Vendredi 12 juin, les auditeurs de la 5e session nationale de l’IHEDN ont livré devant les autorités et leurs camarades une restitution de leurs travaux de comité réalisés depuis septembre 2025. Cette synthèse ne prétend pas à l’exhaustivité au regard de la diversité des 23 travaux de comité émanant des 5 majeures de la session nationale, mais elle met en lumière la manière dont ils viennent nourrir et éclairer le thème annuel central : « Opportunités stratégiques ». Chacun de ces comités a travaillé sur une stratégie et a mis en valeur plus spécifiquement une recommandation phare pour répondre aux défis de demain.
CADRE DU THÈME ANNUEL : PENSER LE MONDE DE DEMAIN
Dans un contexte de transformations rapides, marqué par des bouleversements géopolitiques, économiques et technologiques majeurs, la France se trouve à un moment charnière de son histoire. Alors que les défis se multiplient – exacerbation des tensions internationales, essoufflement du multilatéralisme, fragilités économiques globales –, cette période de fortes turbulences n’en rend que plus nécessaire une réflexion approfondie. Face à l’incertitude et à la complexité grandissante, repenser nos stratégies nationales devient une nécessité absolue pour assurer la sécurité, l’autonomie et la capacité d’adaptation de notre pays.
L’invasion à large échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 constitue sans doute la rupture stratégique majeure du début du XXIe siècle, redéfinissant l’ordre international et remettant en question l’architecture de sécurité en Europe. Un basculement intensifié par l’évolution de la relation transatlantique depuis la nouvelle investiture de Donald Trump en janvier 2025 ainsi que par les crises majeures au Moyen-Orient (Gaza, Israël, Syrie, Iran, Liban…). Ces ruptures impliquent une augmentation significative des budgets de défense et forcent à replacer au centre la défense territoriale ainsi que le rôle du citoyen.
C’est précisément au cœur de ces ruptures que résident les « opportunités stratégiques » : des circonstances extérieures, souvent imprévisibles, que la France et ses alliés doivent savoir anticiper, provoquer et saisir pour en tirer parti.
AXE STRATÉGIQUE N° 1 : ALLIANCES ET PARTENARIATS
Face au remodelage de l’ordre mondial, la France, membre fondateur de l’ONU, de l’OTAN et de l’Union européenne, doit réévaluer ses liens internationaux. Pour paraphraser Winston Churchill : « Il n’existe rien de plus dangereux que d’être seul dans le monde. » Si les intérêts de certains partenaires traditionnels évoluent, ces mutations ouvrent la voie à une indispensable innovation géopolitique, que ce soit à travers l’émergence d’une approche européenne renforcée dans l’Indopacifique ou via des formats novateurs en Europe (Communauté politique européenne, E5 [1] ).
Cinq comités ont proposé de redessiner les contours de ces alliances :
1. Dissuasion avancée et architecture de sécurité européenne
Comité 1 de la majeure Armement et économie de défense (AED) : Quelle stratégie la France devrait-elle adopter dans le domaine de la dissuasion à l’échelle européenne ?
Le premier comité s’est attaqué au paradoxe d’associer la dissuasion, concept souverain par excellence, à la notion de partenariat. Partant du concept de « dissuasion avancée » initié par le discours du Président de la République à l’Île Longue en mars dernier, les travaux dessinent un modèle de « multibilatéralisme » où la dissuasion française devient le socle non-transactionnel de la sécurité collective européenne. Sans concurrencer l’OTAN, cette approche repose sur la pédagogie et l’acculturation stratégique pour étendre la perception de nos intérêts vitaux à l’échelle du continent.
2. Autonomie stratégique économique et renouvellement commercial
Comité 1 de la majeure Défense et sécurité économiques (DSE) : Alliances et partenariats : sur quelles stratégies renouvelées de partenariats au niveau mondial, la France et l’UE peuvent-elles s’appuyer pour assoir leur puissance et leur sécurité économiques comme celle de leurs partenaires à horizon de dix ans ?
Face aux risques de coercition dans le domaine économique notamment, ce comité propose la création d’une communauté économique de puissances moyennes. Fondée sur la réciprocité et la solidarité financière (via un fonds de soutien aux partenaires agressés économiquement), cette stratégie vise à articuler l’UE et les accords bilatéraux existants vers une convergence avec le Partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP). Les priorités sont claires : sécuriser l’énergie, l’IA et les ressources critiques, en fixant un mandat commun européen d’ici deux ans.
3. Stratégie maritime et partage de l’information face aux menaces hybrides
Comité 3 de la majeure Enjeux et stratégies maritimes (ESM) : Afin de tirer profit des changements géopolitiques actuels et de pouvoir protéger notre souveraineté sur les espaces maritimes, comment adapter notre stratégie maritime pour contrer les menaces hybrides menées par des acteurs étatiques (dark fleet, flotte de pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN), trafics en tous genres, lutte informationnelle) ?
Pour contrer les stratégies hybrides des compétiteurs stratégiques (flottes de pêche INN, flottes fantômes, guerre informationnelle et sabotages), la clé réside dans le partage et la centralisation de la donnée maritime. Si les informations existent entre le public, le privé et les agences européennes, elles restent cloisonnées par des freins psychologiques et administratifs. Le comité préconise une centralisation pragmatique pour mettre en commun des informations maitrisées et ainsi briser ces silos par la confiance et de petits projets partagés.
4. La France comme puissance d’équilibre et souveraineté des minerais critiques
Comité 1 de la majeure Politique de défense (POLDEF) : La France affirme être une puissance d’équilibre et jouit d’une relation privilégiée avec des pays comme le Brésil ou l’Inde. La France a-t-elle vocation à être un « pont » entre « Occident » et « Sud Global » ? Dans cette perspective, quelle stratégie déployer pour jouer ce rôle ?
