Épisode 4 : avant le « Sud global »

Publié le :

23 août 2026
Dans ce dernier épisode de notre série estivale, trois figures intellectuelles majeures du XXe siècle analysent des dimensions de ce qu’on appelait à l’époque le « tiers-monde » : le créateur de cette expression, le démographe Alfred Sauvy, l’homme d’État sénégalais Léopold Sédar Senghor, et l’historien Fernand Braudel.

Léopold Sédar Senghor, « L’âme noire », le 19 mars 1960

Archives nationales de France, cote 20100024/36

Figure emblématique du XXe siècle, le poète, écrivain et homme d’État sénégalais Léopold Sédar Senghor (1906-2001) a été l’un des principaux représentants du mouvement littéraire de la « négritude » (aux côtés du Martiniquais Aimé Césaire notamment). Son œuvre, empreinte de lyrisme et d’humanisme, lui a ouvert les portes de l’Académie française en 1983, faisant de lui le premier Africain à y siéger.

Sur le plan politique, Senghor a joué un rôle déterminant dans la marche du Sénégal vers l’indépendance. Après avoir siégé comme député et ministre dans plusieurs gouvernements français sous la IVe République, il devient le premier président de la République du Sénégal le 7 septembre 1960, fonction qu’il exerce avec une volonté de modernisation et de stabilité jusqu’à sa démission volontaire en 1980.

Au-delà de ses mandats, il reste une figure majeure de la Francophonie, dont il a été un fervent promoteur. Convaincu que la langue française pouvait être un trait d’union entre les peuples, il a contribué à structurer les institutions qui promeuvent aujourd’hui la coopération culturelle et linguistique à travers le monde.

Le 19 mars 1960, alors qu’il est président de l’éphémère Assemblée fédérale du Mali, l’IHEDN l’invite à s’exprimer sur l’« âme noire ». Senghor le fait avec un vocabulaire d’époque – employant les termes de « race », « Nègre » ou « Négro-Africain » – qui, hors contexte, pourrait choquer les lecteurs contemporains. Au moment où les colonies africaines de la France gagnent leur indépendance, son ambition est de favoriser une meilleure compréhension mutuelle au sein d’une « Communauté rénovée ».

Il pose comme principe fondamental que « la grande réalité de ce XXe siècle est la confrontation des civilisations dans l’élaboration de la Civilisation de l’Universel » où chaque continent doit apporter sa contribution spécifique. Pour Senghor, cette connaissance intime est la condition sine qua non de toute construction politique commune.

L’orateur souligne une divergence profonde dans les rapports à la nature et au monde : là où l’Européen, homme de volonté, analyse et réifie le réel pour le dompter, le Négro-Africain procède par « intuition » et « participation ». Senghor définit la négritude comme l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir, caractérisées par l’émotion, qu’il décrit comme une « attitude affective à l’égard du monde ». Cette émotivité, loin d’être une faiblesse, est présentée comme une « source de la connaissance négro-africaine et de l’art », permettant d’accéder à une « sous-réalité » invisible et magique qui anime les apparences.

En conclusion, Senghor souligne que ces différences, visibles tant dans l’art que dans les structures sociales communautaires, ne sont pas des obstacles insurmontables mais le socle d’une association féconde. Il plaide pour une Confédération où les partenaires acceptent d’être « différents et ensemble », considérant que la reconnaissance de ces spécificités psychologiques et culturelles est indispensable à la réussite de la coopération franco-africaine. Il voit ainsi dans cette rencontre des cultures un « rendez-vous du donner et du recevoir » capable de servir de modèle pour l’humanité.

Tout au long de ces treize pages, la plume du futur académicien déroule ses thèses avec poésie, comme le montrent ces quelques extraits :

« Malheureusement, nous ne sommes pas des anges ; si nous sommes, en réalité, des animaux supérieurs, nous sommes des animaux tout de même. »

« Il y a en Afrique noire, cachées derrière les faits sociaux, les forces qui les régissent, animant les apparences, leur donnant couleur et rythmes, vie et sens. »

« La société négro-africaine, comme l’univers, est un système solidaire de forces vitales. »

Alfred Sauvy, « La population dans le monde », le 19 décembre 1975

Archives nationales de France, cote 20100024/81

L’influence du démographe, économiste et sociologue Alfred Sauvy (1898-1990) a profondément marqué les politiques publiques au XXe siècle. Polytechnicien et statisticien de formation, il a consacré une grande partie de sa carrière à l’analyse des populations et à leurs dynamiques, occupant notamment le poste de directeur de l’Institut national d’études démographiques (INED) qu’il a contribué à fonder en 1945. Son regard, alliant rigueur statistique et observation sociale, a fait de lui une figure incontournable de la réflexion sur le déclin démographique et le vieillissement de la société française.

Connu pour son esprit vif et son talent de vulgarisateur, il est célèbre pour avoir inventé le terme de « tiers-monde » en 1952, établissant un parallèle historique avec le tiers état de la Révolution française. L’année d’après, il donnait sa première conférence à l’IHEDN, sur la démographie en Europe. Auteur d’une œuvre prolifique, il a théorisé le « déversement » de la population active entre les différents secteurs d’activité, une contribution majeure à la compréhension des mutations économiques.

Comme souvent dans le fonds des Archives nationales consacré aux conférences tenues à l’IHEDN, ce document n’est pas la version intégrale de sa conférence – sa deuxième et dernière à l’Institut –, mais un résumé rédigé par un auditeur.

