1945-2025 : huit décennies d’industrie de défense française

Publié le :

12 mai 2025
Dans un instructif documentaire, la Direction générale de l’armement retrace la reconstruction du tissu industriel français après la Seconde Guerre mondiale, pour équiper l’actuelle plus grande armée de l’Union européenne. Le comité histoire de la Confédération amicale des ingénieurs de l’armement (CAIA) revient pour l’IHEDN sur les choix déterminants effectués depuis ce conflit.
Prototype Rafale M01 et le porte-avions Foch | Lundis de l'IHEDN 1945-2025 : huit décennies d’industrie de défense française

Le prototype Rafale M01 et le porte-avions Foch dans les années 1990.

L’IHEDN est l’héritier du Centre des hautes études de l’Armement (CHEAr, 1964-2009), à travers notamment la majeure Armement et économie de défense (AED) de la session nationale. Le court-métrage documentaire produit par la Direction générale de l’armement (DGA) du ministère des Armées, et labellisé par la Mission des 80 ans de la Libération, nous a donc particulièrement intéressés. Truffé d’archives éclairantes commentées avec pédagogie, il retrace les choix successifs effectués par la France au sortir du second conflit mondial pour équiper ses armées et assurer sa défense dans tous les domaines, en autonomie.

Pour accompagner ce film de 15 minutes, les membres du comité histoire de la Confédération amicale des ingénieurs de l’armement (CAIA) ont répondu à quelques questions afin d’approfondir la passionnante histoire de cette reconstruction.

AU SORTIR DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE, QUELLES ÉTAIENT LES ORIENTATIONS POSSIBLES POUR RECONSTRUIRE L’INDUSTRIE FRANÇAISE DE L’ARMEMENT, ET COMMENT LES CHOIX ONT-ILS ÉTÉ FAITS ?

Le général de Gaulle, puis la Quatrième République, ont estimé que la France devait retrouver sa place de grande puissance d’avant-guerre. Cela impliquait de reconstruire une armée et une industrie de défense complètes, incluant l’arme nucléaire. Cette vision était partagée par des hommes nés avant la Première Guerre mondiale, souhaitant effacer l’humiliation de mai 1940.

Totalement équipés de matériels américains ou britanniques en 1945, nous avons fait fonctionner les arsenaux et leurs bureaux d’études pour constituer des capacités nationales dans tous les domaines terrestres et navals, y compris les missiles et en recourant souvent à des ingénieurs allemands. Dans le domaine aéronautique, nous avons multiplié les prototypes dans une industrie privée ou nationalisée très dispersée, puis opéré une concentration, naturelle, de l’industrie.

En ce qui concerne le nucléaire, deux figures clés ont joué un rôle déterminant : le général de Gaulle, qui a créé le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) dès octobre 1945, et Pierre Mendès-France, qui a autorisé le lancement des programmes nucléaires militaires le 26 décembre 1954, tant pour la propulsion navale que pour les armes.

L’industrie française, isolée des avancées technologiques militaires durant la guerre, a rapidement bénéficié de la mobilisation des services officiels et de l’industrie nationale en réponse aux orientations politiques résolues. En outre, l’action du général de Gaulle, qui a permis à la France d’occuper une zone en Allemagne, a été utilisée efficacement pour attirer en France des ingénieurs et techniciens allemands spécialisés dans les technologies développées pendant la guerre.

« L'ALTERNATIVE AURAIT ÉTÉ D'ACCEPTER DE DEVENIR UNE PUISSANCE MOYENNE »

L’alternative aurait été d’accepter de devenir une puissance moyenne, dépendante des autres pour sa sécurité et ses armements majeurs. Aucun des « vainqueurs » de la Seconde Guerre mondiale n’a fait ce choix.

Dans cette deuxième hypothèse, la France aurait dû se spécialiser dans les domaines où elle excellait et où elle n’avait pas pris trop de retard, abandonnant par exemple l’aviation, où elle accusait un retard majeur. Elle aurait pu se concentrer sur l’électronique, un secteur émergent nécessitant des investissements modérés. Et bien sûr, elle n’aurait pas investi dans le nucléaire.

C’est ce qu’a fait l’Allemagne (après 1949) car il lui était interdit de faire autrement. Elle s’est alors spécialisée dans les armements terrestres et navals. Le Royaume-Uni, quant à lui, a suivi une voie similaire à la France et a poursuivi sur sa lancée dans tous les domaines, mais a finalement accepté un certain niveau de dépendance envers les États-Unis, notamment dans le domaine de la dissuasion nucléaire.

