Les Lundis de l'IHEDN sont maintenant disponibles en version audio !
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Depuis octobre 2025, Sanae Takaichi est Première ministre du Japon. Lors de son discours d’investiture, la première femme à occuper cette fonction dans l’empire extrême-oriental a martelé la nécessité pour le pays de se réarmer militairement, mais a aussi particulièrement insisté sur la sécurité économique. Elle n’est pas novice en la matière : de 2022 à 2024, elle avait détenu le portefeuille de ministre d’État chargée de la Sécurité économique.
Comme le rappelle une fiche d’actualité de l’IHEDN sur ce sujet, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) définit la sécurité économique comme « la capacité d’une nation à protéger et à entretenir la stabilité et la croissance de son économie en renforçant sa résilience face à des menaces aussi bien intérieures qu’extérieures ». C’est l’objet d’étude principal de la majeure Défense et sécurité économiques (DSE) de la session nationale de l’IHEDN, et un secteur où le Japon est devenu particulièrement innovant.
Du 16 au 23 mai, les auditeurs de la majeure DSE se sont donc envolés vers Tokyo, Osaka et Kobe, visitant notamment des institutions et des entreprises stratégiques impliquées dans la sécurité économique, tels qu’Otowa Electric Industries, le Riken Center (supercalculateurs), ou encore Kawasaki Heavy Industries.
Depuis le début des années 2020, l’empire du soleil levant ne cesse de renforcer son action dans ce domaine, bâtissant peu à peu un cadre d’action qui articule État, entreprises et innovation. L’objectif n’est pas de fermer l’économie, mais de réduire les vulnérabilités jugées critiques dans un contexte de rivalités technologiques et de tensions sur les chaînes d’approvisionnement. Tokyo cherche ainsi à protéger ses secteurs stratégiques sans rompre avec son modèle d’ouverture commerciale.
Plusieurs événements récents l’ont poussé dans ce sens, notamment un contentieux ayant conduit la Chine à interrompre provisoirement l’exportation de terres rares en 2010, puis des perturbations successives des chaînes d’approvisionnement consécutives à l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, à la pandémie de COVID-19 en 2020, ou encore à la guerre en Ukraine.
UN MINISTÈRE DÉDIÉ DEPUIS 2021
En 2020, le secrétariat à la sécurité nationale, équivalent du SGDSN français, se dote d’une unité dédiée à la sécurité économique. Dès l’année suivante, un ministère prend ce secteur en charge (une première mondiale), en plus d’un conseil chargé de la promotion de la sécurité économique présidé par le Premier ministre.
En 2022, le Parlement nippon adopte un texte officiellement appelé « Loi relative à la promotion de la sécurité nationale par des mesures économiques intégrées » et désigné plus simplement comme « loi sur la promotion de la sécurité économique ». L’accent est mis sur quatre éléments clés :
- l’approvisionnement en matières premières essentielles,
- la sécurité des infrastructures critiques,
- le développement de technologies de pointe,
- la mise en place d’un système de brevets secrets.
Cette même année 2022, la nouvelle stratégie de sécurité nationale met aussi l’accent sur cette notion. Lors du sommet du G7 à Hiroshima en 2023, le pays hôte pousse ses partenaires à adopter la déclaration « Résilience économique et sécurité économique ».
Dès son arrivée à la primature en octobre dernier, Sanae Takaichi a annoncé son intention de publier une stratégie de sécurité nationale renouvelée d’ici fin 2026, et demandé à son cabinet d’étudier la possibilité de réviser la loi de 2022.
Cette stratégie de sécurité économique mise en place depuis le début de la décennie fonctionne en trois leviers.
L’ÉTAT SOUTIENT LA RELOCALISATION DE CERTAINES PRODUCTIONS
Le premier est réglementaire. Le Japon a renforcé le contrôle des investissements étrangers dans les secteurs sensibles, afin d’éviter qu’un acteur extérieur ne prenne le contrôle d’actifs jugés essentiels à la souveraineté nationale. Cette vigilance s’étend aux technologies critiques, à la cybersécurité et aux données, devenues des ressources aussi stratégiques que les matières premières.
Le second levier est industriel. L’État soutient la relocalisation ou la diversification de certaines productions, notamment celles liées aux semi-conducteurs, aux composants électroniques et aux matériaux rares. Des subventions publiques encouragent les entreprises à réduire leur dépendance à un fournisseur unique, en particulier lorsque celui-ci se situe dans une zone géopolitique instable. Cette politique vise la résilience plutôt que l’autosuffisance totale.
Le troisième levier est diplomatique. Le Japon multiplie les partenariats avec des alliés proches, en particulier les États-Unis, mais aussi avec d’autres économies de l’Indopacifique et avec l’Union européenne et ses États membres. Du 31 mars au 2 avril derniers, la visite officielle du président de la République Emmanuel Macron a ainsi donné lieu à la signature d’une feuille de route franco-japonaise sur les minerais critiques.
Cette stratégie vise à sécuriser les approvisionnements, partager les coûts de l’innovation et construire des chaînes de valeur plus robustes. En parallèle, Tokyo soutient des coopérations dans les domaines de l’énergie, de l’hydrogène et des technologies vertes.
La politique de sécurité économique du Japon est clairement dirigée contre la Chine, son premier partenaire commercial avec lequel les dépendances sont nombreuses, minerais critiques et produits pharmaceutiques notamment.
Mais cette politique génère aussi plusieurs bénéfices internes et externes pour le pays, comme l’analyse le département des études et de la recherche de l’IHEDN :
- En matière d’efficacité gouvernementale : centraliser l’action permet de s’adapter plus rapidement et d’améliorer l’efficience.
- En matière de sensibilisation : faire de la sécurité économique un enjeu politique et institutionnel à part entière permet au gouvernement de sensibiliser les entreprises du pays aux risques et menaces.
- En matière de dissuasion : disposer d’organisations dédiées et donc d’instruments de réponse efficaces peut décourager les adversaires de Tokyo de mettre en œuvre des actions économiques coercitives.
L’enjeu principal des prochaines années sera de préserver la cohérence du modèle tout en l’adaptant aux évolutions du contexte géopolitique régional et mondial. Le Japon devra continuer à innover, à diversifier ses dépendances et à investir dans ses capacités stratégiques, sans perdre les avantages d’une économie ouverte. C’est, au fond, dans cette recherche d’équilibre que réside la spécificité, et aussi l’exemplarité pour d’autres pays, de l’approche japonaise.
Pour en savoir plus
« La conception japonaise de la sécurité économique », fiche d’actualité de l’IHEDN