La « guerre de la langouste » vue par deux chercheurs brésilien et français

Publié le :

24 juillet 2026
Dans cet entretien croisé, Vinicius de Carvalho, professeur associé au département d’études de guerre de King’s College London et Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche de la fondation Charles de Gaulle et enseignant à Sciences Po Paris, reviennent sur les circonstances et enseignements de cette crise diplomatique entre leurs deux pays.
La « guerre de la langouste » vue par deux chercheurs brésilien et français
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Comment expliquez-vous que ce conflit à l’origine simplement halieutique ait conduit à la mobilisation des flottes militaires des deux pays, avec même un porte-avions dans chaque camp ?

Vinicius de Carvalho : Ceci illustre bien comment l’absence de protocoles multilatéraux bien définis et respectés, ainsi que la présomption de recours à la force – si manifeste dans l’actualité – peuvent exacerber les différends entre pays et mener à des conflits ouverts. Heureusement, ce ne fut pas le cas lors de la « guerre de la langouste », comme cet événement est appelé au Brésil.

D’une certaine manière, la France a opté pour une « diplomatie de la canonnière » alors que d’autres négociations diplomatiques étaient en cours et que les arguments de la diplomatie traditionnelle ne lui semblaient pas favorables dans ce cas précis.

Frédéric Fogacci : On parle de « mobilisation », mais il faut garder mesure. Il y a plus eu en fait une forme d’auto-intoxication mutuelle que véritablement une mobilisation réelle.

À l’époque, la flotte de surface française n’a pas encore connu son grand plan de rénovation, le fameux « Plan bleu », les bâtiments sont plutôt vieillissants et les efforts principaux partent ailleurs, essentiellement sur la dissuasion.

C’est plutôt une logique d’escalade qui va naître de l’intimidation réciproque et du refus de chacun de perdre la face.

Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a une sorte de guerre informationnelle dès le début. Il y a des malentendus qui sont instrumentalisés par la presse des deux pays. La dimension symbolique du conflit est énormément exploitée, notamment par la presse brésilienne, pour redorer le blason national. Et d’autre part, le rôle indirect des compagnies de pêche américaines (l’acmé de la crise de la Langouste arrive l’année suivant la crise de Cuba) va également jouer.

En France, il y a peut-être un « modèle Fachoda » dans ce conflit : plus le conflit est éloigné, plus il est abstrait, et plus il nourrit les fantasmes. L’acmé du conflit de la Langouste arrive en 1963, c’est-à-dire après la guerre d’Algérie, après la crise de Cuba aussi. C’est un peu de l’orgueil national qui se joue.

Le Brésil a répondu par une mobilisation navale et aérienne importante, mettant ses troupes en état d'alerte. À quel point sommes-nous passés près d'un engagement armé réel, et quels ont été les canaux diplomatiques qui ont permis de désamorcer la situation avant que le premier coup de canon ne soit tiré ? Y voyez-vous un bon exemple de « désescalade » ?

Vinicius de Carvalho : Pour le Brésil, il s’agissait d’un des rares exercices concrets de mobilisation de ses forces armées en vue d’une riposte extérieure potentiellement robuste après la Seconde Guerre mondiale. La Marine brésilienne mobilisa la quasi-totalité de sa flotte, avec le porte-avions Minas Gerais, des destroyers, des corvettes et des sous-marins. L’armée de l’Air brésilienne joua également un rôle actif dans la détection et la surveillance.

Du point de vue brésilien, les forces armées étaient prêtes à répondre à toute agression ou violation de la mer territoriale brésilienne par des navires de guerre français. D’une certaine manière, le Brésil affirmait qu’il ne céderait pas face à la diplomatie de la canonnière.

D’un point de vue diplomatique, de nombreux facteurs ont contribué à la désescalade des tensions. Parmi eux, l’implication de l’ONU dans les négociations et les pressions exercées par les États-Unis, qui n’avaient aucun intérêt à ce type de conflit dans la région.

Par exemple, les États-Unis intervinrent, rappelant aux Brésiliens que les licences d’utilisation du matériel militaire américain employé par le Brésil, comme le bombardier B-17, ne permettaient pas son utilisation contre des alliés des États-Unis, tels que la France.

Par ailleurs, les progrès réalisés dans les discussions concernant la définition de ce qui est autorisé en matière de pêche en haute mer, voire d’exploitation des ressources marines, ont contribué à apaiser les tensions de part et d’autre.

