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Né à Saint-Omer (Pas-de-Calais), fils d’un capitaine de l’infanterie qui terminera général de division, Raoul Castex appartient à cette génération d’officiers marqués par la reconstruction de la puissance navale française. Entré major à l’École navale en 1896, il en sort aussi à la première place et entame une carrière qui le mènera de l’Indochine à la Méditerranée.
Là où ses pairs se contentent souvent de l’action, Castex se distingue par une puissance d’analyse hors du commun. Pour lui, la mer n’est pas seulement un champ de bataille, c’est un espace politique et économique. « Sa pensée s’appuie sur une connaissance approfondie de l’histoire, qui doit, selon lui, servir de réflexion et d’orientation à la stratégie », indique le contre-amiral Bertrand Dumoulin, secrétaire général de l’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM).
En cette année où nous célébrons, en plus des 90 ans de l’IHEDN, les 400 ans de la Marine nationale, l’héritage de Raoul Castex rappelle aussi que la France est une puissance maritime dont le destin s’est parfois joué sur les flots.
LE « CLAUSEWITZ FRANÇAIS » DE LA MER
C’est par son œuvre monumentale, « Théories Stratégiques » (publiée en cinq volumes entre 1929 et 1935), que Castex gagne sa place au panthéon des grands penseurs militaires. Souvent comparé à l’Américain Alfred Mahan (1840-1914) ou au Prussien Carl von Clausewitz (1780-1831), il dépasse le cadre strictement naval pour développer une stratégie globale intégrant les innovations que ses prédécesseurs n’avaient pas connues, comme les sous-marins, l’aviation ou la notion de « guerre totale ».
Artisan de la réédition des « Théories » six décennies après leur parution, le grand stratégiste Hervé Coutau-Bégarie déclarait, fin 1996 à l’École militaire :
« L’influence de l’amiral Castex a été grande. Il a été lu, il l’est encore, dans le monde entier, particulièrement dans les pays hispaniques et au Japon, où les Théories ont été intégralement traduites malgré leurs 3000 pages, mais aussi aux États-Unis, dans tout le monde méditerranéen, en Suède et jusque dans la Russie soviétique qui en traduisait des extraits au plus fort des purges staliniennes.
Aujourd’hui encore, lorsque la marine américaine entreprend de se doter d’une nouvelle doctrine à base de manœuvre, elle se tourne vers l’amiral Castex dont elle fait traduire le tome II des Théories consacré à la manœuvre stratégique. »
Dans sa présentation de la réédition de 1996, Coutau-Bégarie soulignait que cette « œuvre monumentale dépasse la stratégie maritime pour s’élever à la stratégie générale et à la géopolitique ». Castex comprend avant tout le monde que la victoire ne dépend pas uniquement de la force des canons, mais de la synergie entre le politique, l’économique et le militaire. Cette vision globale est la pierre angulaire de ce que nous appelons aujourd’hui la défense nationale.
1936 : LA NAISSANCE DE L’IHEDN
En 1936, alors que les tensions montent en Europe, l’amiral Castex concrétise son projet le plus ambitieux : la création du Collège des hautes études de défense nationale (CHEDN), devenu Institut des hautes études de défense nationale en 1948.
À l’époque, l’intuition du premier directeur de l’IHEDN est révolutionnaire : pour préparer la nation aux défis de demain, il faut décloisonner les mondes. Il réunit ainsi, pour la première fois, de hauts responsables militaires et des cadres dirigeants civils au sein d’une même formation. Comme il l’écrit,
« Il s’agit de donner à ceux qui dirigeront le pays la conscience des solidarités nécessaires entre toutes les formes de l’activité nationale. »
Même si le journal oubliait les auditeurs civils du nouveau collège, Le Figaro du 7 septembre 1936 résumait bien le consensus de l’époque autour de la figure de Raoul Castex :
« Pour qu’un amiral fût choisi comme directeur du Collège des hautes études de défense nationale, qui va fonctionner bientôt à Paris, il fallait que sa personnalité s’imposât de façon singulière. Mais le décret qui a nommé le vice-amiral Castex à ce poste n’a surpris personne. On peut même dire qu’il était attendu, car aucun officier général des armées de terre, de mer ou de l’air n’eût eu la même autorité pour fonder un enseignement qui doit préparer une élite d’officiers de toute arme à l’exercice du haut commandement. »
L’autre grand inspirateur du futur IHEDN, Charles de Gaulle, devenu président de la République, rendait ainsi hommage à l’amiral Castex dans une lettre le félicitant pour son élévation à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur, en 1959 :
« Je n’oublie pas ce que ma propre formation a dû à ce que j’ai connu et lu de vous et de vos leçons en fait de stratégie, non plus qu’à l’exemple que vous avez donné par vos services. »
Alors que l’IHEDN célèbre ses 90 ans, l’ombre portée de l’amiral Castex reste immense. Selon Hervé Coutau-Bégarie, il a été « au sommet de la pensée stratégique navale et l’un des très grands noms de la pensée stratégique tout court ». Pour l’amiral Dumoulin, Raoul Castex fut « à la fois un penseur et un visionnaire, un précurseur dans bien des domaines et un officier, excellent marin, au caractère bien trempé, souvent peu indulgent envers ses supérieurs ».
90 ANS APRÈS, UN HÉRITAGE BIEN VIVANT
Selon le général de corps d’armée Hervé de Courrèges, 38e et actuel directeur de l’IHEDN, « Castex le marin a cherché avec objectivité au cours de son œuvre à développer une culture interarmées encore balbutiante à l’époque » :
« À ce titre, il écrivait au sujet du combat terrestre : « Aussi le pouvoir de la mer est-il surtout intéressant dans la mesure où il contribue à la victoire sur terre ; il ne procure à lui seul la victoire totale que dans des cas exceptionnels ». Quant à l’importance de l’arme aérienne, il la qualifiait ainsi : « La supériorité aérienne devient une condition nécessaire de la pleine supériorité sur mer ». »
Dans un monde marqué par le retour de la haute intensité et des menaces hybrides, sa méthode mise en place à l’IHEDN — l’étude pluridisciplinaire, le débat contradictoire et la hauteur de vue — n’a jamais été aussi actuelle. En honorant Raoul Castex, nous célébrons non seulement le fondateur d’une institution, mais aussi l’esprit de résistance intellectuelle et la volonté de bâtir une culture de défense partagée par tous les citoyens.
Pour son actuel successeur, « Castex inspire toujours l’IHEDN tant sa réflexion sur les différentes dimensions de la stratégie et, partant, de la guerre s’affirme d’une très grande pertinence quand on examine les actuels conflits en Ukraine et au Proche et au Moyen Orient ». Le général de Courrèges cite quelques mots du fondateur qui résument bien son approche de la défense nationale, et lui rend hommage :
« Il écrivait : « La guerre n’exige pas qu’une action militaire. Il faut aussi lutter dans l’ordre diplomatique, dans l’ordre économique, dans l’ordre financier, dans l’ordre moral, etc. C’est la guerre totale ». En observant, là où il est, la très grande diversité des formations dispensées par l’IHEDN qui couvrent tous les champs de la conflictualité, Castex doit être bien fier de son legs et de ce qu’il a semé. »
À l’horizon 2030, la Marine nationale honorera le grand marin et stratège en lançant la frégate de défense et d’intervention (FDI) Amiral Castex, actuellement en construction à Lorient.
L’IHEDN remercie France Ferran, parente de l’amiral Castex, pour son travail de documentation très utile à cet article.