Regards sur Austerlitz, bataille mythique depuis 220 ans

Publié le :

2 décembre 2025
La retentissante victoire de Napoléon 1er à la « bataille des Trois Empereurs », le 2 décembre 1805, est toujours étudiée et commentée de nos jours. À travers les analyses de stratégistes du passé et les éclairages d’historiens contemporains, l’IHEDN détaille les raisons et l’ampleur de cette postérité.
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Une victoire décisive remportée rapidement, en infériorité numérique, loin de ses bases, après avoir leurré ses adversaires et adapté ses plans initiaux : voilà comment la victoire de Napoléon à Austerlitz a frappé les esprits dès décembre 1805. Ajoutez-y une dose de prestige – trois armées commandées chacune par son empereur – et une pincée de chance – l’affrontement ayant eu lieu un an jour pour jour après le couronnement de Napoléon 1er –, et vous avez la recette d’une bataille légendaire.

« Austerlitz est à la fois la bataille la plus réfléchie, la plus pensée et la plus analysée au monde », affirme l’historien Guillaume Lasconjarias, directeur des études et de la recherche de l’IHEDN. Son confrère belge Bruno Colson, qui a co-dirigé l’ouvrage de référence « Cambridge History of the Napoleonic Wars » pour la prestigieuse université britannique, l’assure de son côté :

« Austerlitz est la plus grande victoire française de l’Histoire, c’est un fait reconnu par tous les théoriciens militaires de tous les pays. »

« Cette victoire a tellement été étudiée qu’on en trouve des récits partout », complète François Houdecek, responsable des projets spéciaux à Fondation Napoléon et éditeur de la Correspondance générale de Napoléon.

Au matin du 2 décembre 1805 (11 frimaire An XIV, selon le calendrier républicain encore en vigueur à l’époque), l’empereur des Français se trouve avec sa Grande Armée entre Brünn et Austerlitz, en Moravie, dans l’actuelle Tchéquie. Face à lui, les autres puissances européennes de la Troisième Coalition : le Royaume-Uni, qui co-finance la campagne, n’a pas de troupes sur place, mais la Russie et l’Autriche-Hongrie sont présentes avec des armées commandées par leurs empereurs respectifs, Alexandre 1er et François 1er.

« REMPORTER UNE GRANDE BATAILLE QUI TERMINERAIT LA GUERRE »

Avant de se trouver là, à 1300 kilomètres de Paris, Napoléon 1er est parti du camp de Boulogne-sur-Mer, où la Grande Armée s’est aguerrie pendant de longs mois dans la perspective d’envahir l’Angleterre. Renonçant à ce projet, il est parti à marche forcée vers l’est, où il a déjà vaincu les Autrichiens à Ulm (Bavière), en octobre. Après avoir pris Vienne, dégarnie par ces derniers, sans coup férir, il cherche un affrontement décisif avec les Austro-Russes.

« Il doit remporter une grande bataille qui terminerait la guerre », commente Bruno Colson, « car il est dans une situation délicate : la Prusse, neutre, pouvait s’engager, car le tsar venait de passer par Berlin et s’entendait bien avec le roi de Prusse ».

Avec 50 000 hommes environ, Napoléon anticipe que les Alliés, deux fois plus nombreux, vont vouloir l’affronter près d’Austerlitz, sur un terrain qu’il a repéré. La veille, il simule une faiblesse sur son flanc droit, et délaisse le plateau de Pratzen qui domine le champ de bataille. Le matin du 2, les Russes et Autrichiens, convaincus, concentrent leurs forces au sud, déplaçant leurs troupes et dégarnissant ainsi le centre de leur dispositif, notamment le crucial plateau de Pratzen.

Au moment décisif, les Français, surgissant du brouillard, lancent une attaque foudroyante sur le plateau. Ils coupent l’armée alliée en deux, provoquant une désorganisation immédiate. Entre-temps, les corps des maréchaux Bernadotte et Davout ont rejoint la bataille, réduisant l’infériorité numérique des Français.

L’aile droite alliée, isolée au sud, est prise en étau, écrasée, et sa fuite précipitée à travers les étangs gelés achève la déroute. En moins de 10 heures, la bataille est finie, les Français déplorant des pertes dix fois moindres que leurs adversaires.

