Épisode 3 : la société française

Publié le :

14 août 2026
Dans ce troisième épisode de notre série estivale, deux intellectuels originaux du XXe siècle livrent leur analyse sur des aspects du pays à leur époque, la fin des années De Gaulle : la journaliste Françoise Giroud décortique le secteur de la presse écrite, et le philosophe Jacques Ellul brosse un portrait décapant de la jeunesse française, des blousons noirs aux minets ou aux hippies.

Françoise Giroud, « Le rôle de la presse écrite », le 15 février 1969

Archives nationales de France, cote 20100024/59

Léa France Gourdji, dite Françoise Giroud (1916-2003) est une figure centrale du journalisme, de la littérature et de la vie politique française du XXe siècle. Après des débuts dans le cinéma, elle co-fonde l’hebdomadaire L’Express en 1953 avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, marquant le paysage médiatique par son ton incisif et sa modernisation des codes éditoriaux.

Son influence s’étend également à la sphère gouvernementale, où elle devient en 1974 la première secrétaire d’État à la Condition féminine sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Femme de lettres prolifique, elle a publié de nombreux ouvrages, dont des biographies remarquées, laissant le souvenir d’une intellectuelle libre, exigeante et farouchement indépendante.

Ce 15 février 1969, l’IHEDN l’a invitée à s’exprimer sur le rôle de la presse écrite. Dans ce discours dont la copie archivée est corrigée de sa main, elle estime que loin de disparaître face au développement de la radio et de la télévision, la presse écrite conserve une fonction essentielle de « confirmation » et de clarification, car « ce qui ne transite pas par la matière imprimée reste toujours assez vague, flou, incertain ». Giroud souligne ainsi que là où la radio « alerte », le journal permet au lecteur de s’assurer qu’il a bien compris les informations.

La journaliste distingue trois services principaux rendus par la presse écrite : les services pratiques, la mise en ordre des connaissances — particulièrement à travers la presse technique et spécialisée — et l’intégration sociale. Elle explique que lire un journal est un acte d’engagement : « acheter un journal déterminé c’est accomplir un acte d’intégration sociale à un groupe déterminé ». Plus encore, elle définit le journal comme un « instrument de liberté individuelle » et un puissant « révélateur » d’opinions existantes.

Face aux défis économiques, Françoise Giroud insiste sur la nécessité de concevoir la presse comme une véritable industrie, capable de conjuguer la plume de « journalistes authentiques » avec les exigences de la « gestion industrielle ». Elle souligne la fragilité structurelle de ce secteur, très vulnérable aux grèves et dépendant fortement de la publicité, ce qui impose une grande rigueur de gestion pour garantir son indépendance et sa pérennité en tant que « service public ». Son évocation de Sylvain Floirat, magnat de la presse de l’époque, résonne avec les débats contemporains sur les grands propriétaires de médias.

En conclusion, elle appelle à une professionnalisation accrue des journalistes, formés à la « discipline de l’information » et dotés d’une solide culture économique. Elle rejette l’idée d’une presse menacée par nature, affirmant que son avenir dépend de sa capacité à répondre aux exigences d’un pays moderne. Elle rappelle enfin, en citant l’exemple du Printemps de Prague de 1968, que la liberté de la presse est au cœur des aspirations démocratiques, car elle reste la condition indispensable à l’abolition de la censure :

« Dans les pays totalitaires, on a bien compris qu’on ne peut pas empêcher les gens de penser, mais on peut empêcher les citoyens de savoir, et en particulier on peut les empêcher de savoir que d’autres pensent ou réagissent comme eux. » 

Jacques Ellul, « La jeunesse et la société française », le 27 avril 1970

Archives nationales de France, cote 20100024/63

Figure intellectuelle majeure du XXe siècle, Jacques Ellul (1912-1994), à la fois philosophe, juriste, sociologue, historien et théologien, était un inclassable – le qualificatif le plus courant pour le désigner étant celui d’« anarchiste chrétien ».

