Martial Foucault : « La mondialisation est de plus en plus perçue comme un espace de rivalité »

Publié le :

10 avril 2026
À une époque où « les États poursuivent des objectifs stratégiques au moyen d’instruments économiques », le chercheur en économie politique et directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire Martial Foucault remet en lumière la notion d’« interdépendance militarisée » ou « arsenalisation de la mondialisation ». Entretien.
Les Lundis de l'IHEDN sont maintenant disponibles en version audio !

Cliquez ci-dessous pour écouter :

00:00 / 00:00

Directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) depuis 2024, professeur des universités à Sciences Po Paris, Martial Foucault était auparavant directeur du CEVIPOF (CNRS, centre de recherches politiques de Sciences Po). Économiste et politiste de formation, il a été professeur au département de science politique de l’université de Montréal et directeur du Centre d’excellence sur l’Union européenne (McGill University/Université de Montréal). Il a notamment mené des missions d’expertise auprès des ministères français des Armées et de l’Économie, de l’Agence Française de Développement, du ministère québécois des Finances Publiques, de la Direction générale de l’armement ou encore de la Commission européenne.

En 2004, l’IHEDN avait primé sa thèse de doctorat de sciences économiques sur les modalités de financement de l’Europe de la défense ; l’Institut l’a ensuite accueilli comme auditeur de la session nationale en 2024-25, dans la majeure Politique de défense. Fin 2025, il a publié dans la Revue d’économie financière un article intitulé « L’interdépendance militarisée : retour de la géostratégie économique ». Dans cet entretien, il éclaire cette notion, son usage par des puissances comme les États-Unis ou la Chine, et résume les défis qui en découlent pour la France et l’Union européenne.

EN QUOI L’ÉCONOMIE EST-ELLE DEVENUE UNE ARME DE CONFLICTUALITÉ ? DE QUAND LE DATEZ-VOUS POUR LA PÉRIODE ACTUELLE ?

L’économie a toujours été un ressort de la puissance des États. Depuis les révolutions industrielles, à partir du XVIIIe siècle, la compétition internationale passe aussi par l’innovation, la maîtrise des standards technologiques, les gains de productivité et, au fond, la domination économique.

Pour la période actuelle, le basculement commence dans la seconde moitié du XXe siècle, lorsque s’impose un nouveau paradigme : celui de l’interdépendance économique généralisée (ou économie totalement ouverte). Avec l’ouverture des marchés, l’intensification sans précédent de la circulation des capitaux, des marchandises, des technologies et, dans une moindre mesure, du travail, les puissances ne peuvent plus compter seulement sur leurs ressources internes. Elles doivent sécuriser des chaînes d’approvisionnement mondiales en matières premières, composants, énergie, données et compétences.

Jamais le commerce international n’a atteint un volume (+900% depuis 1980) et une valeur aussi importants en 2024 (33 000 milliards de dollars). Les flux commerciaux servent donc des ambitions de puissance économique.

Mais le corollaire d’une telle évolution est l’émergence de relations de plus en plus conflictuelles confirmant ce que l’essayiste américain Edward Luttwak avait qualifié dès 1990 de « logique de la guerre dans la grammaire du commerce ». Les États poursuivent désormais des objectifs stratégiques au moyen d’instruments économiques : les États-Unis par les tarifs douaniers et les contrôles technologiques, la Chine par sa place centrale dans le raffinage de nombreux minerais critiques et dans certaines chaînes industrielles, Taïwan par son rôle décisif dans les semi-conducteurs avancés, ou encore les monarchies du Golfe par leur capacité d’influence sur les marchés de l’énergie.

Parce que cette interdépendance ne produit pas seulement de la prospérité, l’économie devient une arme de conflictualité à partir du moment où la survie d’un modèle national dépend de ressources, de flux ou de technologies contrôlés ailleurs. Autrement dit : plus l’interdépendance s’approfondit, plus la dépendance peut devenir une faiblesse exploitable.

QUE SIGNIFIE LA NOTION D’INTERDÉPENDANCE MILITARISÉE ?

