IGA Patrick Aufort : « Renforcer une industrie de défense agile, capable de monter en cadence rapidement »

Publié le :

21 novembre 2025
À l’occasion du Forum innovation défense (FID), qui se tient du 27 au 29 novembre, l'ingénieur général de l'armement Patrick Aufort, directeur de l'Agence de l'innovation de défense (AID), détaille pour l’IHEDN les missions de cette structure et les tendances du secteur : drones, IA, armes à énergie dirigée, quantique, hypervélocité…
Lundi de l'IHEDN : IGA Patrick Aufort : « Renforcer une industrie de défense agile, capable de monter en cadence rapidement »
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Placée sous la responsabilité du Délégué général pour l’armement (DGA), l’Agence de l’innovation de défense (AID), créée en 2018, fédère les initiatives et activités d’innovation du ministère des Armées et des Anciens combattants.

Elle apporte un prisme nouveau : tenir compte de l’évolution du contexte et collaborer non seulement avec les acteurs de la base industrielle et technologique de défense (BITD), mais aussi avec ceux du monde civil, afin de détecter et d’adapter des solutions, produits ou technologies émergents aux usages militaires. Le rôle de l’AID est de tenir compte de l’accélération de l’innovation, d’accélérer la manière de comprendre la menace ou l’opportunité qu’elle représente et de les soutenir avec des dispositifs adaptés. L’AID met par exemple en place des « projets d’accélération de l’innovation » visant à expérimenter rapidement une solution d’intérêt, telle quelle ou modifiée, pour la mettre au plus vite entre les mains des utilisateurs.

Dans un entretien avec l’IHEDN, l’ingénieur général de l’armement Patrick Aufort, directeur de l’AID, revient sur les missions de l’Agence, sa relation avec la base industrielle et technologique de défense et le monde civil, ainsi que sur le FID. Organisé tous les deux ans Porte de Versailles à Paris, ce forum est porté conjointement par l’AID, la Direction générale de l’armement (DGA) et la Délégation à l’information et à la communication de la Défense (DICoD).

Patrick Aufort a débuté sa carrière en 1994 dans la guerre électronique. Nommé architecte de marque Hawkeye (un avion de surveillance aérienne et de commandement aéroporté du constructeur américain Northrop Grumman) en 2002, il a conduit la réception du 3ᵉ Hawkeye français. En 2006, il devient manager des domaines centres, télécommunication et commandement du système de commandement et de conduite des opérations aérospatiales (SCCOA), puis prend la tête de l’unité « Opérations d’armement aéronautiques ». Directeur de DGA Essais propulseurs en 2015, il a pris la direction de l’AID en mars 2023.

L’AGENCE INNOVATION DÉFENSE : MISSIONS ET RUPTURES

APRÈS PLUSIEURS ANNÉES À LA DIRECTION DE L’AID, QUELLE EST LA RUPTURE CULTURELLE LA PLUS SIGNIFICATIVE QUE VOUS AVEZ INTRODUITE AU MINISTÈRE DES ARMÉES ET DES ANCIENS COMBATTANTS EN FAVEUR DE L’INNOVATION ?

La plus grande révolution culturelle portée par l’Agence, c’est de « faire autrement ». Ses missions : préparer les briques technologiques pour les futurs programmes d’armement, soutenir les technologies émergentes avec le monde académique, détecter des solutions hors défense pour les adapter à nos besoins, et mener une réflexion prospective sur les menaces et solutions futures.

Et dans ce domaine, par exemple, on a complètement cassé les codes au sein du ministère en faisant appel à des auteurs de science-fiction dans le cadre de la Red Team Défense (lancée en 2019), afin de renouveler sa manière de penser la prospective. Là, je pense que vraiment, on a cassé les codes par cette expérimentation qui a donné de très bons résultats et qui d’ailleurs est pérennisée aujourd’hui dans le cadre du programme Radar Défense, en collaboration avec la DGA et qui est un le passage à l’échelle de l’expérimentation Red Team Défense.

