Open data : quand les sites de « tracking » dévoilent des mouvements stratégiques

Publié le :

22 septembre 2025
Ces dernières années, des applications de suivi de vols, de navigation ou même de course à pied ont permis au grand public de connaître des déplacements diplomatiques ou militaires importants. Les gouvernements en tiennent désormais compte.
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En matière de « tracking », nul besoin de « hacking » : pirater des données n’est pas nécessaire pour suivre le déplacement d’un avion officiel, d’un navire militaire ou même d’un chef d’État, grâce à des données publiques compilées sur des applications légales et souvent gratuites. Jusque récemment, les différents gouvernements ne prenaient pas vraiment la mesure de cette réalité, qui a permis de documenter, par exemple, une visite diplomatique américaine à Taïwan, le soutien militaire européen à l’Ukraine, ou l’utilisation par Vladimir Poutine d’un palais au bord de la mer Noire.

Pour observer les airs, des applications comme Flightradar24, Globe ADS-B Exchange ou OpenSky Network s’appuient sur les signaux émis par les systèmes de communication des aéronefs (Automatic Dependent Surveillance-Broadcast, ADS-B). Juste après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, des analystes en renseignement en source ouverte (open source intelligence, OSINT) se sont servis de ces sites pour suivre des Iliouchine II-76 (avions de transport militaires russes). En analysant leurs itinéraires, grâce à l’activation intermittente de leur balise ADS-B pour des raisons de sécurité de l’espace aérien, ils ont pu déterminer qu’ils transportaient du matériel ou des troupes vers le front. Cela a permis de confirmer la direction de l’offensive russe.

Dans l’autre camp, le grand public a pu suivre des vols militaires, principalement ceux des États-Unis et de l’OTAN, notamment le passage régulier d’avions ou drones d’espionnage (Global Hawk, RC-135 Rivet Joint, E-8C, ARTEMIS) sur le territoire ukrainien ou ses abords, parfois juste avant les offensives terrestres ou aériennes russes. Par exemple, le 15 août 2023, le trajet d’un Global Hawk a été suivi en direct sur les sites publics alors qu’il effectuait une mission de surveillance au-dessus de la mer Noire, à l’approche de la péninsule de Crimée.

LE VOL DE NANCY PELOSI À TAÏWAN SUIVI PAR DES MILLIONS DE PERSONNES

En 2022, un vol officiel américain est devenu l’un des plus suivis sur le site FlightRadar24 : alors présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, Nancy Pelosi s’est rendue à Taïwan, contournant la mer de Chine méridionale pour éviter les espaces aériens hostiles. Ce déplacement diplomatique sensible est devenu un spectacle public pour des millions de personnes.

Lou Osborn, analyste membre de l’ONG Investigations with Impact (INPACT) et auditrice de la session nationale de l’IHEDN en 2024-25, rappelle cependant que « la plupart du temps, on ne voit pas les avions militaires ou officiels, qui ne connectent leur signal que par moments ». La spécialiste, aussi engagée dans l’organisation All Eyes On Wagner qui suit cette société militaire privée liée à la Russie, peut cependant livrer de nombreux exemples, notamment en Afrique, en particulier quand des États emploient des vols commerciaux :

« Fin 2021, tout le monde a commencé à s’intéresser à ce qu’il se passait au Mali à cause des nombreuses rotations d’avions affiliés à la Russie. De la même manière, en Libye, on a pu localiser des bases militaires occupées par la Russie en raison de rotation d’avions commerciaux partant de bases militaires russes en Syrie. On a aussi repéré un avion officiel de l’État russe, affrété par le ministère des affaires urgentes, livrant des mercenaires et des armes en 2023 et 2024, après la mort d’Evgueni Prigojine, l’emblématique patron de Wagner. »

Le principe est le même pour suivre des déplacements de navires, cette fois grâce au système AIS (Automatic Identification System) et à des sites comme MarineTraffic ou VesselFinder. En mer Noire, après le retrait de la Russie de l’accord sur les céréales en juillet 2023, des analystes ont pu documenter l’augmentation des patrouilles navales russes et confirmer le blocus maritime de l’Ukraine. Dans le détroit de Kertch, qui sépare cette mer de la mer d’Azov, des analystes amateurs ont pu observer l’accumulation de navires militaires russes et ukrainiens bien avant que des incidents n’y soient officiellement rapportés.

UN CARGO RUSSE SOUS SANCTIONS VIENT DE SE RENDRE EN ALGÉRIE

En mer de Chine méridionale, des affrontements entre garde-côtes chinois et philippins ont pu être documentés grâce à l’analyse des mouvements de navires de soutien ou de ravitaillement, ainsi que des patrouilles, dans des zones disputées. En Méditerranée, « début septembre, le cargo russe Adler, sous sanctions internationales, a été repéré en Algérie », indique Lou Osborn.

Plus surprenant, les analystes OSINT se basent aussi sur des applications utilisées par des individus. Fin 2024, Le Monde a révélé dans une enquête avoir pu documenter les déplacements de quatre importants chefs d’État – les Américains Joe Biden et Donald Trump, le Français Emmanuel Macron et le Russe Vladimir Poutine – grâce à l’application de course à pied Strava qu’utilisent leurs gardes du corps.

« Strava constitue une vieille technique des communautés OSINT », explique Lou Osborn : « La plupart du temps, les gens verrouillent mal leur compte. En faisant une recherche par localisation, on repère les itinéraires de course qui existent, sur lesquels on peut avoir accès aux comptes non protégés. » Le grand public a ainsi pu apprendre que les gardes du corps du président Poutine faisaient de longs séjours (et footings) autour d’un gigantesque palais au bord de la mer Noire, que la Russie a toujours nié appartenir au chef d’État.

En raison de l’imprudence des soldats, Strava a aussi permis à des « osinteurs » de connaître l’emplacement d’une base militaire des Émirats arabes unis en Érythrée. Et aux États-Unis, le site d’investigation Bellingcat a pu identifier des agents de la CIA parce qu’ils notaient des bières sur une application dédiée à l’intérieur d’une base de la centrale d’espionnage…

« Pendant longtemps, les militaires ne s’imaginaient pas pouvoir être ciblés en dehors de leur service, y compris dans leur vie privée, et les différentes affaires Strava montrent qu’il n’y avait pas de prise de conscience des autorités », commente Lou Osborn. « Aujourd’hui, la réalité est différente, et les gouvernements tiennent compte du fait que le ciblage peut être très large. »

Cela pousse la communauté de l’OSINT à s’adapter :

 « Maintenant, les avions coupent leurs transpondeurs. Nous travaillons donc plus à partir d’erreurs humaines. Là où avant, on pouvait avoir le trajet complet d’un avion, aujourd’hui, nous travaillons avec des programmes qui font des projections de trajet, et nous recoupons de plus en plus avec des images satellites. »

Pour en savoir plus :

« Aubaines et limites de l’OSINT, le nouveau nerf de la guerre », une conférence de l’IHEDN en juin 2023