Elsa Vidal : « Dans les élites russes, le parti du silence est majoritaire »

Publié le :

11 mai 2026
Un quart de siècle après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, que pensent les Russes de sa gouvernance, de l’état de leur pays, de la guerre en Ukraine ? Derrière la communication officielle du Kremlin et les clichés courants en Occident, la spécialiste de l’ex-URSS Elsa Vidal répond à cette question dans un essai rigoureux et très documenté. Entretien.
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Actuellement éditorialiste en politique internationale à BFM, Elsa Vidal a auparavant été rédactrice en chef de la rédaction en langue russe de Radio France Internationale, directrice du bureau Europe et Asie centrale de Reporters sans frontières, chef de mission pour Médecins du Monde en Russie ou directrice d’Oxfam dans ce pays, notamment.

Formée à l’Inalco, à Sciences Po, à l’Université Keio (Japon) et à l’Université en sciences Sociales de Russie (RGGU) à Moscou, où elle sera ensuite assistante de recherche, elle a, dès 1990, séjourné et vécu à plusieurs reprises en Fédération de Russie, dont trois ans en Tchétchénie.

Dans son essai « Que pensent les Russes ? », paru en février chez Gallimard dans la collection « En attendant le réel », Elsa Vidal détricote avec rigueur, en s’appuyant sur de nombreux entretiens et références, les idées reçues sur la Russie en vigueur en Europe occidentale. Elle rappelle que « se côtoient plusieurs Russies, slaves ou non slaves, des villes ou des campagnes, et bien plus proches de nous du point de vue des mœurs que les positions des dirigeants russes ne le laissent supposer ».

De fait, la Fédération de Russie rassemble aujourd’hui 146 millions d’habitants répartis en 89 entités administratives (dont 5 ukrainiennes occupées) et plus de 190 groupes nationaux pratiquant 25 langues officielles – sur un total de 277 idiomes toujours parlés. Prise dans son ensemble, selon elle, « la société russe, à bien des égards une société industria­lisée, sécularisée, individualiste, ressemble plus à la nôtre qu’à la version mythifiée de la Rus traditionnelle, promue et vantée par les autorités ».

À L’HEURE ACTUELLE, LA GUERRE EN UKRAINE SEMBLE SUSCITER DANS LA SOCIÉTÉ RUSSE PLUS DE LASSITUDE QUE D’OPPOSITION. AVEC LE TEMPS, CETTE LASSITUDE PEUT-ELLE BASCULER EN OPPOSITION ?

Cela me semble possible à la condition que la guerre fasse de nouveau irruption dans le quotidien d’une majorité de Russes, en le perturbant au niveau d’un grand nombre de foyers, comme l’annonce de la mobilisation partielle de septembre 2022 a pu le faire.

À ce titre, les coupures d’internet pratiquées de plus en plus fréquemment par les services de sécurité russes, en toute autonomie comme ils en ont désormais la possibilité, sont susceptibles de cristalliser une opposition – si ce n’est à la guerre elle-même, au moins à ses conséquences pour la population. Les autorités se sont par le passé heurtées à des mobilisations de ce type, c’est-à-dire sur une base socio-économique. En 2018 par exemple, sur la question de la réforme de l’âge de départ à la retraite des femmes, le gouvernement a dû faire marche arrière, et le Président Poutine a lui-même pris ses distances avec le projet de loi, afin que sa popularité ne soit pas affectée par la protestation.  

Les questions sociales sont celles pour lesquelles les citoyens de la Fédération se sentent les plus légitimes à se mobiliser, et ils le font. C’est pourquoi il y a un véritable risque à tenter d’imposer des coupures d’internet à la population. A fortiori dans un pays où la vie digitale et les services numériques sont extrêmement développés pour les aspects les plus quotidiens, mais aussi pour les relations avec les administrations, les autorités, la vie de famille…

POUR LE CITOYEN RUSSE, COMMENT SE TRADUIT LA DIVISION ENTRE PAROLE PUBLIQUE ET PAROLE PRIVÉE, NOTAMMENT À PROPOS DE LA GUERRE EN UKRAINE ?

Si vous avez grandi et vécu en France – ou dans une autre démocratie – le plus clair de votre vie d’adulte, vous avez pu faire l’expérience d’une parole libre de conséquences pour votre sécurité. Les propos que vous tenez dans votre chambre à coucher, à la table dominicale, dans le métro, au travail ou même sur un plateau télévisé ne sont pas susceptibles de vous faire perdre votre travail ou, plus grave encore, de vous jeter en prison.  

