Ce débat a tenu la promesse du titre, celle de faire de l’Océanie non pas une marge romancée, mais un espace singulier, riche de ses propres dynamiques, qui invite à repenser nos grilles de lecture.
Nommer, c’est aussi situer. La région englobe toutes les terres de Hawai’i à Rapa Nui et de la Micronésie à la Nouvelle-Zélande en comprenant l’Australie. Le terme d’Océanie date du début du XIXe siècle. Il conduit à diviser l’espace en trois grands ensembles insulaires dont les noms subsistent à ce jour : Polynésie, Mélanésie et Micronésie. Les intellectuels océaniens, tels qu’Albert Wendt, Epeli Hau’ofa et Teresia Teaiwa, se réapproprient par la suite cette appellation et en font un geste de décolonisation.
Car ce que ces sociétés ont en commun, par-delà la diversité linguistique et religieuse, c’est un rapport presque ontologique à l’océan : celui-ci n’est ni un vide entre les terres ni n’est limité par les traits de côte, mais une composante de l’identité et du territoire. La poétesse Teresia Teaiwa le résume d’une phrase : « nous transpirons et pleurons des larmes salées, l’océan est dans notre sang »[1]. Les États insulaires ne sont alors plus pensés comme des îles perdues dans une mer lointaine, mais comme formant « une mer d’îles »[2].
Un laboratoire de la souveraineté. La géographie coloniale a imposé des frontières à des alliances anciennes, et ces frontières sont restées celles des États actuels. Certains ne se reconnaissent pas dans ce tracé, comme l’illustre le contentieux qui oppose la France au Vanuatu concernant les îles Matthew et Hunter. À l’inverse, la région a aussi développé une grande diversité de modes de souveraineté : États associés, souveraineté distinguée de l’indépendance ou très grande autonomie.
Une compétition mal définie. Le récit global a tendance à réduire l’Océanie à un terrain du duel sino-américain. En réalité, d’autres puissances y cherchent des relais, des voix, des marchés. Cette multiplication de guichets permet aux États insulaires de diversifier leurs partenariats et leur politique étrangère, ce que Sarah Mohamed-Gaillard décrit comme leur « agentivité ».
Face à la stratégie indopacifique américaine, à la sécurité concentrique australienne et à une omniprésence de l’influence chinoise, le Forum des îles du Pacifique (FIP) oppose son propre récit, le Pacifique Bleu. Ce dernier fait de micro-États de grands
États océaniques et place la résilience climatique et non la menace militaire au sommet de l’agenda de sécurité.
Une leçon pour Paris. La politique étrangère de la France en Océanie, selon la conférencière, dépend avant tout de sa politique intérieure au sein de ses collectivités. Lorsque ses relations avec les collectivités du Pacifique sont apaisées, la France est un acteur audible et une puissance installée. Lorsque ces liens sont en crise, ils la renvoient à son statut de puissance exogène.
Un débat qui, en décentrant le regard, éclaire autant l’Océanie que les grilles de lecture à travers lesquelles nous la regardons.


