Les Lundis de l'IHEDN sont maintenant disponibles en version audio !
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Force humaine de premier ordre, l’armée de Terre dispose d’un maillage territorial des plus étendus : 500 implantations (dont 115 garnisons) réparties dans 93 départements de métropole et d’outre-mer, accueillant pas moins de 128 000 militaires et 8200 civils (hors apprentis), ainsi que 30 000 réservistes opérationnels.
Depuis juillet 2021, le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, dirige cet ensemble. Saint-cyrien, officier d’infanterie des troupes de marine, auditeur de l’IHEDN en 2011-2012, le général Schill a notamment servi au Tchad, en Somalie, en ex-Yougoslavie, en Centrafrique, au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Ses différentes affectations d’officier l’ont amené à vivre dans de nombreuses régions françaises : Languedoc, Pays de la Loire, Poitou, Polynésie, Bretagne… et Paris, où il a notamment été adjoint au chef d’état-major particulier du président de la République et chef de la division « emploi des forces » de l’état-major des armées.
COMMENT L’ANCRAGE LOCAL DE L'ARMÉE DE TERRE DÉFINIT-IL L'IDENTITÉ DE VOS UNITÉS ? ET DANS QUELLE MESURE LE RÉGIMENT EST-IL, EN RÉGION, LE VISAGE LE PLUS CONCRET DE L’ENGAGEMENT NATIONAL ?
Le lien entre régiment et territoire remonte à la création des régiments de l’armée de Terre au XVIe siècle, lorsque ceux-ci sont désignés par leur province d’origine : Picardie, Champagne, Piémont… La Révolution française place la nation au-dessus des territoires en numérotant les régiments. Aujourd’hui, la répartition géographique des garnisons est le fruit de l’histoire de l’armée de Terre qui se confond avec celle du pays. Il en ressort deux aspects complémentaires, le premier est que l’identité de chaque régiment se nourrit de son ancrage local et le second que chaque régiment est une représentation, locale, déconcentrée, de l’engagement pour la nation.
D’abord, l’identité régimentaire s’enracine dans le territoire. Un régiment s’inscrit dans son histoire, dans son patrimoine, parfois dans ce que l’on pourrait appeler son « terroir », c’est-à-dire une culture locale, un héritage mémoriel, un tissu humain. Cette proximité nourrit une identité collective singulière, faite de mémoire, de traditions et de responsabilité. Certaines unités portent sur leur drapeau des noms de combats menés sur ces mêmes terres ; d’autres ont développé, au fil des décennies, des liens solides avec la population, les élus, les entreprises, les établissements scolaires et les associations.
De nombreux militaires du rang, sous-officiers ou officiers s’implantent dans la région où ils servent. Les réservistes opérationnels, souvent engagés dans la vie civile locale, incarnent ce lien direct entre l’armée et la société. Les partenariats avec les entreprises, les écoles, les collectivités renforcent cette continuité entre la communauté militaire et le monde civil. Cet enracinement enrichit l’esprit de corps d’un régiment ; il donne du sens à l’engagement. Servir dans une unité dont l’histoire est liée à son implantation renforce le sentiment d’appartenance et la responsabilité envers la population que l’on protège.
« CHAQUE GARNISON EST L’EXPRESSION D’UNE PARTIE DE LA DÉFENSE NATIONALE »
Il existe une seconde dynamique, complémentaire : le régiment est aussi une expression déconcentrée de la souveraineté nationale. C’est depuis les territoires et pour eux qu’est organisée la défense du pays. Chaque garnison est l’expression d’une partie de la défense nationale ; chaque garnison participe aux dispositifs de protection du territoire et à la gestion de crise. Elle matérialise, au plus près des citoyens, la permanence de la fonction régalienne de défense.
Il existe donc une relation réciproque et vertueuse. Le territoire façonne le régiment ; le régiment protège le territoire. La ville accueille, soutient, accompagne ; le régiment contribue à la vitalité économique, à la cohésion sociale et à la résilience locale.
LES SESSIONS EN RÉGION DE L’IHEDN VISENT À FORMER LES CADRES TERRITORIAUX (ÉLUS, CHEFS D’ENTREPRISE, CADRES SUPÉRIEURS) AUX ENJEUX DE DÉFENSE. EN QUOI L’ACCUEIL DE CES AUDITEURS AU SEIN DE VOS GARNISONS EST-IL IMPORTANT POUR L’ARMÉE DE TERRE ?
