La mobilisation, mise en perspective d’un concept historique
La mobilisation, c’est d’abord une expérience vécue et dont les images ont traversé le dernier siècle, avec les deux conflits mondiaux. En 1914, la France qui mobilise sa population masculine peut le faire parce qu’elle dispose d’un outil – la conscription universelle – qui se déploie sur l’ensemble du territoire et se traduit par des mécanismes rodés. Les affiches célèbres qui sont ainsi placardées sont prêtes depuis 1904 ! Toutefois, cette mobilisation intervient avec moins d’enthousiasme qu’on ne le dit généralement, ce qui pose la question de la mobilisation durable des esprits.
Ce lien entre soutien de la population et processus de mobilisation trouve un écho dans certaines dictatures où l’on cultive un attachement fort entre l’armée, l’État et la société. L’Allemagne nazie offre l’exemple de ce régime qui joue de réflexes déjà présents sous le régime impérial, développant le culte de la puissance et d’une communauté du combat (Kampfgemeinschaft). Alors que la guerre tourne largement à la défaite, le régime hitlérien parvient à mobiliser toujours plus notamment au moment où les combats se déroulent sur le sol natal. La menace directe sert d’aiguillon pour armer le peuple dans le cadre du Volksturm, une levée extraordinaire des hommes de 18 à 60 ans, dans un combat devenu désespéré.
Après la guerre d’Algérie, en ce qui concerne la France, une triple distanciation s’opère : d’abord l’éloignement d’un conflit armé sur le territoire métropolitain, ensuite la distance croissante à l’expérience concrète de la conscription depuis sa suspension, et enfin les formes de mobilisation de la jeunesse qui se traduisent autrement. Comment et pourquoi maintenir une forme de service national alors qu’on dispose de la dissuasion nucléaire, et que la jeunesse et la société évoluent rapidement ; les exemples des années 1970, avec les comités de soldats, se lisent ainsi moins comme un antimilitarisme que contre des formes d’imposition de l’autorité qui ne correspondent plus aux exigences d’appelés mieux formés et éduqués.
Le cas de l’Ukraine aujourd’hui
La mobilisation ukrainienne, à la fois fulgurante et massive, s’enracine dans la conviction largement partagée qu’il s’agit d’une « guerre juste », engagée pour la survie même de la nation face à l’agression russe. Héritière du système soviétique de conscription, l’Ukraine avait supprimé le service militaire en 2013 avant de le réintroduire en 2014 – avec des défauts dans le recrutement, des pratiques corruptives persistantes et une défiance de la société ukrainienne à l’égard des forces armées. Surtout se mettent alors en place nombre d’initiatives citoyennes, qu’elles soient individuelles ou associatives, qui viennent compléter l’action de l’Etat. Cette logique bottom-up, avec une très grande décentralisation, permet d’absorber le premier choc de l’invasion de février 2022. Mais au fur et à mesure que le conflit s’étend, l’enjeu concerne l’abaissement de l’âge de la mobilisation et la question de la démobilisation, même temporaire, pour les soldats.
Si cette question fait débat, le principe de la mobilisation de chacun suivant ses compétences est largement soutenu du fait de la conviction de devoir résister face à l’agresseur. Nonobstant, les Ukrainiens ont pris conscience de la nécessité de réformer leur armée et de réfléchir sur leur stratégie à long terme. L’une des solutions tient à jouer sur les deux systèmes de mobilisation qui coexistent : un modèle institutionnel centralisé et d’un système fondé sur le volontariat. Là où les conscrits ont finalement des choix moindres sur leurs affectations, les volontaires peuvent directement s’employer auprès d’unités reconnues pour leur efficacité et leur taux de survie élevé. Cela crée une dynamique concurrentielle d’autant que les brigades les plus solides disposent de davantage de moyens. Cette stratégie de communication vise à éviter la conscription forcée ; un recrutement fondé sur le volontariat permet de mieux employer des soldats aux qualités et compétences requises pour un poste donné. Cela permet aussi de limiter les risques de désertion ; en novembre 2024, une réforme simplifie les procédures de changement de brigade en offrant des possibilités de changer de postes et d’affectation vers d’autres secteurs et d’autres unités.
Enfin, l’Ukraine tire parti des innovations technologiques pour favoriser cette mobilisation 2.0. L’exemple de la société Lobby X  propose une approche novatrice de recrutement en ligne, via une plateforme d’emploi et une agence de recrutement intégrées à l’ensemble des sites gouvernementaux ukrainiens. Cette initiative s’étend également à l’accompagnement des vétérans dans leur reconversion professionnelle.
Prendre la mesure des nouveaux défis
Dans des sociétés européennes anesthésiées par un temps de paix, il s’agit d’abord de réparer les armées et surtout, d’amorcer une véritable remontée en puissance. Il existe une triple dimension : militaire bien évidemment, mais aussi économique – avec la problématique de l’économie de guerre – et le renouveau des forces morales de la nation dans son ensemble – ce qui sous-entend d’évaluer avec attention le degré d’acceptabilité des mesures requises.