Il en est tout autrement des habitants de la Fédération de Russie. Tout particulièrement depuis que les autorités se sont dotées d’un arsenal répressif à leur main pour écraser les citoyens qui ont protesté contre le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. On doit à ce titre rappeler que plus de 20 000 personnes ont été réprimées pour avoir exprimé des opinions hostiles à la guerre, selon l’organisation OVD Infos. Certaines ont été interpellées pour s’être postées dans la rue avec une feuille banche en guise de pancarte, une feuille sans slogan !

VOUS DÉCRIVEZ LES « SOLIDARITÉS EN RÉSEAU » QUI MAILLENT LA SOCIÉTÉ RUSSE. L’OPPOSITION À LA GUERRE POURRAIT-ELLE EN BÉNÉFICIER ?

Oui et elle en bénéficie d’ailleurs déjà, mais ce type d’actions de solidarité ne saurait se muer en mobilisation massive en vue d’un arrêt de la guerre ou d’un changement de régime. Les solidarités en réseau que j’évoque sont mues par une affinité de valeurs, un rejet du monde bureaucratique et institutionnalisé – même celui des ONG, lui aussi suspecté de n’être qu’un instrument de carrière pour leurs fondateurs – et une focalisation sur les êtres humains pris dans des situations tragiques.

C’est presque un monde souterrain, parallèle à celui du monde dit politique, qui se pose en alternative à celui-ci. La chose politique, institutionnelle, est profondément dévalorisée, après plusieurs décennies d’un pouvoir soviétique revendiquant faire le bonheur de l’humanité à coup de crimes et de répression de masse. Les chaines de solidarité se construisent donc à un niveau infra et ne prennent pas la forme de parti avec un programme pour le futur de la nation tout entière.

VOUS DITES QUE LE PERSONNEL POLITIQUE EST TRÈS CONSCIENT DU FOSSÉ QUI SÉPARE LA RUSSIE OFFICIELLE DU PAYS RÉEL. DANS QUELLE MESURE LE KREMLIN DOIT-IL TENIR COMPTE DE L’OPINION PUBLIQUE ?

Ce sont ses erreurs qui rappellent au personnel politique que le « pays de papier », créé et dépeint à grand renfort de rapports, conférences et médias d’État, n’a que peu en commun avec le « pays réel ». Ce dernier est, pour compliquer une situation déjà sensible, extrêmement divers (la Russie compte plus de 190 groupes nationaux, on y pratique plusieurs langues, etc.).  

Par exemple, l’administration présidentielle n’avait pas anticipé le rejet profond que la mobilisation partielle de septembre 2022 engendrerait dans la population. Plusieurs centaines de milliers de jeunes Russes ont quitté le pays en réaction à son annonce, et la requête la plus fréquente sur internet a alors été « comment se casser le bras chez soi ? ». Mais cette alarme a ravivé la vigilance des services de la présidence.

C’est d’ailleurs l’administration présidentielle qui commande le plus de sondages et enquêtes d’opinion dans le pays : plus de 400 par an en moyenne. Ce qui témoigne, selon moi, de deux choses : d’abord du besoin de connaître l’état des opinions dans la Fédération pour adapter l’action politique, et ensuite d’une intranquillité des autorités. Le tout procède d’une vision de la politique pessimiste et d’une vision du pouvoir loin de la toute-puissance. D’où la recherche privilégiée d’un consentement. Pour cela, il faut connaître les attentes, les besoins fondamentaux, de même que les craintes fondamentales des administrés. Pas pour servir la population, mais pour « savoir jusqu’où aller trop loin ».

QUELLES CONSÉQUENCES POUR LE RÉGIME POURRAIT AVOIR LA RÉCENTE INTERDICTION DE TELEGRAM ET DES VPN ?

Nous l’évoquions au début de cette interview : c’est, avec la hausse des prix à la consommation – et notamment de celui du concombre, ce bien de consommation plus que courante –, le risque principal qui pèse sur le régime et sa politique d’économie de guerre.