Ce n’est pas un sujet d’importance pour la seule armée de Terre ; il l’est d’abord pour la défense dans son ensemble et pour la nation. Les armées conduisent les batailles, mais ce sont les nations qui gagnent les guerres. Les conflits actuels le démontrent à nouveau. Les auditeurs IHEDN assument une part de responsabilité dans la continuité de la vie nationale.
Dans un monde marqué par l’emploi désinhibé de la force, l’hybridité des menaces et la superposition des états de compétition, de contestation, de confrontation et d’affrontement, la connaissance de la défense et la préparation à la gestion de chocs sont des facteurs de supériorité opérationnelle. La résilience ne relève pas du seul domaine militaire : elle engage les territoires, les infrastructures, l’économie et la société tout entière. Les sessions en région contribuent ainsi à structurer une véritable « communauté stratégique territoriale », capable de comprendre les risques, d’anticiper les ruptures, de mobiliser les compétences et d’agir de manière coordonnée.
Le maillage territorial de l’armée de Terre constitue un atout majeur dans cette dynamique. Présente en métropole comme outre-mer, elle offre aux auditeurs un accès direct à la réalité opérationnelle. L’accueil au sein des garnisons transforme une perception souvent abstraite de la défense en expérience concrète. Les auditeurs découvrent la vie des unités faite de préparation opérationnelle, d’alertes, de déploiements, de manœuvres logistiques, de soutien…. Ils mesurent que, dans une crise aigüe, ils ne seraient pas observateurs mais acteurs. Les sessions IHEDN n’offrent pas une observation mais une responsabilisation.
Enfin, ces sessions créent des liens personnels et institutionnels. Une crise ne laisse pas le temps de « faire connaissance ». La confiance et la fluidité des relations se construisent en amont. C’est le sens de l’effort IHEDN : construire par la formation une capacité nationale de lucidité et d’action.
LORS DE CES SESSIONS, LES AUDITEURS DÉCOUVRENT LA RÉALITÉ OPÉRATIONNELLE DES FORCES. QU’ESPÉREZ-VOUS QUE CES DÉCIDEURS LOCAUX RETIENNENT DE LEUR PASSAGE « SOUS LES DRAPEAUX » OU AU CONTACT DE VOS UNITÉS ?
J’espère qu’ils retiennent deux choses : la culture du résultat et la fraternité d’armes.
Au combat, le résultat prime. La mission est remplie ou elle ne l’est pas ; la balle est en cible ou elle ne l’est pas ; on est vivant ou on ne l’est plus. Cette exigence façonne l’activité opérationnelle de l’armée de Terre : la préparation d’une mission, l’entraînement, la lucidité dans l’appréciation d’une situation et la rapidité dans la décision. La culture du résultat est aussi culture de la responsabilité : le chef a l’impératif d’assumer les choix pris et le résultat obtenu. Cette culture du résultat n’est pas propre au champ de bataille. Elle irrigue notre manière d’aborder les crises.
En situation dégradée, la nation aura besoin de décideurs capables de fixer un cap, de prioriser, d’agir dans l’incertitude et d’assumer les conséquences de leurs décisions. Le passage « sous les drapeaux » permet de comprendre l’impératif de décider sous contrainte, dans le temps court, avec des ressources comptées.
J’espère qu’ils retiennent aussi la fraternité d’armes. Elle est le socle d’une armée de Terre d’emploi, de sa force morale. La fraternité dépasse la cohésion qui se tisse avec ceux que l’on choisit, la fraternité d’armes se cultive avec des camarades qui nous sont donnés. Il s’agit d’un engagement réciproque. Dans un monde où les menaces cherchent à fracturer les sociétés par l’influence ou la désinformation, cette fraternité d’armes est un exemple de lien social. Il est un témoignage pour la nation.
L’ARMÉE DE TERRE APPORTE SOUVENT UN SOUTIEN LOGISTIQUE ET PÉDAGOGIQUE À CES SESSIONS. COMMENT VOS COMMANDANTS DE BASE DE DÉFENSE OU CHEFS DE CORPS PERÇOIVENT-ILS CE RÔLE DE TRANSMISSION AUPRÈS DE LA SOCIÉTÉ CIVILE RÉGIONALE ?
Ils le perçoivent comme une de leurs missions. Ils la remplissent avec sens des responsabilités et détermination pour atteindre l’objectif. Les commandants de base et les chefs de corps préparent leur unité au combat. Cette mission inclut des actions de rayonnement, de communication qui expliquent, structurent et entretiennent le lien entre l’armée et la nation.
