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« Une population européenne résiliente, dotée de capacités médicales et préparée à faire face et à soutenir un conflit armé potentiel avec la Russie constitue un moyen de dissuasion ». Cette déclaration du général norvégien Petter Iversen, président du Comité des chefs des services de santé militaire de l’OTAN (COMEDS), en janvier 2026 lors du Comité Sécurité sanitaire de l’Union européenne (UE), révèle un enjeu majeur : la santé constitue un attribut de puissance et de crédibilité stratégique à part entière. La préparation d’une nation à un conflit armé ne peut en effet plus s’envisager sans un système de santé véritablement résilient.
L’HYPOTHÈSE D’ENGAGEMENT MAJEUR, UN NOUVEL AXE DE PRÉPARATION POUR LES EUROPÉENS
Le retour d’une conflictualité désinhibée et la guerre de haute intensité à l’Est de l’Europe imposent à la France, comme à ses partenaires de l’Alliance atlantique, de se préparer à l’hypothèse d’engagement majeur (HEM). Autrement dit, au scénario où l’engagement opérationnel des forces armées serait maximal. Cette préparation implique de prévoir non seulement la projection d’une force à l’étranger dans le cadre d’une coalition multinationale, mais également la gestion des conséquences sur le territoire national.
Un engagement majeur à l’Est de l’Europe mettrait inévitablement en tension les fonctions vitales de la France. Les systèmes de santé, tant militaire que civil, seraient déstabilisés : forte sollicitation des établissements de santé, perturbation des flux logistiques incluant les produits de santé, organisation d’une chaîne d’évacuation de blessés et malades à travers l’Europe…
« L’ampleur et la complexité de ces défis doivent être anticipés afin que la France puisse garantir à la population en général, et aux militaires en particulier, le meilleur niveau de soins », indique le médecin général Éric Czerniak, chef de la division Opérations du Service de santé des armées (SSA), structure interarmées placée sous l’autorité directe du chef d’état-major des armées.
Cette réflexion doit aussi intégrer l’idée qu’un engagement majeur s’envisage avant tout dans le cadre d’une coalition multinationale. La prise en charge de patients étrangers (militaires comme civils) dans des structures médicales françaises doit dès lors être également planifiée.
D’une part, le concept de « soutien nation hôte » enjoint les nations de l’OTAN à apporter le soutien requis – y compris sanitaire – aux forces armées alliées transitant ou séjournant sur leur territoire. D’autre part, les mouvements de populations générés par un conflit sont susceptibles de provoquer un afflux de réfugiés sur le territoire national, et donc une charge supplémentaire sur le système de santé.
La transversalité et la charge du travail de planification à mener justifient d’impliquer l’ensemble des services de l’État. Une préparation strictement militaire du système de santé à l’HEM ne saurait répondre aux enjeux sanitaires et de résilience de la nation. Celle-ci doit donc s’intégrer dans une logique interministérielle.
Cette nécessité avait déjà été démontrée lors de la crise du Covid-19. Le médecin général Czerniak précise les leçons qui en ont été tirées :
« Bien que le contexte soit différent, cette situation exceptionnelle nous a montré qu’une crise, à l’origine sanitaire, génère des conséquences qui dépassent la sphère de la santé. En France, l’impact économique et social a justifié d’articuler les actions des différents ministères (Santé, Economie, Intérieur, Armées). L’HEM impose une méthodologie similaire. »
LA COOPÉRATION ENTRE LES MINISTÈRES DES ARMÉES ET DE LA SANTÉ S’ACCÉLÈRE
Le dialogue entre ministères n’est pas nouveau. Dès 2017, les Armées, la Santé et le Budget ont institutionnalisé une relation de travail en signant un protocole pluriannuel. En définissant leurs relations et engagements réciproques, les trois ministères affichent leur volonté de mieux répondre aux besoins de santé et à la préparation aux situations sanitaires exceptionnelles, tout en sanctuarisant les moyens requis aux besoins spécifiques de la défense. Renouvelé en 2022, le nouveau protocole tire les leçons de la crise du Covid-19 et renforce la logique de complémentarité en cas d’événement majeur.
Conscients de la nécessité de poursuivre ces coopérations civilo-militaires, le SSA et la Direction générale de la santé (DGS) ont, en octobre 2025, signé une nouvelle charte de préparation à l’HEM. Celle-ci entérine l’objectif commun d’assurer la résilience de l’offre de soins nationale pour être en capacité de soutenir l’effort militaire face à un tel scénario.