Autre exemple de cette approche : la création du Lab LAD (laboratoire drone et lutte anti-drone). Face aux difficultés qui nous ont été remontées par les industriels pour tester des technologies dans un environnement brouillé, l’AID a inversé le modèle : elle crée des fenêtres temporelles dédiées où un environnement de brouillage est mis en place, permettant à tous les acteurs concernés de venir tester leurs solutions en conditions réelles. Cette approche illustre comment l’Agence « fait autrement » pour répondre à un besoin qu’on n’était pas capable d’adresser systématiquement.

Ainsi, l’AID incarne une vraie révolution culturelle, fondée sur l’agilité, la collaboration et la capacité à penser différemment pour faire autrement.

STRATÉGIE ET PRIORITÉS TECHNOLOGIQUES

L'INNOVATION EST UN VASTE CHAMP. QUELLES SONT LES TECHNOLOGIES (IA, QUANTIQUE, DRONES…) QUE L'AID CONSIDÈRE COMME LES PLUS CRITIQUES POUR ASSURER LA SUPÉRIORITÉ OPÉRATIONNELLE DE LA FRANCE DANS LES 5 À 10 PROCHAINES ANNÉES ?

Nous avons fait ce travail en préparant la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030. Le ministre a demandé à l’Agence d’identifier les technologies prioritaires sur lesquelles investir pour éviter tout déclassement. Ce travail, inscrit dans le « patch innovation » de la LPM, a conduit à la définition de dix thématiques majeures qui sont : les armes à énergie dirigée, l’hypervélocité, l’intelligence artificielle, les systèmes autonomes, le spectre électromagnétique et la guerre électronique étendues, l’adaptation des nouvelles technologies de l’énergie, la discrétion et la furtivité, le calcul quantique et les capteurs quantiques.

Ces domaines font l’objet d’investissements massifs entre 2024 et 2030, avec la mise en place de grands démonstrateurs technico-opérationnels pour les forces.

Cela ne signifie pas qu’on ne s’intéresse pas au reste. L’AID poursuit parallèlement son soutien aux technologies émergentes porteuses de ruptures. Pour moi, la prochaine rupture, celle qui peut vraiment changer le nerf de la guerre, ce sont les technologies du quantique. C’est vraiment un virage qu’il ne faut absolument pas rater, notamment parce qu’on a en France un écosystème d’acteurs académiques et industriels d’excellence, nous permettant de viser une position de leader mondial dans deux domaines du quantique : les capteurs et le calcul, offrant un avantage opérationnel décisif à ceux qui les maîtriseront les premiers.

AU-DELÀ DE LA TECHNOLOGIE, COMMENT L'AID INTÈGRE-T-ELLE LES CONCEPTS DE SOUVERAINETÉ ET DE RÉSILIENCE DANS SA STRATÉGIE D'INVESTISSEMENT, EN LIEN AVEC LA RNS QUI A ÉTÉ PUBLIÉE CET ÉTÉ ?

L’AID intègre pleinement les notions de souveraineté et de résilience dans sa stratégie d’investissement, en cohérence avec la Revue nationale stratégique (RNS) et son objectif n°11, qui promeut l’excellence académique, scientifique et technologique au service de la souveraineté française et européenne.

Cette démarche s’inscrit dans la continuité de la Revue de défense et de sécurité nationale de 2017, qui soulignait déjà l’importance du soutien à l’innovation et à la recherche, y compris dans l’écosystème civil. Elle s’est traduite par la création de l’AID en 2018, la LPM 2019-2025, puis des programmes comme France 2030, soutenant des technologies duales (numérique, IA, quantique, spatial, fonds marins) contribuant à la souveraineté nationale et européenne.

L’AID veille aussi à la résilience de la BITD en évaluant non seulement la qualité technologique des entreprises partenaires, mais aussi leur robustesse et pérennité. Elle encourage les acteurs à diversifier leurs marchés au-delà du secteur de la défense pour garantir leur stabilité économique.