La notion d’interdépendance militarisée part d’un constat simple : la mondialisation n’est plus perçue comme un jeu à somme positive, dans lequel chacun gagne à l’ouverture, mais de plus en plus comme un espace de rivalité, où les gains des uns peuvent se traduire par les pertes ou la vulnérabilité des autres.

Deux raisons expliquent ce changement. D’abord, parce que les règles du jeu paraissent moins stables qu’autrefois : l’Organisation mondiale du commerce n’a plus la même capacité d’arbitrage ni d’encadrement qu’au moment de son apogée dans les années 1990.

Ensuite, parce que l’ouverture économique a révélé le revers de la médaille : en multipliant les dépendances, elle a aussi exposé les États à des formes nouvelles de pression et fragilisé leur souveraineté.

« DANS UN MONDE EN RÉSEAU, LES ÉTATS QUI CONTRÔLENT LES NŒUDS CENTRAUX PEUVENT TRANSFORMER CETTE POSITION EN POUVOIR DE NÉGOCIATION OU DE CONTRAINTE »

C’est dans ce contexte que les politistes Henry Farrell et Abraham Newman ont développé, en 2019, le concept de weaponized interdependence, que l’on peut traduire par « interdépendance militarisée » ou « arsenalisation de la mondialisation ». Leur idée est la suivante : dans un monde en réseau, les États qui contrôlent les nœuds centraux — financiers, technologiques, logistiques, informationnels — peuvent transformer cette position en pouvoir de négociation ou de contrainte. Il faut toutefois distinguer deux phénomènes importants.

Le premier est que la mondialisation n’a pas dispersé le pouvoir ; elle l’a souvent concentré. Les réseaux internationaux fonctionnent rarement de manière horizontale. Ils sont structurés autour de points centraux, selon une logique de type hub-and-spoke (réseau en étoile). Ceux qui contrôlent ces centres peuvent surveiller, bloquer, sanctionner ou exclure.

Le deuxième est l’émergence du paradoxe de la fragmentation : plus les États cherchent à accroître leur sécurité en fragmentant l’économie mondiale (par la constitution de blocs commerciaux ou le rapatriement de chaînes de valeur sur leur sol), plus ils génèrent des coûts économiques, augmentent la vulnérabilité globale, et diminuent, paradoxalement, la sécurité collective.

C’est exactement ce que l’on observe aujourd’hui entre les États-Unis et la Chine. Les deux puissances cherchent à réduire leurs dépendances dans les secteurs jugés critiques, qu’il s’agisse des puces électroniques, des batteries, des terres rares ou des technologies de pointe. Mais cette recherche d’autonomie a un prix : elle renchérit les coûts de production, accentue les logiques de blocs et réduit les bénéfices attendus de l’interdépendance.

VOUS ÉCRIVEZ QUE LA GÉOSTRATÉGIE ÉCONOMIQUE RECONFIGURE LES RELATIONS INTERNATIONALES, DE QUELLE MANIÈRE ?

Oui, car depuis 1945 l’ordre international reposait implicitement sur un compromis. Les États-Unis garantissaient une partie de la sécurité collective, tandis qu’un ordre économique relativement ouvert favorisait la croissance, l’expansion des échanges et, plus largement, la stabilité du système international.

Dans ce cadre, l’interdépendance était souvent pensée comme un facteur de paix. L’idée, au fond très classique, était que le commerce réduit les incitations au conflit. Montesquieu résumait cela par une formule célèbre : « le commerce adoucit les mœurs ». Pendant plusieurs décennies, cette intuition a servi de boussole intellectuelle à l’ordre libéral.

Mais ce schéma se dérègle dès lors que l’hégémonie américaine est contestée et que de nouvelles puissances entendent remodeler les règles du jeu. À partir de ce moment-là, les flux mondiaux ne sont plus seulement des vecteurs de prospérité ; ils deviennent aussi des leviers de rivalité. Les États utilisent de plus en plus les sanctions, les embargos, les restrictions technologiques, les politiques industrielles offensives ou les discriminations commerciales comme des instruments de puissance.