« LA VICTOIRE EST ÉCLATANTE, ON NE PEUT PAS RÊVER MIEUX »

Cette victoire spectaculaire anéantit la coalition et force l’Autriche à capituler. « Elle amène François 1er à demander la paix, signée à Presbourg fin décembre », rappelle Bruno Colson. « On n’avait jamais vu une bataille aussi décisive obtenue loin du pays vainqueur. C’est la fin de la Troisième Coalition. » L’historien poursuit :

« Cette bataille est tombée à point nommé pour que l’empire soit consolidé, et que la situation intérieure en France soit stabilisée : alors qu’il connaissait des problèmes financiers, voilà les marchés rassurés, le pouvoir de Napoléon est renforcé. »

Pour François Houdecek, « la victoire est éclatante, on ne peut pas rêver mieux : deux adversaires majeurs défaits, avec des pertes assez faibles ». Le spécialiste commente :

« Les batailles napoléoniennes se jouent au nombre d’erreurs qu’il ne fait pas. Ce jour-là, Napoléon n’en fait quasiment aucune. Austerlitz montre l’importance de la reconnaissance : toutes les possibilités étaient maîtrisées. Mais il fait aussi preuve d’adaptabilité. Face à des adversaires moins organisés, sa force est l’unité de commandement : lui seul décide et donne les ordres, qui sont transmis puis exécutés très rapidement par des soldats aguerris et surentraînés, après deux ans au camp de Boulogne. Il a su jouer avec la meilleure force de frappe qui existait à ce moment-là, un outil militaire parfaitement forgé, des soldats agissant par automatisme de manière quasi parfaite. »

Guillaume Lasconjarias juge cette bataille « extrêmement complexe, car quand elle commence, rien n’est fait. C’est pourquoi elle est aujourd’hui la plus simulée dans les exercices de wargaming, dans les écoles militaires et ailleurs » :

« Au-delà du mythe de cette bataille, ce sont le génie et le coup d’œil napoléoniens mis en œuvre à Austerlitz qui font naître l’idée de la bataille brillante, parce que préparée, pensée et conduite dans ses moindres détails. Il a joué sur la surprise, sur le coup d’œil et, surtout, sur la capacité à penser plus vite que l’ennemi : penser non pas à sa place, mais en contretemps de l’ennemi ».

Pour tous les commentateurs, en plus de faire croire que les villages environnants étaient peu protégés, délaisser le plateau de Pratzen a été son coup de maître. « Les adversaires se disent que reculer du point le plus haut, là où l’on est le plus favorisé, c’est contre-intuitif », poursuit Guillaume Lasconjarias. « Ils tombent donc dans le piège. »

DÈS LE 3 DÉCEMBRE, NAPOLÉON ÉCRIT LUI-MÊME LA LÉGENDE D’AUSTERLITZ

Dès le 3 décembre, Napoléon lui-même commence à écrire la légende d’Austerlitz. « On vit sur un récit de la bataille forgé par l’empereur lui-même, qui laisse croire qu’il avait tout planifié auparavant », avertit François Houdecek.

Dans une missive à Talleyrand, son ministre des Relations extérieures, il résume :

« Je ne puis vous écrire que deux mots : une armée de 100 000 hommes, commandée par les deux empereurs, est entièrement détruite. »

Ce même 3 décembre, l’empereur adresse à ses soldats une proclamation restée célèbre :

« […] Une armée de cent mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et d’Autriche, a été, en moins de quatre heures, ou coupée ou dispersée. Ce qui a échappé à votre fer s’est noyé dans les lacs […] Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire « J’étais à la bataille d’Austerlitz », pour que l’on réponde, « Voilà un brave ». »

En réalité, la bataille a duré plus de 9 heures, ses adversaires étaient 90 000 et « seulement » 25 000 ont été « détruits » (morts ou blessés). Et contrairement à une légende tenace, aucun n’est mort noyé dans les étangs gelés, explique François Houdecek :

« L’effet produit a été complètement magnifié par Napoléon : il n’y a pas eu de mort dans les étangs. Ils ont été vidés en 1806, et on n’a trouvé que quelques cadavres de chevaux et du matériel. Alors oui, il y a eu sur le moment un effet psychologique puissant, mais la victoire était déjà consommée. »

Le 2 décembre 2005, le professeur Bruno Colson a prononcé à l’hôtel des Invalides une conférence sur l’impact de cette bataille sur les penseurs militaires. Il y cite quelques commentaires de Napoléon lui-même, moins grandiloquents que ses propos à Talleyrand ou à ses grognards :

« Le succès à la guerre tient tellement au coup d’œil et au moment, que la bataille d’Austerlitz gagnée si promptement eût été perdue, si j’eusse attaqué six heures plus tôt. »

Dans son exil à Sainte-Hélène, il dira à Gouraud, l’un de ses généraux, que l’absence des Prussiens l’avait aidé :

« À Austerlitz, l’armée était la plus solide que j’aie jamais eue. Les bons soldats, la superbe bataille ! Grands résultats acquis en présence de trois empereurs ! Si les Prussiens avaient marché, je vous avoue que j’aurais été fort embarrassé. »

AU MOINS AU XIXe SIÈCLE, AUSTERLITZ STRUCTURE TOUTE LA PENSÉE MILITAIRE

Reste que la bataille influence immédiatement la théorie militaire. « Au moins au XIXe siècle, c’est celle qui structure toute la pensée militaire, non seulement française, mais aussi prussienne ou américaine », explique Guillaume Lasconjarias. « Un exemple pendant la Guerre de Sécession aux États-Unis : à la première bataille de Bull Run, en 1861, les deux généraux en chef nordiste et sudiste essaient d’appliquer la tactique de Napoléon à Austerlitz. »