Retirer aux Russes cette possibilité de vivre leur vie en citoyens du monde développé et connecté, les livrer à l’arbitraire de décisions des services de sécurité dont l’impact fait intrusion dans l’organisation quotidienne de chaque journée, est certainement un péril majeur. J’aurais tendance à dire que si cette politique est poursuivie, alors une répression plus lourde encore en résultera. Peut-être même la décision en a-t-elle déjà été prise, ou est-ce un souhait pour des institutions comme le FSB [NDLR : le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie, en charge de la sécurité intérieure].

Le FSB est le principal bénéficiaire de cette guerre, dans le sens où il a considérablement accru son pouvoir et son influence dans le champ politique, mais aussi dans le domaine économique. En août 2025, Dmitri Kozak, alors conseiller diplomatique de Vladimir Poutine, a d’ailleurs sollicité le Président russe pour que celui-ci lui confie le rôle de défenseur des droits des entrepreneurs.

Ceux-ci se plaignent des raids dont ils sont victimes de la part du FSB qui, avec la complicité des autorités locales, se livre à des razzias sur les entreprises florissantes de l’économie de guerre. En vain. Le Président a pris le parti du FSB contre son collaborateur, qu’il a libéré de ses fonctions par décret présidentiel.

CONCERNANT LES ÉLITES AU POUVOIR ET LEURS ENFANTS, VOUS ÉVOQUEZ UN « DOUBLE STANDARD PATRIOTIQUE », UNE « FASCINATION-RÉPULSION » POUR L’OCCIDENT. EST-CE AUSSI LE CAS POUR VLADIMIR POUTINE ET SON ENTOURAGE ?

Il est difficile de répondre clairement en ce qui concerne Vladimir Poutine, mais la question est plus simple pour son entourage. Je crois avant tout que la position des élites n’est pas idéologique, mais dictée ou influencée par des logiques de cour. Il faut se rendre compte que les élites russes s’inséraient pleinement dans un mode de vie globalisé.

Elles possèdent des pieds à terre à l’étranger, scolarisent leurs enfants dans les meilleurs établissements américains ou européens (comme c’est le cas pour la fille du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, ou celle du vice-président de la Douma d’État Piotr Tolstoï, etc.), elles passaient leurs vacances hors de Russie…

À l’exception d’une poignée d’hommes, la guerre n’a le soutien de personne parmi les 200 familles qui dirigent la Russie, et toutes seraient prêtes à reprendre les relations avec l’Occident dès demain si elle venait à s’arrêter. Elles n’ont jamais voulu cette guerre, même si rarissimes sont ceux qui parmi les cercles dirigeants ont pris la parole en ce sens et ouvertement contre la guerre : un oligarque, un banquier, un chef des services secrets et Dmitri Kozak. Le parti du silence, qui n’en pense pas moins, est majoritaire.

« LA FIXATION SUR LA RELATION AVEC L’OCCIDENT EST UN LEURRE UTILE À PLUS D’UN TITRE POUR LES AUTORITÉS RUSSES »

Mais si on revient à cette fascination-répulsion pour l’Occident que vous évoquez, elle est assez structurante. Je ne sais pas si Vladimir Poutine y adhère ou l’éprouve personnellement, mais il sait en revanche que mobiliser ce sentiment est une arme puissante. Car dans ce lien Russie-Occident, les deux termes sont placés en miroir dans une rivalité entre égaux qui permet de faire revivre l’imaginaire de la puissance soviétique.

Cette puissance, associée à la Russie et non à l’ensemble des États anciennement soviétiques – dans un tour de passe-passe historique –, positionne de facto Moscou en alter ego de Washington, dans un condominium mondial. Ce qui a pour corollaire non négligeable de dissimuler le fait que la Russie est une puissance régionale, désormais dans l’ombre de la Chine.

L’enfermement dans la posture de défiance vis-à-vis de l’Occident, une défiance dans laquelle la Russie est toujours victime et non agresseur, permet aussi de canaliser les attentions des citoyens loin de ce que craignent les cercles dirigeants russes, à savoir la possibilité pour la Russie d’être gouvernée démocratiquement. Ce dont l’Ukraine, présentée comme un pays frère, fait la démonstration.

Or, si une Ukraine démocratique et libérée de l’influence de Moscou pouvait exister, cela signifierait presque automatiquement que les Russes eux aussi peuvent connaître une destinée démocratique. Ce que craint par-dessus tout le pouvoir russe. La fixation sur la relation avec l’Occident est donc un leurre, utile à plus d’un titre pour les autorités russes.