Dans chaque département, le Délégué militaire départemental (DMD) met en œuvre cette articulation au plus près : premier point de contact local, relais du ministère des Armées et du dispositif de défense, conseiller des autorités civiles, interface entre les armées et les acteurs territoriaux.
UN RÉGIMENT EST UN ACTEUR MAJEUR DE LA VIE LOCALE. COMMENT LES AUDITEURS DE L’IHEDN, SOUVENT ACTEURS DE L’ÉCONOMIE RÉGIONALE, PEUVENT-ILS MIEUX S’ARTICULER AVEC CET ÉCOSYSTÈME MILITAIRE ?
Les unités de l’armée de Terre irriguent le tissu local de leur implantation : emplois directs et indirects, consommation, logement, scolarité des enfants, services, artisanat, PME. Elles renforcent l’attractivité d’un territoire. Mais, réciproquement, l’attractivité d’un territoire renforce notre capacité à recruter, à fidéliser, et notre capacité opérationnelle.
Les auditeurs IHEDN, acteurs économiques, peuvent contribuer à cette articulation par des actions concrètes telles que l’accès au logement, les partenariats pour l’emploi des conjoints ou les aides à la reconversion. Leur rôle est également important pour l’innovation que les unités développent.
Le partenariat entre l’armée de Terre et l’Association des maires de France et des présidents d’intercommunalité (AMF) s’inscrit dans cette logique. La convention signée en octobre 2025 vise à renforcer le lien armée–nation et la résilience territoriale, en facilitant la coordination avec les communes, en encourageant les initiatives locales, en dynamisant le réseau des correspondants défense, en appuyant les politiques RH et logement, et en valorisant le patrimoine. Son ambition est de donner un cadre national à une réalité locale déjà existante, de transformer les « relations de voisinage » en collaboration active.
AVEC 30 000 RÉSERVISTES OPÉRATIONNELS, L’ARMÉE DE TERRE EST TRÈS PRÉSENTE DANS LE QUOTIDIEN DES FRANÇAIS. EST-CE LÀ LE LEVIER LE PLUS EFFICACE POUR DIFFUSER LA CULTURE DE DÉFENSE QUE PRÔNE L’IHEDN DANS LES DÉPARTEMENTS ?
La réserve constitue aujourd’hui l’un des leviers les plus puissants de diffusion de la culture de défense. Avec 30 000 réservistes opérationnels dans l’armée de Terre fin 2025, et une trajectoire de montée en puissance vers 50 000 prévue par la loi de programmation militaire 2024–2030, la réserve est un pilier de notre modèle.
La force de la réserve tient à son double ancrage. Le réserviste est à la fois soldat et acteur de la vie civile : « être réserviste, c’est être deux fois citoyen ». Il exerce les responsabilités liées à son engagement militaire tout en agissant dans le tissu économique, social ou institutionnel de son territoire. Il apporte à l’armée des compétences issues du monde civil – industrielles, numériques, juridiques, médicales – et, en retour, diffuse dans la société une compréhension concrète des exigences militaires. Cette circulation des savoirs et des expériences crée une continuité entre la vie d’une communauté et sa défense.
« LA RÉSERVE INCARNE UNE FORME DE DÉFENSE DISTRIBUÉE »
La réserve est également un levier de résilience et contribue au renforcement de la cohésion nationale. Dans un contexte où l’adversaire peut viser les perceptions, la confiance ou l’information, elle incarne une forme de défense distribuée. Elle constitue un relais des armées dans le monde civil. Par leur présence dans les entreprises, les administrations, les collectivités, les réservistes contribuent à renforcer la robustesse des organisations et la conscience des risques. Ils sont un maillage humain qui consolide la profondeur stratégique intérieure du pays.
La réserve citoyenne suit une logique identique, en complément de la réserve opérationnelle. Elle permet à des citoyens volontaires bénévoles de mettre leur expertise, leur réseau et leur influence au service de la culture de défense. Elle agit notamment en faveur des acteurs économiques, des élus, et de la jeunesse.
VOTRE ARMÉE GÈRE AUSSI UN VASTE RÉSEAU DE MUSÉES ET DE LIEUX DE MÉMOIRE. COMMENT CES LIEUX PEUVENT-ILS SERVIR À ANCRER LA RÉFLEXION STRATÉGIQUE DANS L’HISTOIRE DES TERRITOIRES ?
