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Au début des années 1960, des marins-pêcheurs bretons, confrontés à la raréfaction des ressources en océan Atlantique Nord, étendent leurs zones de capture vers le sud. Ils découvrent des fonds particulièrement poissonneux et riches en crustacés au large des côtes du Nord-Est brésilien, sur le plateau continental, à des profondeurs d’une centaine de mètres.
L'étincelle : une dispute de casiers au large de Pernambouc
Alertées par les pêcheurs locaux qui dénoncent une concurrence déloyale et un pillage de leurs eaux, les autorités brésiliennes décident d’intervenir. En mars 1961, la marine brésilienne arraisonne plusieurs navires français, sous prétexte qu’ils opèrent illégalement dans la zone économique du pays. C’est le début d’une escalade qui va mobiliser les plus hautes instances de l’État, du président brésilien Jânio Quadros (puis son successeur João Goulart) au général de Gaulle.
Pour justifier l’expulsion des navires français, Brasilia s’appuie sur la Convention de Genève de 1958 sur le plateau continental (bien que le Brésil ne l’ait pas encore ratifiée à l’époque). Ce texte stipule qu’un État côtier possède des droits exclusifs sur l’exploitation des ressources naturelles de son plateau continental, y compris les organismes vivants appartenant aux espèces sédentaires.
Le nœud juridique : la langouste marche-t-elle ou nage-t-elle ?
La crise bascule alors dans le champ d’une sémantique juridique aux allures de farce scientifique.
La position brésilienne affirme que la langouste est un animal sédentaire. Puisqu’elle se déplace en marchant sur le fond marin, elle fait partie intégrante du plateau continental appartenant au Brésil. Capturer une langouste revient à voler une ressource nationale.
À l’inverse, la position française défend que la langouste est capable de nager pour se déplacer. Elle doit donc être considérée comme un poisson (ressource pélagique) évoluant dans les eaux internationales, libres d’accès à la pêche.
Cette anecdote trouve son meilleur résumé dans la célèbre réplique de l’amiral et océanographe brésilien Paulo Moreira da Silva :
« Par analogie, si une langouste est un poisson parce qu’elle se déplace par sauts, alors un kangourou est un oiseau. »
De la sémantique à la canonnière : l'escalade militaire
Ce qui aurait pu rester une querelle d’experts s’envenime rapidement sous la pression des opinions publiques et des enjeux de prestige national. Face au refus français de plier lors des campagnes de pêche suivantes, le Brésil masse des troupes dans le Nord-Est et mobilise sa flotte.
En réponse, début 1963, la France du général de Gaulle – alors en pleine affirmation de son autonomie stratégique et de sa puissance navale – dépêche un escorteur d’escadre, le Tartu, pour protéger ses pêcheurs. Le groupe aéronaval du porte-avions Clemenceau est même envoyé de l’autre côté de l’Atlantique, au large du Sénégal.
Pendant plusieurs semaines, l’Atlantique Sud devient le théâtre d’une guerre des nerfs navale. Les navires de guerre se croisent, les forces aériennes brésiliennes effectuent des missions de reconnaissance au-dessus de la zone, et la tension diplomatique est à son comble. Heureusement, la diplomatie prend le pas sur l’affrontement direct, évitant l’ouverture du feu.
Les enseignements stratégiques : les prémices du nouveau droit de la mer
Apaisé dès 1963, le conflit de la langouste trouve une issue définitive par un accord signé en décembre 1964 : la France accepte de reconnaître la souveraineté du Brésil sur ces ressources en échange d’un régime d’autorisations de pêche temporaires pour un nombre limité de navires bretons.
Au-delà de son aspect pittoresque, cette crise est un cas d’école pour la géopolitique maritime moderne, sur plusieurs plans :
- L’affirmation des États côtiers : la crise de la langouste préfigure la grande mutation du droit de la mer qui mènera à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (Montego Bay, 1982) et à la création des Zones économiques exclusives (ZEE). Elle illustre la volonté des pays du Sud de sanctuariser leurs ressources face aux puissances maritimes historiques.
- La dialectique de la puissance : elle montre comment un différend commercial mineur peut devenir un enjeu de souveraineté nationale, où la projection navale sert d’outil de communication politique.
- L’importance de l’expertise juridique : cette crise rappelle aussi que la conflictualité moderne utilise le droit comme une arme (lawfare). La définition d’un mot ou d’un comportement biologique peut légitimer ou délégitimer l’usage de la force.
En somme, cet épisode de « diplomatie de la langouste » démontre qu’en mer, les questions de souveraineté peuvent rendre étroite la frontière entre l’anecdote et la crise de haute intensité.
La « guerre de la langouste » vue par deux chercheurs brésilien et français
Dans cet entretien croisé, Vinicius de Carvalho, professeur associé au département d’études de guerre de King’s College London et Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche de la fondation Charles de Gaulle et enseignant à Sciences Po Paris, reviennent sur les circonstances et enseignements de cette crise diplomatique entre leurs deux pays.