Regarder le documentaire « La reconstruction du tissu industriel français d’après-guerre »

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APRÈS L’AUTONOMIE NUCLÉAIRE DANS LES ANNÉES 1960, COMMENT L’ÉTAT ET LES INDUSTRIELS FRANÇAIS SE SONT-ILS ADAPTÉS AUX NOUVELLES MENACES APPARUES DEPUIS LES ANNÉES 1990 ?

L’autonomie nucléaire ne s’arrête pas à la fin des années 1960 : c’est un défi de chaque instant !

En parallèle de cette priorité, tous les secteurs de l’armement ont commencé puis continué leur adaptation imposée par la modernisation constante de l’arsenal soviétique, en profitant d’une redirection des crédits rendue possible par la fin des conflits de la décolonisation. Certes, une partie de ces secteurs contribuaient à la dissuasion comme aux forces conventionnelles en particulier pour l’armée de l’Air et la Marine, mais tous les armements conventionnels ont été adaptés à la situation géostratégique et donc à la Guerre froide.

La DGA a poursuivi la politique de concentration de l’industrie, en visant l’efficacité, et a transformé les arsenaux en entités de droit privé avec un gain de productivité d’environ 30%. En parallèle, des efforts constants ont été poursuivis pour coopérer entre Européens sur les programmes nouveaux, succédant aux nombreux codéveloppements franco-allemands du domaine terrestre et franco-britanniques du domaine aéronautique lancés dans les années 60.

D’une façon générale, la France a essayé de transposer sa politique d’autonomie stratégique au niveau européen, rencontrant jusqu’à 2017 l’hostilité de la Commission européenne vis-à-vis du financement étatique de la recherche & développement (R&D), pourtant indispensable, et l’hostilité de la plupart des membres de l’OTAN attachés au maintien d’une coopération étroite avec les États-Unis

EST-IL VRAIMENT APPARU DE NOUVELLES MENACES DANS LES ANNÉES 90 ?

On a plutôt cru à une paix perpétuelle avec « les dividendes de la paix ». C’était la fin de l’histoire avec une accalmie (relative) dans la vitesse d’évolution des technologies : réduction des ressources financières et humaines consacrées par l’État à la défense, privatisation des capacités industrielles détenues par l’État, concentration des entreprises. Toutefois, ces adaptations n’ont pas ou peu impacté les composantes de la dissuasion.

Dans l’ensemble des domaines, les capacités d’étude et de développement ont été majoritairement préservées. En revanche, la capacité de production a été réduite pour répondre au besoin très limité d’une armée devant combattre quelques jours en Europe dans une coalition, et intervenir de façon autonome hors d’Europe. L’exportation a eu un rôle très important dans le maintien d’une capacité française de production, mais aussi d’études, et aidé à fixer les prix au niveau imposé dans le commerce mondial par les États-Unis.

Une menace ancienne est néanmoins réapparue au cours des années 1990, celle de la prolifération des missiles balistiques. Des États que l’on appelait « voyous » ont commencé à se doter de ce type d’armements avec des charges conventionnelles, avec sans doute l’intention de les équiper également des charges biologiques et chimiques. La France a maintenu sa logique de dissuasion traditionnelle et a étudié des solutions de défense face à cette menace, par exemple avec le développement du missile Aster B1NT du système SAMP-T NG pour les missiles balistiques de courte portée.

Plus récemment, des initiatives ont été lancées en Europe pour le développement d’une capacité de protection de l’Europe face aux menaces balistiques de plus en plus menaçantes : le projet ESSI piloté par l’Allemagne et le projet Hydis porté par la France. Ce sujet soulève aujourd’hui de nombreux débats.

C’est en 2001 et ensuite qu’est apparue la menace du terrorisme, mais on a d’abord pensé que c’était un problème de police. En ce qui concerne l’industrie de l’armement, les attentats de 2015 n’ont pas provoqué de changement majeur, pas plus que les engagements antérieurs en Irak, en Afghanistan puis au Sahel.