Je souligne d’abord leur intérêt esthétique : nos musées et lieux de mémoire sont avant tout des lieux de culture, voire d’art. Les œuvres exposées sont des expressions du patrimoine national. Ce sont aussi les vestiges concrets de notre histoire. Les tableaux, uniformes, drapeaux rappellent chacun un moment historique avec son contexte, ses décisions politiques et militaires, ses engagements. Depuis 1945, la France n’a pas connu de guerre sur son territoire métropolitain ; ces musées rappellent à nos générations que la guerre a un coût humain, matériel, et moral. Elle engage les sociétés tout entières.
Le réseau des musées placés sous la tutelle de la Délégation au patrimoine de l’armée de Terre, comme l’ensemble des lieux de mémoire répartis sur le territoire national, constitue un maillage culturel et historique unique. Il ancre la mémoire précisément parce qu’il ne se substitue pas à la réflexion. Préparer l’avenir exige d’étudier les faits passés, non pour les reproduire mais pour comprendre les dynamiques à l’œuvre et en tirer des enseignements à fin d’action.
AU-DELÀ DE LA FORMATION TECHNIQUE, LES SESSIONS EN RÉGION CRÉENT DU LIEN SOCIAL. QUELLE EST, SELON VOUS, LA VERTU PRINCIPALE DE CETTE MIXITÉ ENTRE CADRES MILITAIRES ET CIVILS LOCAUX POUR LA COHÉSION DE LA NATION ?
La vertu principale de cette mixité entre cadres militaires et civils tient à la création d’une communauté de responsabilité. Elle est complémentarité.
Un officier en garnison évolue dans un environnement singulier : disponibilité permanente, mobilité, astreintes opérationnelles. Les cadres civils locaux évoluent selon d’autres logiques professionnelles, avec leurs propres contraintes et temporalités. Les sessions en région permettent la rencontre de ces cultures. Ce rapprochement ne relève pas uniquement de l’affinité ou du réseau ; il s’agit de créer une compréhension mutuelle reposant sur la conscience d’une responsabilité partagée face aux crises.
Dans l’armée de Terre, la fraternité d’armes désigne le lien qui unit des femmes et des hommes engagés dans une mission commune, indépendamment de leurs différences. Elle ne repose pas sur le choix mais sur la volonté partagée de servir. À l’échelle d’un territoire, cette logique peut inspirer une forme plus large de solidarité stratégique : cadres militaires et civils partagent une responsabilité dans la protection de la collectivité.
FACE AUX MENACES HYBRIDES QUI PEUVENT TOUCHER N’IMPORTE QUEL POINT DU TERRITOIRE, COMMENT LE COUPLE « FORMATION IHEDN-ACTION DE L’ARMÉE DE TERRE » PEUT-IL ENCORE SE RENFORCER EN RÉGION ?
Ce couple se renforce par toutes les initiatives qui concourent à structurer une culture stratégique partagée permettant à chacun d’identifier les vulnérabilités critiques, d’anticiper les effets de surprise, et de connaître les mécanismes de coordination entre les armées, les services de l’État et les acteurs locaux. Les exercices de gestion de crise à l’échelle d’une collectivité sont à cet égard un excellent vecteur pour acquérir des réflexes indispensables en cas de crise réelle et tester en amont des chaînes de décision et d’action.
Il s’agit de valoriser ce qui existe déjà : le réseau des DMD, le réseau des correspondants défense, les partenariats avec les collectivités, la réserve opérationnelle et citoyenne, et l’action vers la jeunesse. L’IHEDN a un rôle de catalyseur : il crée une communauté de décideurs formés, connectés, capables de parler un langage commun et d’agir en cohérence.
QUEL MESSAGE SOUHAITERIEZ-VOUS ADRESSER AUX FUTURS AUDITEURS QUI S’APPRÊTENT À REJOINDRE UNE SESSION EN RÉGION ?
Je voudrais d’abord les féliciter. S’engager dans une session de l’IHEDN, c’est accepter de consacrer du temps et de l’énergie pour un bien supérieur. Il s’agit d’un acte de responsabilité et de dévouement qui honore ceux qui le choisissent.
Le monde dans lequel nous vivons est exigeant ; il est dangereux. Il est marqué par des rapports de force assumés, par un recul du respect du droit international et par une révolution technologique sans précédent. Nous ne sommes pas à la merci de ce monde, nous pouvons le façonner. Cette responsabilité requiert des femmes et des hommes, militaires comme civils, capables de l’analyser sans naïveté et d’agir avec sens des responsabilités.
Une session IHEDN offre cela : comprendre les mécanismes de la défense, mieux mesurer que celle-ci est l’affaire de toute la nation.