Ce 19 décembre 1975, Alfred Sauvy le reconnaît lui-même :

« Le « tiers-monde », expression que j’ai créée voici bien des années, recouvre aujourd’hui des choses très différentes. La généralisation n’est plus valable : à côté de pays devenus riches se situent des peuples affamés. »

L’orateur souligne que l’explosion démographique mondiale, amorcée après 1945 par la diffusion de techniques médicales de masse, crée un déséquilibre majeur avec les ressources alimentaires. Il critique vivement les prévisions catastrophistes du Club de Rome (un groupe de réflexion ayant publié en 1972 le rapport « Les limites à la croissance »), les qualifiant de « charlatanisme scientifique » car elles ignorent les cloisonnements entre pays riches et pauvres, ces derniers étant incapables d’obtenir les protéines accaparées par les nations développées. Par ailleurs, ces dernières « souillent et détruisent, polluent l’air par le gaz carbonique et vont vers des changements de climat », annonce-t-il.

Le démographe insiste sur le fait que le contrôle des naissances est une affaire « d’éducation » et « d’évolution culturelle » qui ne peut être imposée de l’extérieur, comme l’ont prouvé les échecs des programmes de contraception forcée dans le tiers-monde. À l’inverse, il note que des pays comme Singapour, Formose (aujourd’hui Taïwan) ou Hong-Kong ont stabilisé leur population grâce à une prise de conscience collective de la « valeur de l’homme et de la valeur de l’enfant ».

Enfin, Sauvy met en garde les pays riches contre l’illusion que leur propre sous-natalité compenserait celle des pays pauvres. Il alerte sur le fait que l’Europe, menacée par un « refus de la vie » et un vieillissement profond, se transforme en « société d’égrotants » (personnes en état maladif permanent) condamnée à disparaître face à l’afflux de populations plus jeunes et dynamiques.

Fernand Braudel, « Les traits de civilisation du bassin méditerranéen », le 11 janvier 1977

Archives nationales de France, cote 20100024/83

Fernand Braudel (1902-1985) est l’un des historiens les plus influents du XXe siècle au niveau mondial. Après avoir enseigné à Alger, puis à São Paulo, il rejoint l’École pratique des hautes études à Paris, où il succède au fondateur de l’École des Annales (avec Marc Bloch), Lucien Febvre. Son œuvre magistrale, La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II (1949), a révolutionné la discipline en introduisant le concept de « longue durée » et en déplaçant l’intérêt des historiens des simples récits événementiels vers des structures géographiques, économiques et sociales profondes.

Au-delà de ses recherches, Braudel a profondément marqué l’institution académique française. En tant que directeur de la VIe section de l’École pratique des hautes études et fondateur de la Maison des sciences de l’homme, il a structuré la recherche en sciences humaines en favorisant une approche interdisciplinaire. Son dernier grand projet, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (1979), a confirmé son ambition de proposer une histoire globale, capable d’appréhender les dynamiques du monde sur plusieurs siècles, faisant de lui une figure majeure de la pensée intellectuelle contemporaine.

Comme pour Sauvy, le document que nous présentons est un résumé de sa conférence de 1977, mais cette fois avec les questions des auditeurs (que nous avons anonymisés).

Fernand Braudel présente le bassin méditerranéen comme une « économie-monde » complexe, qu’il convient d’analyser à travers une échelle de temps longue pour distinguer ce qui est fondamental de ce qui est éphémère. Il identifie trois variables durables : le cadre physique (écosystème façonné par l’homme), les réalités biologiques (comportement démographique) et, surtout, les civilisations : « L’homme subit le milieu géographique et les réalités biologiques, mais c’est lui qui construit les civilisations. »

Pour Braudel, « les civilisations ne sont pas mortelles dans leur fondement », contrairement aux États ou aux systèmes économiques dont les évolutions sont plus rapides et souvent superficielles :

« Comme toutes les réalités relevant de la politique, les États durent moins longtemps qu’on ne le pense. Il y avait en Italie aux XIIIe et XIVe siècles autant d’États qu’il y en a actuellement dans le monde. »

L’historien souligne que les civilisations, centrées sur des mythes et des croyances, dictent les trajectoires historiques profondes, comme en témoigne la difficulté d’assimilation des populations lors des conquêtes passées en Espagne ou en Algérie. Si la Méditerranée a longtemps eu un rôle « matriciel » pour les civilisations, elle se trouve aujourd’hui en position marginale face au centre de gravité économique mondial déplacé vers les États-Unis. Braudel exprime d’ailleurs un pessimisme marqué concernant l’avenir économique de la région, alors que nous sommes entrés depuis 1970 dans une phase de « dégringolade » d’un cycle séculaire.

Lors des échanges avec les auditeurs, Braudel précise ses vues sur les enjeux contemporains, notamment face aux idéologies. Il observe que l’idéologie marxiste est « chez elle en Méditerranée », expliquant que les pays catholiques y sont plus perméables que les pays protestants en raison de l’absence d’hostilité de ces derniers vis-à-vis du capital. Concernant l’influence française, il préconise une politique efficace basée sur la formation des intellectuels étrangers plutôt que sur la simple multiplication des infrastructures scolaires à l’étranger :

« La France est inattentive à ses vraies richesses, qui sont des richesses culturelles. »

L’IHEDN remercie la Mission des archives auprès des services du Premier ministre pour avoir facilité l’accès à ces conférences.