soldats », précise Iris de Rode.

Son arrivée est décisive : « Avec Rochambeau, qui a reçu l’ordre de servir sous l’autorité de Washington tout en conservant le commandement de l’armée française, les deux armées apprennent progressivement à opérer ensemble », poursuit l’historienne. Le commandant en chef américain mesure vite l’expertise du général français, qui s’est distingué sur les champs de bataille européens depuis 1742.

Iris de Rode : « Sans Rochambeau, je ne sais pas si les Américains auraient pu gagner »

Ainsi, Rochambeau pousse Washington à renoncer à une manœuvre qui aurait pu s’avérer désastreuse pour les insurgés, relate l’historienne :

« Il effectue tout un travail diplomatique pour convaincre Washington de ne pas attaquer New York. Manhattan est alors une formidable place forte britannique, protégée par un vaste système de fortifications et une importante garnison. »

Lorsque l’amiral de Grasse, à la tête d’une grande escadre française, annonce qu’il conduira sa flotte dans la baie de la Chesapeake, Rochambeau contribue de manière décisive à pousser Washington à abandonner New York et à porter l’armée alliée vers la Virginie, où Cornwallis vient d’établir une base fortifiée à Yorktown.

Lord Cornwallis capitule le 19 octobre 1781. « Sans Rochambeau, je ne sais pas si les Américains auraient pu gagner », commente Iris de Rode. « L’expérience considérable du général français et de ses officiers dans la guerre de siège européenne s’est avérée décisive face aux Britanniques. »

Voilà pourquoi Rochambeau, qui sera nommé maréchal de France en 1791, reste honoré aux États-Unis, avec notamment des navires de guerre, un grand pont à Washington et une route commémorative de 1000 kilomètres nommée Washington–Rochambeau Revolutionary Route. Sa statue trône, non loin de celle de La Fayette, dans Lafayette Square, un parc situé face à la Maison Blanche. En France, pour le grand public contemporain, le nom de Rochambeau évoque surtout une marque de produits d’épicerie.

Après Yorktown, la Grande-Bretagne est « terriblement humiliée », indique Iris de Rode :

« Son grand général, lord Cornwallis, est vaincu. Et politiquement, les Anglais se disent que le risque de perdre leurs autres colonies est de plus en plus grand, avec d’abord l’« alliance Bourbon » de 1779 entre la France et l’Espagne, et maintenant cette désastreuse défaite. »

Car l’action française dans cette guerre d’indépendance ne s’est pas cantonnée au continent américain : des batailles ont aussi eu lieu dans les Caraïbes, au large de l’Afrique et en Inde, où le bailli de Suffren s’est particulièrement illustré.

Suffren, le marin des deux océans

Derrière le médiocre amiral d’Estaing, de nombreux officiers de marine français se sont distingués durant la guerre d’indépendance des États-Unis, dans ce sous-conflit que les historiens appellent la guerre navale franco-britannique (1778-1783).

Le plus célébré d’entre eux, l’amiral de Grasse, remporte la bataille décisive de la Chesapeake en septembre 1781 avant d’être disgracié après sa lourde défaite aux Saintes, en Guadeloupe, en avril 1782. Citons aussi les amiraux de Guichen, de Vaudreuil, de Ternay, de Latouche-Tréville et La Motte-Picquet, ou les futurs explorateurs La Pérouse, Tromelin et d’Entrecasteaux.

Parmi ces brillants marins, Pierre André de Suffren de Saint-Tropez (1729-1788), vice-amiral plus connu comme « le bailli de Suffren », s’est illustré en transposant avec succès le conflit sur des théâtres d’opérations extérieurs. Pour Iris de Rode, « Suffren incarne le côté « guerre globale » de ce conflit, cette longue guerre navale entre l’empire britannique et l’empire français avec ses alliés, les Espagnols et les Hollandais ».

Pour les Anglais, Suffren est « l’Amiral Satan »

Suffren sert d’abord de 1778 à 1780 en Amérique et dans les Caraïbes sous les ordres de d’Estaing, qu’il ne se prive pas de critiquer. En 1781, il est nommé à la tête de l’escadre française envoyée pour contrer la Royal Navy dans l’océan Indien. Le 16 avril, il livre à Porto Praya, au Cap-Vert, un combat tactiquement indécis mais qui lui permet d’obtenir un avantage stratégique important dans sa course vers l’océan Indien. Arrivé aux Indes, il se distingue ensuite par une série de combats audacieux et acharnés, notamment cinq batailles homériques contre l’amiral britannique Edward Hughes entre 1782 et 1783.

Par cette campagne agressive, Suffren parvient à neutraliser la suprématie navale britannique dans l’océan Indien, à protéger les intérêts et les alliés de la France dans la région (les Provinces-Unies – actuels Pays-Bas – ou le sultanat de Mysore) et à fixer des forces ennemies considérables loin du théâtre nord-américain.

En dispersant l’effort de guerre britannique et en maintenant la pression jusqu’aux derniers mois du conflit, la campagne de Suffren pèse sur le rapport de force global au moment des négociations de paix. Ce qui suscite ce commentaire d’Iris de Rode :

« Ce n’est pas Rochambeau qui remporte la dernière grande bataille de la guerre d’indépendance américaine à Yorktown, c’est Suffren, en Inde, avec sa victoire stratégique à la troisième bataille de Gondelour, le 20 juin 1783. »

Contrairement à De Grasse dont le bilan dans ce conflit est sans doute supérieur, Suffren est sorti invaincu de la guerre d’indépendance des États-Unis. Côté britannique, il reste dans l’Histoire sous un terrible surnom : l’Amiral Satan.