C’est à partir du changement de position apparent de la Russie que les armées, la DGA et les industriels ont dû s’adapter. Enfin, l’invasion de l’Ukraine a montré que la guerre nécessitait des munitions et des capacités de production, voire de stockage. D’où une modification de la posture de notre industrie de défense appelée à fournir de grandes quantités de matériels aux armées françaises ou alliées. Et ceci au moment où la technologie ne cesse de se développer, nous obligeant à réparer notre oubli de l’explosion des drones et à penser en même temps à l’intelligence artificielle, au quantique et à la guerre dans l’espace (entre autres).

DANS LE CONTEXTE ACTUEL DE RETOUR DE LA CONFLICTUALITÉ, EN QUOI LE MODÈLE FRANÇAIS EST-IL PERTINENT POUR AFFRONTER LES MULTIPLES DÉFIS, PAR RAPPORT À CEUX D’AUTRES PAYS ?

Comme on l’a déjà dit plus haut, l’autonomie et la crédibilité nucléaires sont des défis de chaque instant que le modèle français sait toujours relever. Ainsi quand le renforcement des défenses anti-aériennes rend la pénétration de missiles de plus en plus complexe, la France lance la modernisation de sa composante nucléaire aéroportée avec le programme. On pourrait aussi citer les sous-marins lanceurs d’engins de 3e génération.

Les autres défis actuels sont le réarmement, provoqué par la poursuite de la politique éternelle de la Russie, qui ne peut se faire que par la production plus rapide d’armes existantes ou par l’importation depuis des arsenaux extérieurs que sont les États-Unis et la Corée du Sud, et la recherche d’une autonomie stratégique de l’Europe à long terme, provoquée par les retournements américains récents, qui, succédant à d’autres et en précédant de nouveaux, résultent de la structure même du pouvoir aux États-Unis.

Ils ne sont pas nouveaux, mais la Russie et les États-Unis font en sorte qu’ils sont maintenant compris au lieu d’être niés.

Ces questions sont les mêmes pour tous les Européens, mais l’absence de produits chez certains pays européens, et l’insuffisance des capacités de production chez les autres, amènent à des importations massives de matériels de défense (Corée du Sud, Israël…), dont les usines sont restées en économie de guerre, et à poursuivre des achats massifs de matériels américains malgré l’incertitude qui s’y attache.

L’autonomie stratégique, que seules la France, et la Grande-Bretagne à un moindre degré ont poursuivie jusqu’à présent, doit être maintenant recherchée, au-delà du réarmement actuel, par l’ensemble des Européens, et si possible facilitée par la Commission.

« ON DOIT CRÉER DES CHAMPIONS EUROPÉENS DE TAILLE MONDIALE »

Le modèle français, recherche de l’autonomie stratégique (autonomie politique dans l’emploi des armes) par des crédits de R&D créant et maintenant des bureaux d’études chez des industriels concentrés au maximum, pour répondre aux besoins militaires français, a créé presque toutes les capacités actuelles d’autonomie de l’Europe, par des programmes nationaux ou coopératifs.

Il répond, si on peut le transposer à l’ensemble de l’Europe, au besoin européen d’autonomie stratégique de long terme.

Pour que cette transposition se fasse, il faut que la Commission abandonne plus franchement l’application du libre-échange au domaine de l’armement, et poursuive dans la voie du soutien financier à la R&D des programmes coopératifs, sans chercher à recréer de la concurrence dans un domaine où on doit, à l’inverse, créer des champions européens de taille mondiale.

Il faut en outre que les politiques de soutien à l’export, qui ne peuvent être que nationales, et qui ont permis le maintien de capacités de production et même d’études, ne soient pas entravées par une réglementation allant au-delà des principes déjà agréés au niveau européen, et ne découragent pas la coopération sur les armements majeurs.

Le modèle français reste pertinent en termes de capacités d’études et de développement, à condition de disposer des compétences humaines nécessaires pour le soutenir. Cela exigera la poursuite des efforts initiés par les lois de programmation militaire (LPM). Cependant, quelques signaux faibles doivent être pris en compte : en particulier dans le domaine de l’innovation où il est crucial de retrouver la réactivité observée pendant la Guerre froide. Ce défi concerne autant les services de l’État que les industriels, qui doivent faire face à une concurrence accrue de certains secteurs de l’industrie et des services.

Pour la production, le passage en économie de guerre décidé par le président de la République peut être vu comme un changement de modèle. Il induira la création de capacités de productions, utilisées ou non, nécessitant la mise en place de crédits dans la durée.