« L’ENJEU N’EST PLUS SEULEMENT DE COMMERCER, MAIS DE SAVOIR DE QUI L’ON DÉPEND »

La mondialisation, loin de réduire la conflictualité, expose alors les pays à des dépendances critiques : énergie, santé, minerais, semi-conducteurs, composants électroniques, alimentation, transport maritime, données. L’enjeu n’est plus seulement de commercer, mais de savoir de qui l’on dépend pour continuer à produire, se soigner, se déplacer, se défendre ou innover.

Cela reconfigure les relations internationales de trois manières.

  • D’abord, parce que la hiérarchie des puissances devient plus mouvante. La puissance ne se mesure plus seulement en divisions militaires ou en PIB, mais dans la capacité à contrôler un goulot d’étranglement : une technologie, un métal, une infrastructure, une monnaie, un réseau.
  • Ensuite, parce que l’on voit émerger des ensembles plus fragmentés : un bloc occidental lui-même travaillé par des intérêts divergents, un espace indo-asiatique structuré par la montée de la Chine et de l’Inde, et un Sud global qui cherche à tirer profit de la rivalité entre grandes puissances.
  • Enfin, parce que l’interdépendance ne réduit pas toujours le risque de guerre ; elle peut parfois l’accroître. Le cas des semi-conducteurs est éclairant. Taïwan concentre plus de 90 % de la production mondiale des puces les plus avancées. Une telle concentration crée une dépendance systémique pour les autres économies. Si cette capacité vitale est menacée, certains États peuvent être tentés d’agir préventivement pour protéger leur propre sécurité économique.

En réalité, on assiste à une remise en cause de plus en plus explicite de l’interdépendance par des dirigeants qui ne sont plus disposés à en assumer les coûts et préfèrent déployer une stratégie de pression ou de rupture.

LA FRANCE ET L’UNION EUROPÉENNE VOUS SEMBLENT-ELLES ARMÉES POUR COMBATTRE SUR CE TERRAIN ?

Le réveil pour les Européens est brutal et douloureux. Le retard pris en matière d’autonomie stratégique oblige l’Union européenne à repenser de fond en comble ses relations internationales, la solidité de ses partenariats économiques, la fiabilité des alliances et, plus largement, sa capacité à défendre ses intérêts dans un monde plus conflictuel.

L’Europe a longtemps pensé que l’ouverture suffisait à produire de la stabilité. Or elle découvre que l’ouverture sans maîtrise peut aussi engendrer de la vulnérabilité. La crise du COVID-19 avait donné un aperçu des dépendances préjudiciables, mais la guerre en Ukraine a joué, à cet égard, comme un révélateur majeur : dépendance énergétique, faiblesse industrielle dans certains secteurs, retard sur les technologies critiques, exposition aux décisions prises ailleurs.

Concrètement, lorsque l’Europe accepte sans grande opposition la nouvelle politique tarifaire américaine, elle consent à rétribuer (davantage que par le passé) les États-Unis en échange d’une protection en termes de sécurité. C’est le retour d’un vieux fait stratégique : la protection n’est jamais gratuite. Un tel choix, non débattu au sein d’instances démocratiques nationales et européennes, soulève deux questions.

« COMMENT RETROUVER DE LA PUISSANCE SANS RENONCER À L’OUVERTURE, SÉCURISER SES DÉPENDANCES SANS S’APPAUVRIR ? »

La première est celle de la soutenabilité : un tel compromis géoéconomique est-il tenable à long terme pour des économies déjà confrontées à la concurrence chinoise, à la transition énergétique et à des finances publiques sous tension ?

La seconde est démocratique : un tel compromis peut-il durablement être accepté s’il n’est ni clairement débattu ni véritablement assumé ?

Si la France et l’UE ont pu faire preuve, par le passé, d’attentisme et de renoncement à des politiques industrielles stratégiques, il n’existe guère d’autres voies que de raisonner au niveau européen en raison de la taille critique de cet espace économique et d’arrimer une politique de sécurité commune moins alignée sur celle des États-Unis.

La réussite de ce virage dépendra des réponses données aux trois questions suivantes : comment retrouver de la puissance sans renoncer à l’ouverture, comment sécuriser ses dépendances sans s’appauvrir, et comment conduire cette réorientation stratégique sans contourner le débat démocratique.