Professeur à l’université de Bordeaux et à l’Institut d’études politiques, il a développé une pensée transdisciplinaire centrée sur la critique de la technique, qu’il considérait comme le moteur aliénant des sociétés modernes, occidentales comme orientales. Son œuvre explore comment la technologie impose une rationalité exclusive, menaçant la liberté humaine et transformant profondément les structures politiques et sociales.

Parallèlement à son parcours académique, Jacques Ellul fut un théologien protestant influent, un résistant dès 1940, et a été honoré en 2001 du titre de Juste parmi les nations. Son héritage intellectuel, caractérisé par une capacité visionnaire à anticiper les dérives technologiques, continue d’influencer les débats contemporains sur la place de l’homme face aux nouvelles technologies et à la société de consommation.

Invité ce 27 avril 1970 à s’exprimer sur « la jeunesse et la société française » devant les auditeurs de l’IHEDN, il choisit de se restreindre à deux groupes, « les jeunes inadaptés » et les étudiants, car il les connaît « bien expérimentalement » : en tant qu’universitaire pour les seconds, et en tant que président d’un « club de prévention en milieu libre » pour les premiers.

Pour Ellul, cette inadaptation d’une partie de la jeunesse ne doit pas être pensée négativement, mais comme un symptôme révélateur des maux profonds de la société. Il distingue plusieurs couches d’« inadaptés » depuis la fin des années 1950, en commençant par les « blousons noirs » (1958-1963). Caractérisés par une « personnalité dure », ils constituaient des bandes organisées, souvent violentes, cherchant dans le risque une forme d’affirmation. Cette catégorie a cédé la place, vers 1964, à celle des « cheveux longs », que l’auteur qualifie de « personnalités liquides » subissant toutes les influences.

« ILS VEULENT TOUT, TOUT DE SUITE »

Une troisième catégorie apparaît vers 1967-1968 : le « minet ». Contrairement aux précédents, ce dernier est « soigné », « bien habillé » et « poli », mais s’inscrit dans une délinquance de l’adaptation. Enfin, Ellul note l’émergence plus récente des « hippies », qui se distinguent par une volonté de vivre radicalement en marge de la société, tout en étant porteurs d’un « certain idéal moral ou même spirituel ».

Ces jeunes inadaptés l’ont parfois surpris, à l’instar du « cas le plus baroque de dévouement » qu’il a pu observer chez un garçon « dont on ne savait pas quoi faire » : ayant découvert que des tombes de soldats de la Première Guerre mondiale étaient abandonnées, il était bouleversé. Avec « trente de ces inadaptés », ils ont organisé une « surboum » pour récolter des fonds afin d’entretenir les sépultures.

Concernant les étudiants, Ellul souligne que, malgré leurs facilités matérielles, ils sont profondément « malheureux » et « mal à l’aise » culturellement et psychologiquement. Ils souffrent d’un manque de modèles vivants et de certitudes, ce qui les conduit à un « état de désespoir latent » et à une contestation radicale. Contrairement aux autres inadaptés, les étudiants se caractérisent par une forte politisation, souvent à gauche, en quête d’une doctrine capable de changer un monde qu’ils perçoivent comme « épouvantablement rationnel ».

Leur rapport au temps est crucial pour comprendre leur malaise : ils « veulent tout, tout de suite » car ils partagent « le sentiment terrible qu’il n’y aura pas de demain ». Dans cette analyse livrée deux ans après Mai 68, Jacques Ellul estime aussi que « les parents peuvent assez peu de choses parce que le conditionnement des enfants s’effectue par le milieu global de la société dans laquelle ils se trouvent ». Pour lui, c’est une évidence :

« Les jeunes demandent une certaine autorité et il faut que l’adulte existe à leurs yeux, c’est ce qui peut leur permettre de se développer eux-mêmes. »

Prochain épisode de notre série « La plume et le bouclier » la semaine prochaine : «Avant le « Sud global » ».

L’IHEDN remercie la Mission des archives auprès des services du Premier ministre pour avoir facilité l’accès à ces conférences.