Frédéric Fogacci : Je ne suis pas sûr que, des deux côtés, on ait vraiment envisagé un engagement. À part le croiseur Tartu, qui a fait route vers la zone, la France n’a pas déployé les moyens d’un engagement massif. La principale option d’engagement, c’était un arraisonnement des bateaux de pêche.

Les Brésiliens ont joué un jeu assez subtil, avec le souci constant de rester « sous le seuil » : plus « gesticuler » que lancer véritablement des manœuvres d’engagement qui auraient pu éventuellement conduire à une vraie dimension militaire. Du côté du Président brésilien João Goulart, « montrer les dents » était aussi un moyen de calmer les tensions internes avec l’armée.

Quant au groupe aéronaval français du Clemenceau, qui aurait été mobilisé s’il y avait dû avoir un engagement, il est resté au large du Sénégal et n’a pas traversé l’Atlantique. La France s’est contentée de laisser entrapercevoir ce qu’elle pourrait faire pour défendre ses droits revendiqués.

 De Gaulle est terriblement attaché aux positions de la France et aux droits qui en résultent. Il l’a montré pendant la guerre à Saint-Pierre-et-Miquelon, à Madagascar… Il possède en outre un art de la maîtrise de l’escalade qu’il a déjà pratiqué, notamment avec les Alliés : aller jusqu’au bord de la rupture avec une maîtrise très sophistiquée des paliers d’engagement. Et quand véritablement le territoire est « marqué », la discussion s’engage.

Cet épisode ne va pas énormément affecter, en tout cas sur le long terme, les relations franco-brésiliennes. La crise se termine en 1963, et l’année suivante, en 1964, il y a la visite triomphale de De Gaulle en Amérique latine, qui dure 3 semaines et qui se conclut au Brésil. Entre temps, Goulart a été renversé par un coup d’État militaire.

Ce qu’il faut aussi retenir comme leçon – très gaullienne – c’est que le rapport de force permet aussi des relations saines : c’est après avoir géré la crise et accepté le rapport de force qu’on peut ouvrir une vraie discussion.

En 1961, la France de Charles de Gaulle est en pleine affirmation de sa puissance mondiale. Envoyer une escadre de la Marine nationale (dont le Clemenceau) pour protéger des pêcheurs bretons semble aujourd'hui disproportionné. Dans quelle mesure ce conflit était-il une démonstration de force diplomatique visant à tester l'influence française en Amérique latine ?

Frédéric Fogacci : Du côté brésilien, il était plus simple de tester les Français que de tester les Américains, c’était une affirmation de souveraineté qui coûtait moins cher.

Côté français, entre 1961 et 1963, la situation a évolué. Ce sont des années décisives en termes d’affirmation pour la France : en 1961, on est encore dans la guerre d’Algérie, et la France est mise au pilori par la plupart des pays du tiers-monde à l’ONU, considérée comme une puissance colonisatrice. 

 En 1963, la guerre d’Algérie est terminée, et la France s’est affirmée lors des crises de Berlin (1961) et de Cuba (1962). Enfin, pour De Gaulle, en octobre 1962, il y a eu le référendum victorieux sur l’élection du Président au suffrage universel. Et enfin, entre les trois, il y a l’effet Gerboise [quatre essais nucléaires effectués dans le Sahara entre février 1960 et avril 1961, NDLR]. En 1963, plus qu’en 1961, il est définitivement établi que la France est une puissance nucléaire.

Pour toutes ces raisons, la France est beaucoup mieux assise en 1963 pour peser et pour faire valoir son point de vue qu’elle ne l’est en 1961. Elle ne renonce pas à son rôle de puissance mondiale.

La France reste une puissance atlantique et demeure un acteur de la zone. L’idée de De Gaulle, à travers ce type de conflit à la dimension essentiellement symbolique, est de marteler au monde que la France défendra ses intérêts. Cela ouvre une politique d’affirmation propre dont les principales victimes seront les Américains, qui sont visés à travers cette volonté de défendre la dimension atlantique de la France. 

Au cœur du conflit se trouvait une distinction biologique cruciale : pour le Brésil, la langouste rampe sur le plateau continental et lui appartient donc ; pour la France, elle nage en eaux internationales. Comment les juristes de l'époque ont-ils réussi à transformer un débat sur la locomotion des crustacés en un argument de souveraineté territoriale crédible devant les instances internationales ?

