Du 1er au 5 juin, les auditeurs de la majeure « Enjeux et stratégies maritimes » (ESM) de la session nationale de l’IHEDN se sont envolés vers Londres et Portsmouth, visitant notamment des institutions et des sites opérationnels majeurs, tels que le ministère de la Défense (MoD), le commandement maritime de l’OTAN (MARCOM), l’Organisation maritime internationale (OMI), ou encore la base navale de Portsmouth pour monter à bord du porte-avions HMS Queen Elizabeth.
L’objectif de cette mission était de décrypter la perception britannique des équilibres mondiaux, d’analyser la profondeur de la relation bilatérale franco-britannique sur les plans diplomatique et militaire, et d’appréhender les priorités des industriels de la mer concernant le développement de l’économie bleue et la protection des réseaux critiques sous-marins. Cette immersion montre comment la puissance maritime moderne dépasse désormais le cadre strictement militaire pour englober la dimension géo-économique, scientifique et industrielle de la relation bilatérale, traçant une feuille de route claire pour l’avenir de la sécurité européenne.
À l’heure où les espaces maritimes redeviennent le théâtre principal des compétitions de puissance et où la sécurité des approvisionnements mondiaux est quotidiennement défiée, le gouvernement britannique a fait de la liberté de navigation et de la résilience de ses infrastructures maritimes une priorité absolue. Face au retour de la conflictualité de haute intensité, le pays modernise sa posture stratégique.
Comme le rappelle le concept de Sea Power, la puissance maritime d’une nation ne se mesure pas seulement à la taille de sa flotte, mais à sa capacité à articuler sa sécurité militaire avec la protection de ses routes commerciales et de ses infrastructures sous-marines critiques. C’est un des objets d’étude de la majeure ESM, et un secteur où le Royaume-Uni déploie des approches particulièrement agiles.
UNE CONVERGENCE GÉOPOLITIQUE ET MILITAIRE FACE AUX DÉFIS MONDIAUX
Cette approche globale de la sécurité collective s’articule d’abord autour de l’interopérabilité des forces armées. La découverte approfondie du modèle militaire britannique de la Royal Navy, caractérisé par une capacité de projection globale et le maintien d’une dissuasion nucléaire souveraine, met en lumière une volonté partagée de répondre au durcissement manifeste des menaces. Les échanges confirment que l’intégration tactique et le partage d’expériences entre la Marine nationale et la Royal Navy constituent aujourd’hui un pilier indispensable pour garantir la liberté de navigation.
Ce partenariat s’inscrit pleinement dans le cadre de l’Alliance atlantique. Face aux évolutions géopolitiques régionales particulièrement rapides, notamment dans l’Atlantique Nord — théâtre d’un regain d’activité sous-marine de haute technicité — et au sein de la zone Indo-Pacifique, l’appréhension commune des enjeux géostratégiques renforce la cohérence de la posture collective des Alliés. Cette complémentarité s’exprime dans la planification face aux stratégies d’interdiction d’accès ainsi que dans la conception de réponses coordonnées aux actions hybrides menées dans la « zone grise ».
Cette convergence repose aussi sur le rôle crucial de la diplomatie française. Les séances de travail menées à la Résidence de France à Londres avec l’ambassadrice Hélène Tréheux-Duchêne, l’attaché naval et l’attaché d’armement ont montré leur mission de capteurs d’influence. Dans un environnement post-Brexit, ces services assurent l’articulation quotidienne des intérêts politiques et militaires de la France, garantissant la permanence d’un dialogue stratégique de haut niveau. Ce travail est complété par des briefings au ministère de la Défense et dans des think tanks, où les échanges sous la règle de Chatham House permettent de confronter les visions stratégiques respectives face aux défis sécuritaires contemporains.
L’ÉCONOMIE BLEUE ET L’INNOVATION INDUSTRIELLE, NOUVEAUX LEVIERS DE LA SOUVERAINETÉ MARITIME
Pour soutenir cette posture opérationnelle, le Royaume-Uni actionne trois leviers complémentaires combinant régulation, technologie et résilience commerciale.
Le premier grand levier concerne la résilience logistique et industrielle. L’observation par les auditeurs des choix stratégiques des grands acteurs maritimes et technologiques britanniques, comme le géant BAE Systems, montre une priorité claire : sécuriser les approvisionnements stratégiques. Face aux cyberattaques et aux risques de sabotages discrets, l’accent est mis sur la résistance des infrastructures portuaires et sur la protection des réseaux de câbles de communication transatlantiques et des flux énergétiques interconnectés.
Le second levier repose sur le développement de l’économie bleue et de la transition. Qu’il s’agisse de la gestion durable et concertée des ressources maritimes halieutiques ou du développement des parcs d’éoliennes en mer, la coopération franco-britannique s’impose comme un moteur de prospérité. Les échanges avec le Service économique régional (SER) ont confirmé que l’innovation commune, notamment l’intelligence artificielle navale et la robotisation des grands fonds, permet de maintenir l’autonomie de notre base industrielle et technologique de défense (BITD) face à une concurrence globale de plus en plus agressive.
Le troisième levier est réglementaire et s’attache à la gestion fine des risques. Le passage par l’Organisation maritime internationale et les échanges avec le Council on Geostrategy au Risk Advisory Group (RAG) ont rappelé l’importance de maîtriser les règles de droit et d’anticiper les menaces asymétriques. Disposer d’outils de réponse efficaces et d’une réglementation solide s’impose aujourd’hui comme une condition indispensable pour décourager les actions coercitives adverses et garantir la liberté d’action de l’Europe sur les mers.
Cette mission d’étude confirme que face aux crises de demain, la coopération militaire, économique et diplomatique avec le Royaume-Uni n’est pas une option, mais une nécessité stratégique pour la France. Entre impératifs opérationnels et réalités économiques maritimes, ce partenariat bilatéral offre des clés de lecture indispensables pour préserver la stabilité des espaces océaniques. Les riches enseignements recueillis sur le terrain nourrissent directement les travaux collectifs des auditeurs, consolidant la vision de l’IHEDN comme carrefour de la réflexion stratégique européenne.

