Responsable de la planification médicale pour les armées, le SSA a pour mission première d’assurer le soutien médical des forces armées françaises en tout temps et en tout lieu. Habitué à intervenir en zones de conflit, ce service a su, depuis sa création il y a plus de trois siècles (en 1708), fournir aux militaires blessés et malades un niveau de soins reconnu à l’international.
« Le SSA s’appuie sur un maillage territorial de capacités médicales de taille et de fonction variées, allant des hôpitaux nationaux d’instruction des armées (HNIA) à des structures spécialisées dans la rééducation et la psychiatrie », détaille le médecin général Czerniak. Il ne représente cependant que 1% du paysage de la santé publique en France.
En cas de déclenchement d’un conflit à l’Est de l’Europe, les forces armées seraient déployées en dehors du territoire national. Il deviendrait nécessaire de soigner, évacuer, assurer le suivi et la traçabilité des militaires blessés et malades, de la zone d’opérations jusqu’aux hôpitaux français. Le système de santé national devra ainsi être capable de se mobiliser, en lien avec les ministères impactés, tel que l’Intérieur.
Cette réponse interministérielle et nationale (voire internationale) devra s’intégrer dans une chaîne décisionnelle efficiente ; celle-ci doit donc être testée lors d’exercices de mise en application. ORION 26, qui intègre une phase de planification interministérielle en vue de protéger le territoire tout en soutenant les forces françaises et alliées, participe en ce moment à cette démarche.
L’OTAN ET L’UE, CADRES DE COOPÉRATION CIVILO-MILITAIRE POUR LA SANTÉ
Le sujet d’un soutien médical en cas d’HEM est aujourd’hui au cœur des réflexions dans l’ensemble des nations de l’espace euro-atlantique. Elles conçoivent ainsi leurs plans en s’appuyant notamment sur le cadre opérationnel prévu par l’OTAN.
Prenant la mesure de l’impact international de la crise sanitaire provoqué par une HEM, l’Alliance a renforcé depuis 2023 la coopération entre ses instances militaires et civiles dans le domaine de la santé.
Afin d’éviter que cet impact devienne un facteur limitant, les nations otaniennes se mobilisent pour échanger les bonnes pratiques, renforcer leur interopérabilité, et élaborer une chaîne de commandement efficiente.
Dans ce cadre, le SSA et la DGS portent la voix de la France dans les enceintes multinationales traitant des questions médicales et de la résilience. À l’OTAN, le groupe mixte santé (Joint Health Group) et le COMEDS forment des espaces où les experts médicaux civils et militaires de 32 nations établissent des orientations politico-stratégiques dans leurs domaines.
Cette collaboration civilo-militaire accrue s’est traduite en 2025 par l’adoption du Medical Action Plan de l’OTAN. Co-rédigé par les deux instances de l’Alliance citées précédemment, ce plan identifie les actions à mener pour préparer les systèmes de santé des Alliés à l’HEM. Pour soutenir ces efforts, l’UE s’est également engagée dans cette voix en créant, à la suite de cette adoption, un groupe de travail dédié à la coopération civilo-militaire en santé (TWG CIVMIL).
LA FRANCE PILOTE UNE INITIATIVE OTANIENNE VISANT À OPTIMISER LA LOGISTIQUE MÉDICALE
Parmi les travaux conduits de manière conjointe entre le SSA et la DGS, une initiative otanienne visant à optimiser la logistique médicale au sein et entre les nations de l’Alliance est pilotée par la France depuis le début de l’année 2026.
Dénommé Critical Medical Initiative – Medical Logistics (CMI MEDLOG), ce travail international ambitionne de coordonner les ministères de la Santé des pays alliés en vue de sécuriser les chaînes d’approvisionnement des produits de santé. L’initiative entend ainsi accélérer le développement de l’interopérabilité civilo-militaire à l’échelle nationale, de l’OTAN et de l’UE, afin de fournir un cadre de coordination dédié. Elle s’inscrit dans un contexte où le maintien, dans la durée, des capacités de logistique médicale en cas de conflit armé constitue un enjeu majeur, conduisant l’OTAN à organiser la coordination des acteurs civils en articulation avec les chantiers militaires existants.
D’autres initiatives de ce type sont également menés par d’autres partenaires sous l’égide de l’OTAN. Elles traitent de l’évacuation de patients et de la gestion victimes en grand nombre.
Mener ces travaux interministériels, à l’échelle nationale comme internationale, est impératif afin de renforcer la résilience nationale nécessaire pour faire face à une HEM.
« S’il était amené à se concrétiser, l’engagement majeur engendrerait certes des adaptations importantes, mais le SSA et la DGS auront activement contribué à un chantier de préparation du monde de la santé d’une ampleur inédite sur ces dernières décennies », conclut le médecin général Czerniak.