Enfin, l’AID intègre la résilience au cœur de ses actions, comme avec l’appel à projets « Résistance » qui a pour but de trouver des solutions de lutte contre la désinformation au profit de tous les acteurs, y compris du grand public. Mais aussi, dans sa prospective ouverte, mobilisant l’ensemble des acteurs civils et militaires pour renforcer la résilience nationale face aux crises futures.

LES CONFLITS ACTUELS REMETTENT L’ « ÉCONOMIE DE GUERRE » AU CENTRE DU JEU. QUEL EST LE RÔLE DE L'INNOVATION ET DE L'AID DANS LA CAPACITÉ DE LA BITD À MONTER RAPIDEMENT EN PUISSANCE ?

L’AID joue un rôle central dans la préparation de la BITD à l’effort de défense, à plusieurs niveaux.

Elle soutient des projets concrets permettant à la BITD de produire plus vite, à moindre coût et en quantité, notamment via la fabrication additive ou la recherche de substituts aux matières premières pour réduire les dépendances et renforcer la souveraineté et la résilience des chaînes d’approvisionnement.

Face aux enseignements des conflits actuels, notamment en Ukraine, l’AID agit pour renforcer une industrie de défense agile, capable de monter en cadence rapidement, de produire à bas coût et de s’adapter en quelques semaines aux évolutions du terrain. Aujourd’hui, par exemple, dans le domaine des drones, sur le théâtre ukrainien, à chaque fois qu’un des belligérants arrive avec une innovation qui fait la différence, cette innovation est contrée en quelques semaines. L’AID challenge les industriels sur la conception de systèmes à architectures ouvertes, permettant d’apporter des innovations rapides sans longs cycles d’essais et de validation.

L’Agence encourage également une culture d’agilité et d’innovation continue, en organisant des hackathons et défis avec les industriels, pour les challenger et stimuler leur réactivité et leur capacité d’adaptation.

Enfin, cette approche dépasse le périmètre de la BITD : l’AID intègre aussi des acteurs civils innovants, afin d’élargir le champ de solutions mobilisables.  

LE FORUM INNOVATION DÉFENSE ET L'ÉCOSYSTÈME

LE FID A LIEU CETTE SEMAINE. QUELS SONT LES OBJECTIFS DE CETTE ÉDITION ? LE NOMBRE DE CONTRATS SIGNÉS, LES PARTENARIATS, UN CHANGEMENT CULTUREL À PROMOUVOIR ?

L’objectif principal du FID est de rassembler l’ensemble des acteurs de l’innovation de défense – institutionnels, industriels, académiques, investisseurs et partenaires – pour échanger, partager et collaborer.

L’événement vise à montrer concrètement les projets d’innovation soutenus par le ministère des Armées et des Anciens combattants, réalisés ou en cours, à travers expositions, conférences et tables rondes, afin d’expliquer comment travailler ensemble et quels dispositifs de coopération peuvent être mis en place.

Le succès du FID ne se mesure pas seulement au nombre de participants ou de contrats signés, mais surtout à la création de synergies : lorsque des acteurs se rencontrent, identifient des complémentarités technologiques, débloquent des projets ou initient de nouvelles collaborations.

En somme, un FID réussi, c’est un forum où l’écosystème s’anime, où les échanges concrets entre acteurs débouchent sur des projets futurs et renforcent la dynamique collective de l’innovation de défense.

UNE JOURNÉE EST DÉDIÉE AU GRAND PUBLIC, ALORS QUE LE LIEN ARMÉE-NATION PREND UNE PLACE IMPORTANTE DANS LE FORUM. COMMENT L'AID PARVIENT-ELLE À MOBILISER EFFICACEMENT L'ÉCOSYSTÈME CIVIL ET ACADÉMIQUE ?

Oui, cette journée s’inscrit pleinement dans la volonté de l’AID de s’ouvrir, d’expliquer et de partager ses actions avec l’ensemble de la société.

