Sommet de l’OTAN : « Garantir que la photo de famille reste souriante »

Publié le :

23 juin 2025
Les 32 États membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord se réunissent mardi et mercredi à La Haye (Pays-Bas). Guillaume Lasconjarias, directeur des études et de la recherche de l’IHEDN et ancien chercheur au Collège de défense de l’OTAN, décrypte les enjeux de cette rencontre très attendue.
Les chefs d’Etat et de gouvernement des 32 États membres lors du précédent sommet de Washington, en juillet 2024.

Guillaume Lasconjarias est normalien, agrégé et docteur en histoire. Il s’est spécialisé sur les questions de nouvelles conflictualités, notamment l’hybridité et la guerre d’Ukraine. Chercheur senior au Collège de défense de l’OTAN de 2012 à 2018, il y a acquis une connaissance du fonctionnement de l’Alliance, de ses problématiques et de son évolution. Depuis 2022, il dirige le Département des études et de la recherche de l’IHEDN.

COMMENT SE PRÉSENTE L’ALLIANCE AU MOMENT OÙ ELLE SE RÉUNIT POUR SON PREMIER SOMMET DEPUIS CELUI DU 75E ANNIVERSAIRE EN JUILLET 2024 ?

Ce sommet à La Haye semble porter des ambitions relativement modestes au vu de la situation internationale. Traditionnellement, les États-Unis jouent un rôle majeur dans la définition de l’agenda, ce qui semble avoir été moins le cas de la part de l’actuelle administration. On sait les réticences personnelles qu’a le président Trump vis-à-vis de l’Alliance, même si depuis sa prise de fonction, il a été peu disert sur ce point. Les Alliés en ont profité pour donner plus d’importance à la question ukrainienne, mais les prises de position personnelles de Donald Trump laissent peser une interrogation, d’autant que la rencontre programmée au sommet du G7 avec Volodymyr Zelensky n’a pas eu lieu.

On a donc une Alliance dans une situation paradoxale : elle parait n’avoir jamais été plus importante par son rayonnement et la puissance combinée des États membres. En une décennie, depuis 2014 et la toute première invasion de l’Ukraine, l’OTAN s’est transformée en profondeur. Les États membres s’étaient engagés à dépenser plus, ils le font – même si cette accélération s’est plus nettement accrue à partir de 2022. Les plans régionaux ont été revus, et les Alliés insistent sur la capacité à déployer collectivement plus de troupes – on parle de plusieurs dizaines de milliers de combattants. Le processus capacitaire a été revu, et un effort particulier porte sur la préparation des États, des armées et des équipements, ce qu’on appelle en anglais la « readiness ».

Pourtant, le paradoxe est que derrière cette efficacité réelle, on a des fragilités : les États membres sont traversés par des tensions internes qui ont de fortes répercussions sur la cohésion de l’organisation, qu’il s’agisse de la poussée de mouvements politiques extrémistes ou des relations que certains gouvernements entretiennent avec la Russie. Rappelons aussi que le sommet se tient aux Pays-Bas, pays du Secrétaire général actuel Mark Rutte, mais dont le gouvernement est démissionnaire…

QUELLES GRANDES ORIENTATIONS POURRAIENT EN SORTIR, NOTAMMENT CONCERNANT LE CONFLIT RUSSO-UKRAINIEN ?

En ce qui concerne l’Ukraine, la participation du président Zelensky fait l’objet de débats ; il devrait être présent, car la majorité des pays souhaite l’associer, mais il ne sera probablement pas invité à la rencontre formelle où seuls siègent les 32 Alliés en la personne de leurs chefs d’État ou de gouvernement. On peut espérer que les engagements pris lors des sommets précédents (Vilnius en 2023 et Washington l’an dernier) soient rappelés, à savoir que l’Ukraine avance sur un chemin qui la conduira à devenir l’un des Alliés. Toutefois, des obstructions sont à prévoir, car le consensus sur l’intégration de l’Ukraine tend plutôt à s’effriter depuis quelque temps. Le nouveau président polonais, par exemple, a fait campagne contre l’adhésion de l’Ukraine tout en garantissant la poursuite du soutien de son pays à Kiev.

On peut toutefois s’attendre à ce que le soutien à l’Ukraine soit réaffirmé à l’ombre d’une exigence : les États-Unis refuseront de payer plus. C’est aux Européens de faire plus et mieux, sachant que ceux-ci doivent d’abord répondre à ce qui sera le cœur de ce sommet : dépenser plus pour leur propre défense.

Voilà le principal attendu de cette rencontre : un nouvel engagement des Alliés en termes d’investissement et de hausse de leurs budgets de défense jusqu’à 5% de leur PIB. Cette augmentation fait suite à un premier engagement, pris à Newport en 2014, où les États visaient les 2%. Aujourd’hui, 22 des 32 Alliés ont atteint ou dépassé ce seuil des 2% du PIB consacré à la défense – ils étaient 3 en 2014. Collectivement, les Alliés européens et le Canada dépensent aujourd’hui 485 milliards de dollars – soit 2,02% de leur PIB combiné.

Mais Washington exige plus, d’où ce nouvel objectif à 5% du PIB, sur lequel les Alliés se sont d’ores et déjà entendus. Dans les faits, il faut séparer entre 3,5% pour les efforts de défense, et 1,5% dans des investissements connexes, comme la résilience ou les infrastructures. Cela reste considérable ; pour un pays comme la France, cela signifie doubler en cinq ans (de 2025 à 2030) notre budget de défense pour le porter de 50 à 100 milliards d’euros – 3% du PIB – ou 122 milliards pour une cible à 3,5%.

À QUOI PEUT-ON S’ATTENDRE DE LA PART DU PRÉSIDENT TRUMP, QUI N’ÉTAIT PAS EN FONCTION L’AN DERNIER ?

Tout a été fait pour que ce sommet se déroule sans foucade, et sans prise de risque. La crainte d’une annonce brutale de Trump proclamant une pratique de la chaise vide ou d’une forme d’« endormissement » (plus que de retrait) des USA de l’OTAN me parait à ce jour limitée. D’autant que le président américain arrivera à La Haye avec une victoire significative, celle de cette augmentation des dépenses de défense par des Européens qu’il n’a cessé d’accuser de ne pas faire assez. Il a en cela été aidé par la diplomatie active du Secrétaire général, Rutte, qui n’a pas ménagé ses efforts. Il y a encore 6 mois, il paraissait difficile de convaincre des Alliés dont un tiers ne parvient toujours pas à la barre des 2%. La seule question porte sur le délai accordé : 2030 ? 2032 ?

Ensuite, on peut s’interroger sur la place qui sera faite à l’Union européenne et à ses représentants, dans un contexte de négociations qui se poursuivent autour des barrières douanières et des taxes imposées au vieux continent. La question d’un pilier européen de l’OTAN est de moins en moins taboue, ainsi que la nécessité d’une autonomie stratégique – sans doute à reformuler pour ne pas froisser ouvertement Washington.

Enfin, on peut aussi regarder ce qui sera dit des autres partenariats que l’OTAN a forgés, et du rôle que l’Alliance pourrait jouer en Indo-Pacifique. Les États-Unis n’y semblent pas favorables.

En résumé, La Haye prendra la forme d’un sommet où la prudence est de mise, pour garantir que la photo de famille reste souriante.

Pour aller plus loin, trois fiches d’actualité du Département des études et de la recherche de l’IHEDN :

Les chefs d’Etat et de gouvernement des 32 États membres lors du précédent sommet de Washington, en juillet 2024.