Vinicius de Carvalho  : Ce chapitre tient presque de l’anecdote concernant la « guerre de la langouste ». Lors des négociations visant à établir le modus vivendi de ce crustacé, la France, considérant la langouste comme un poisson, aurait le droit de le pêcher ; en revanche, s’il était considéré comme une ressource du plateau continental, ce droit lui serait refusé.

La France arguait que la langouste se déplaçait par sauts et devait donc être considéré comme un poisson et non comme une ressource du plateau continental. Elle s’appuyait sur la Convention de Genève de 1958 sur la haute mer, qui établissait des règles pour la pêche en haute mer. Cependant, cette convention n’est entrée en vigueur qu’en septembre 1962. Un officier brésilien, l’amiral Paulo Moreira da Silva, déclara alors avec ironie : « Par analogie, si une langouste est un poisson parce qu’il se déplace par sauts, alors un kangourou est un oiseau. »

L’argument est ironique, mais manifestement efficace.

Ce conflit a mis en lumière les lacunes de la Convention de Genève de 1958 sur le plateau continental. De quelle manière cette "guerre de la langouste" a-t-elle servi de catalyseur pour les futures négociations sur les Zones économiques exclusives (ZEE) qui définissent aujourd'hui les frontières maritimes mondiales ?

Vinicius de Carvalho : La « guerre de la langouste » a mis en lumière l’importance fondamentale des normes internationales largement partagées. Il est essentiel de rappeler que les deux premières décennies suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale et la création de l’ONU ont été marquées par l’élaboration et le perfectionnement progressif de nombreux cadres réglementaires multilatéraux. Cette guerre a sans aucun doute influencé les débats ultérieurs sur la définition d’une utilisation appropriée de la mer et de ses ressources.

La France arguait que la langouste se déplaçait par sauts et devait donc être considéré comme un poisson et non comme une ressource du plateau continental. Elle s’appuyait sur la Convention de Genève de 1958 sur la haute mer, qui établissait des règles pour la pêche en haute mer. Cependant, cette convention n’est entrée en vigueur qu’en septembre 1962. Un officier brésilien, l’amiral Paulo Moreira da Silva, déclara alors avec ironie : « Par analogie, si une langouste est un poisson parce qu’il se déplace par sauts, alors un kangourou est un oiseau. »

L’argument est ironique, mais manifestement efficace.

Quel est le point de vue brésilien contemporain sur ce conflit, six décennies plus tard ?

Vinicius de Carvalho : Malheureusement, ce conflit est très peu connu au Brésil, du moins en général. Hormis les militaires, les diplomates et les spécialistes des relations internationales, on parle peu de la « guerre de la langouste ». Pourtant, ce conflit a été riche d’enseignements pour le Brésil. Le premier d’entre eux est l’importance de la cohérence entre diplomatie et défense. Dans le cas brésilien, les deux acteurs ont agi de concert pour garantir les positions du pays.

D’un point de vue militaire, cet épisode a apporté des leçons essentielles. Parmi celles-ci, la nécessité de disposer de technologies nationales suffisantes pour ne pas dépendre de tiers pour l’autorisation d’utiliser leur matériel ; la nécessité de définir clairement une doctrine aéronavale (même avec un porte-avions, un différend interne subsistait entre la Marine et l’armée de l’Air concernant les doctrines d’opérations aériennes de la Marine) ; l’importance de la capacité de réaction des forces face aux menaces ; et enfin, la question des coûts opérationnels d’un engagement d’une telle ampleur.

Il est important de souligner, cependant, qu’une fois le problème résolu pacifiquement et diplomatiquement, les relations entre le Brésil et la France ont continué naturellement, sans ressentiment ni amertume.

Et le point de vue français contemporain ?

Frédéric Fogacci : Le conflit en lui-même est relativement oublié. Ce qui en est resté, c’est une tradition française d’attachement au droit de la mer. 

Et, surtout, nous sommes toujours hostiles à toutes les stratégies de déni d’accès que certaines puissances pourraient mener. Nous sommes pour la libre circulation et, bien sûr, pour le respect de notre Zone économique exclusive, établie par la convention de Montego Bay de 1982.

La « guerre de la langouste » : quand la souveraineté se joue sur le plateau continental

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En 1961, une querelle de pêcheurs aux abords des côtes brésiliennes dégénère en crise diplomatique et militaire majeure entre Paris et Brasilia. Au cœur du débat : la langouste marche-t-elle ou nage-t-elle ? Derrière la querelle scientifique se cache un affrontement pionnier sur le droit de la mer, la projection de puissance et la définition de la souveraineté maritime.