Elle vise à présenter les projets d’innovation, les métiers de la défense et à mobiliser les jeunes et le monde académique autour des besoins en compétences scientifiques et technologiques nécessaires à l’innovation de défense. Au total, l’AID c’est 130 personnes, et on n’a pas l’ambition de faire toute l’innovation du ministère des Armées et des Anciens combattants avec 130 personnes ! Donc, pour atteindre nos objectifs, on s’appuie sur un vaste réseau de partenaires, appelé réseau d’innovation de défense.

Il inclut la DGA, les laboratoires des armées, acteurs institutionnels, des écoles d’ingénieurs, les pôles de compétitivité, les groupements industriels, ainsi que des partenaires académiques et scientifiques (INRIA, CEA, CNRS, universités), acteurs européens et de l’OTAN. Ainsi, la mobilisation de l’écosystème civil et académique passe par cette ouverture de coopération et de mise en réseau, incarnée lors du FID, où tous ces acteurs se retrouvent pour échanger, collaborer et encourager les vocations. C’est une manière concrète de renforcer le lien armée-nation.

QUELS DISPOSITIFS METTEZ-VOUS EN PLACE POUR QUE LES INNOVATIONS CIVILES DUALES TROUVENT RAPIDEMENT LEUR CHEMIN VERS LES OPÉRATIONNELS ?

Comme je le disais, une de nos grandes missions est de détecter des solutions dans le monde civil pour les ramener vers les usages de défense. Pour ce faire, nous mettons en place trois principaux soutiens successifs :

  • Détection et captation : c’est le nom d’une cellule dédiée, qui identifie activement les solutions civiles pertinentes sur des thématiques ciblées. En parallèle, un dispositif de guichet unique, accessible sur le site de l’AID, permet à tout porteur de projet de soumettre directement sa solution d’intérêt pour la défense via un formulaire simplifié et un entretien avec l’agence.

  • Expérimentation : les solutions détectées sont testées en conditions réelles grâce à divers dispositifs : Lab LAD (drones et lutte anti-drones), le programme Perseus avec la Marine nationale, des challenges technologiques avec l’armée de Terre, ou encore le dispositif IDEM (Innovation destinée aux exercices majeurs) lancé avec l’état-major des armées.

  • Passage à l’échelle : lorsque l’expérimentation est concluante, l’AID veille à transformer la solution en équipement opérationnel, dans les mains de nos forces. Depuis 2021, un budget dédié permet de financer ce passage à l’échelle, sous la gouvernance conjointe de la DGA et de l’Etat-major des Armées, offrant une réactivité renforcée. Avec ce type de dispositif, on est capable de passer à l’échelle 15 à 20 projets d’innovation par an.

 

Grâce à ce dispositif complet en trois phases (détecter, expérimenter, déployer), l’AID assure la transition rapide des innovations civiles vers le champ militaire, renforçant ainsi l’efficacité et l’agilité de la défense française.

L’IMPÉRATIF DE LA PRISE DE RISQUES

L'INNOVATION DE DÉFENSE DEMANDE UNE AUDACE CONSTANTE. QUEL MESSAGE SOUHAITERIEZ-VOUS ADRESSER AUX FUTURS LEADERS POUR ENCOURAGER L'ESPRIT ENTREPRENEURIAL ET L'ENGAGEMENT AU SERVICE DE LA DÉFENSE DE DEMAIN ?

Je crois que le message principal aux leaders, c’est de leur dire : « Autorisez la prise de risque ».

Innover, c’est oser, tester, expérimenter, mais cela exige un environnement managérial qui encourage cette audace. Le rôle du leader est donc de créer les conditions propices à l’expérimentation, où le risque est partagé entre l’innovateur, l’industriel et la hiérarchie, chacun portant sa part de responsabilité.

L’innovation implique aussi d’accepter l’échec : un essai non concluant n’est pas un échec, mais une source d’apprentissage permettant d’écarter une voie inefficace et d’en ouvrir d’autres.

Ainsi, le leader de demain doit favoriser la confiance, la responsabilité et la culture de l’expérimentation, afin de permettre aux innovateurs d’oser et de construire, ensemble, la défense du futur.