Sur la dimension militaire, comme l’a souvent rappelé le chef d’état-major des armées, il faut « gagner la guerre avant la guerre », ce qui invite à une triple mobilisation. Mentale d’abord, en anticipant nos besoins, en définissant au mieux nos modèles d’armée, et en planifiant face aux menaces majeures. L’OTAN est l’un des acteurs centraux de cette préparation, en lien avec les nations. La mobilisation physique, ensuite : pour les armées françaises, c’est démontrer nos capacités avérées à opérer avec nos alliés et partenaires, et à être projetées rapidement. Enfin, cette mobilisation doit aussi être multilatérale surtout à l’heure où la posture et le soutien américain sont interrogés ; l’heure d’un véritable pilier européen au sein de l’Alliance semble arriver, avec de nécessaires efforts pour surmonter la disparité des visions et l’inégale répartition des forces entre États.
La dimension industrielle n’a pas moins d’importance. Le concept d’économie de guerre apparaît par bien des aspects ambiguë, même s’il a l’atout de fédérer les industries de défense autour d’une dynamique commune. Pour un industriel, le principal écueil reste l’absence d’une hiérarchisation claire de nos priorités et de nos moyens. Si on doit saluer la loi de programmation militaire 2019-2025 qui a été respectée, elle n’a pas permis de dépasser le strict format prévu. Seule une intensification des investissements, de la logistique et de la productivité pourra inverser la tendance. Au rang des priorités, plusieurs ressources : humaines d’abord, avec un effort sur la jeunesse. Ressources financières ensuite, avec cette menace que fait peser la dette sur notre souveraineté. Enfin, les ressources énergétiques, numériques et autour de l’intelligence artificielle requièrent également une attention soutenue.
Le dernier défi s’apparente à un sursaut moral. Pour les opinions publiques, notamment à l’échelle européenne, ce retour de la guerre est diversement vécu. La proximité et la nature de la menace varient suivant qu’on se trouve à Riga ou à Lisbonne. L’Union européenne, si elle s’est saisie de cette dimension récemment, paie des décennies où la question de la défense était absente ou très largement minorée. Pourtant, on peut souligner des efforts importants et une accélération, traduites dans les nombreux programmes lancés afin de soutenir concrètement l’Ukraine dans son combat comme ASAP – le programme destiné à livrer plus de munitions.
Le renouveau de la mobilisation en France
Ces bouleversements sont aussi vécus en France, et se traduisent par des formes qui appartiennent plus à l’engagement qu’à la mobilisation ; le meilleur exemple tient au succès de la réserve militaire et de la Garde nationale. Cette structure s’entend comme une capacité à fédérer les forces pour compléter les forces de sécurité intérieure et les forces armées. Loin l’idée d’une levée en masse de réservistes ; on réfléchit à une levée en compétences spécialisées afin de combler les besoins opérationnels des armées, tout en répondant au désir de servir des volontaires. Le principe s’appuie sur une politique partenariale, entre les armées, certaines entreprises et leurs réservistes. Deux fois citoyens, ces réservistes apportent à la fois aux armées leur savoir-faire parfois très spécifiques, et redonnent à leurs employeurs civils une « force de maturité » dans leur capacité à solutionner des problématiques auxquelles font quelque fois face les entreprises.
Il ne faut cependant pas juger que le débat soit clos. Le retour de la conflictualité en Europe ne permet pas de seulement reposer les bases traditionnelles de la conscription. Il s’agit de bien préciser les usages et les rôles de l’outil militaire ; à larges traits, depuis les années 1960, et surtout 1970, on a fait des armées un « service public de réponse aux crises » ou dans les années 1980, un service pour la jeunesse décorrélé de sa finalité militaire. La succession d’interventions extérieures dans les décennies 1990 et 2000 ont clarifié les choses et les jeunes générations ont aujourd’hui une perception plus claire de ce qu’est l’armée. Cette dernière bénéficie d’une popularité réelle qui tient aussi à sa neutralité et au fait qu’on la conçoit comme l’assurance-vie de toute la nation.
Consolider le lien entre l’armée et la nation est donc une entreprise toujours nécessaire. Cela a conduit à remettre en chantier les étapes du parcours de citoyenneté, qui débute avec le recensement à 16 ans et accompagne le jeune Français jusqu’à sa 25e année ; la réforme de la « Journée Défense et Citoyenneté » s’inscrit dans la volonté de renforcer le lien entre la jeunesse et l’armée, en modernisant radicalement les contenus de cette journée. Il s’agit d’une réponse au défi principal qui se posera aux armées à l’horizon 2035, avec le risque de « classes creuses » démographiques qui fragilisera un système de recrutement déjà sous tension, rendant nécessaire une réévaluation des moyens d’engagement.
Conclusion : Une nouvelle vision
Ce colloque démontre combien le concept de mobilisation trouve sa pertinence encore aujourd’hui. La mobilisation est une dynamique ; elle fonctionne différemment selon que l’on soit dans un cas d’agression du territoire national et dans un autre scénario. En temps de paix, il s’agit d’une préparation, d’une planification, d’une anticipation afin de répondre à ce qui adviendrait. Elle invite à une forme d’engagement amont, sectorielle ou individuelle, personnelle ou professionnelle. Mais elle ne donne toute sa dimension qu’au moment où la crise se déclenche.