Cette influence est d’abord due à deux stratégistes majeurs contemporains de Napoléon. Le Suisse Antoine de Jomini, qui a servi dans l’état-major de la Grande Armée et assisté à une partie de la bataille, et le Prussien Carl von Clausewitz. « Pour Clausewitz, Austerlitz reste le modèle de bataille où l’on parvient à attirer ses adversaires, et à bien les juger », résume Bruno Colson. « Et toujours selon lui, Napoléon ne parviendra plus à le faire en 1812 pendant la campagne de Russie. »

Ensuite, poursuit l’historien belge, « chaque époque relit un peu l’histoire en fonction de ses préoccupations ». Dans sa conférence de 2005, il mentionne le colonel du génie de La Barre Duparcq, directeur des études à l’école militaire de Saint-Cyr sous le Second Empire, qui « admire le coup d’œil et l’intuition du génie de Napoléon » en ce qu’il « prévoit le plan des Austro-Russes, prend ses mesures en conséquence et les réalise de point en point » :

« Pendant l’action, il engage successivement ses forces et oblige l’adversaire à mettre en jeu toutes les siennes, même sa réserve, tandis qu’il ménage avec soin sa propre réserve, la maintient fraîche jusqu’au moment favorable et la lance contre l’adversaire de façon à produire un événement. Un pareil art à employer ses réserves annonce un mélange de prudence et de force. »

 

À Saint-Cyr, Austerlitz toute l’année, chaque année

Depuis le Second Empire, la bataille d’Austerlitz structure la scolarité de l’École Spéciale militaire de Saint-Cyr, créée par le Premier consul Napoléon Bonaparte en 1802, qui forme encore aujourd’hui la majorité des officiers de l’armée de Terre française.

Pour les Saint-Cyriens, le calendrier grégorien n’a pas vraiment cours dans les murs de l’école : les dix mois de scolarité sont désignés par les dix lettres A, U, S, T, E, R, L, I, T, Z. Et chaque année, une reconstitution de la bataille est organisée, « le 2S » : nous sommes donc aujourd’hui le 2 S 220.

« On fête Austerlitz car on dit que c’est la bataille où les premiers Saint-Cyriens sont morts au combat », indique le général Vincent Le Cour Grandmaison, président de l’association des Amis du musée de l’Officier de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. « Au début, c’étaient des batailles de polochons, un peu informelles. Puis cela s’est progressivement structuré. »

Aujourd’hui, le 2S rassemble environ 400 figurants, qui s’affrontent dans l’enceinte de l’école autour d’un vallon et d’un petit plateau rebaptisé Pratzen. « À part l’état-major de Napoléon, les autres déguisements sont faits de bric et de broc », poursuit le général. Même si le commandement de l’école est associé, un côté potache subsiste – on a vu Napoléon atterrir en parachute ! Les élèves de 1ère année (les « bazars ») jouent les soldats austro-russes, alors que leurs aînés campent les Français « car c’est plus glorieux, ce sont eux qui font la charge de cavalerie ».

Cette fête annuelle comprend aussi une partie mémorielle, avec la mention des Saint-Cyriens morts dans l’année et l’appel de toutes les promotions des gens présents – dans la grande cour de l’école, appelée cour d’Austerlitz depuis 1905.

Quelques décennies plus tard, en 1921, le capitaine Charles de Gaulle est professeur adjoint d’histoire militaire à Saint-Cyr, et consacre une de ses conférences à la campagne de 1805.

Il considère que Napoléon applique magistralement « les grands principes de la guerre : économie des forces, concentration des moyens, action par phases successives, surprise, sûreté, liaison ».

L’EXEMPLE PARFAIT DU PRINCIPE DE L’ÉCONOMIE DES FORCES SELON DE GAULLE

Selon De Gaulle, Austerlitz est « un exemple immortel de l’application dans la bataille du principe de l’économie des forces ».

Le très influent stratégiste britannique Basil Henry Liddell Hart, contemporain de De Gaulle, voyait en Austerlitz le « chef-d’œuvre en matière de bataille » de Napoléon :

« Leurrant ses adversaires en les incitant à étendre leur gauche pour attaquer sa ligne de retraite, il lança son centre contre le ‘joint’ affaibli de leur dispositif, et obtint ainsi une victoire si décisive que, vingt-quatre heures après, l’empereur d’Autriche demandait la paix. »

Pour François Houdecek, Austerlitz compose le « triptyque » des victoires mythiques de Napoléon, avec Iéna et Friedland : « Des victoires limpides, nettes, sans discussion possible ». Mais la formation de la Quatrième Coalition dès l’année suivante, avec cette fois la Prusse, fera qu’au final, « Waterloo est une bataille plus décisive qu’Austerlitz ».

Reste que, selon Bruno Colson, Austerlitz illustre une idée simple et frappante : « Le triomphe de l’intelligence sur la force brute. »