La dépendance exclusive envers des puissances tierces (comme la Chine) pour les terres rares est une vulnérabilité critique. Pour que la France joue pleinement son rôle de puissance d’équilibre entre l’Occident et le Sud global, le comité recommande d’en faire une puissance d’ancrage pour la maîtrise physique des ressources. Cela passe par la valorisation de notre profondeur outre-mer (notamment en Guyane) en y implantant des unités de raffinage de haute pureté, qualifiées de « projets d’intérêt national majeur ».
5. Diplomatie coercitive et projection de puissance aéro-maritime européenne
Comité 2 de la majeure POLDEF : Les démonstrations de puissance d’Israël et des États-Unis au Moyen-Orient, au printemps 2025, peuvent être lues comme un renouveau de la diplomatie coercitive, par l’emploi de la puissance militaire aérospatiale. Les capacités et le savoir-faire en la matière de la France ont été mobilisés par le passé. Quelle stratégie la France doit-elle adopter pour en saisir les opportunités ?
S’inspirant des démonstrations de force américano-israéliennes au Moyen-Orient au printemps 2025, ce comité a élargi la notion de diplomatie coercitive. Pour démultiplier l’action de la France, la solution proposée est la création de groupes aéromaritimes modulaires européens. Centrés sur des porte-hélicoptères amphibie (PHA) interalliés, ces outils offrent une flexibilité politique et opérationnelle majeure (opérations spéciales, évacuations) à un coût et une empreinte plus agiles qu’un groupe aéronaval classique.
6. Alliances technologiques et souveraineté dans l’IA de défense
Comité 1 de la majeure Souveraineté numérique & cybersécurité (SNC) : Quelle stratégie la France doit-elle adopter pour structurer des alliances autour des nouvelles technologies qui bouleversent la défense ?
L’intelligence artificielle est le nouveau déterminant de la supériorité militaire. Pour s’affranchir des monopoles américains et chinois, le comité identifie, parmi plusieurs opportunités dans le court terme, la nécessité d’un partenariat stratégique bilatéral avec l’Ukraine. Reposant sur le principe « du retour d’expérience contre de l’expertise industrielle », cette alliance permettrait à la France d’entraîner ses modèles d’IA grâce aux données réelles du champ de bataille, tout en ancrant la première force militaire d’Europe dans une communauté d’intérêts partagés.
AXE STRATÉGIQUE N° 2 : SOUVERAINETÉ INDUSTRIELLE ET TECHNOLOGIQUE
Confrontée à la mondialisation et à la concentration critique des chaînes de valeur, la France doit impérativement reprendre le contrôle de ses secteurs industriels et technologiques stratégiques. L’objectif est clair : réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers pour les biens et services essentiels. Qu’il s’agisse de la Base industrielle et technologique de défense (BITD), de l’agriculture ou de la santé, la réindustrialisation et le rapatriement des productions s’imposent comme des priorités vitales.
Le passage à des stratégies offensives exige de revenir aux fondamentaux : identifier nos forces, clarifier la gouvernance, mobiliser les talents et, surtout, agir selon un calendrier extrêmement resserré pour devancer le mouvement du monde. Pour explorer ces défis, les comités ont structuré leurs restitutions autour d’un parcours en quatre étapes stratégiques : l’Europe, la France, l’intelligence artificielle et la gestion du capital humain.
1. L’échelle européenne et l’arsenalisation du marché intérieur
Comité 2 de la majeure DSE : Souveraineté industrielle et technologique : quelles stratégies offensives d’arsenalisation des dépendances l’Union européenne peut-elle déployer pour opérationnaliser une forme de dissuasion économique ?
Pour opérer une véritable dissuasion économique, l’UE doit cesser d’être naïve ou purement réactive face aux stratégies d’extorsion des grandes puissances. Le comité propose de déployer le concept de « MIGA » : Marché Intérieur, Garant de notre Autonomie, en transformant la puissance d’achat de nos 450 millions de consommateurs en une arme géopolitique offensive. Trois mesures fortes sont préconisées :
- Transformer la jeune Agence douanière européenne en un véritable « radar » de détection des vulnérabilités.
- Mobiliser pleinement les outils réglementaires existants (instruments anti-coercition, règlements cyber).
- Doter l’Europe d’un bras armé extraterritorial en élargissant les compétences du Parquet européen pour sanctionner les acteurs étrangers, sur le modèle du Department of Justice américain.
2. L’État stratège en France et l’innovation de rupture
Comité 2 de la majeure SNC : Quelle stratégie la France doit-elle adopter pour renforcer la résilience de sa chaîne de valeur et accélérer l’agilité dans le développement de ses capacités cyber ?
Les auditeurs ont pointé un paradoxe français : bien que le pays dispose d’atouts mondiaux (excellence de la recherche, 6e rang mondial pour les brevets, BITD performante), l’écosystème manque d’un « capitaine d’équipe ». La recommandation phare est d’ancrer la priorité technologique dans le marbre de la loi dès le début du prochain quinquennat, à travers une Loi d’Accompagnement des Ruptures Technologiques (LART) qui serait votée courant 2027. Cette loi sanctuariserait les budgets sur le temps long autour de cinq filières souveraines prioritaires : l’IA, le calcul quantique, la cybersécurité, l’espace et les semi-conducteurs avancés.
3. La résilience de la chaîne de valeur de l’IA et l’exportation des systèmes d’armes
La dimension technologique a fait l’objet de deux présentations complémentaires mettant en lumière le rôle central de l’intelligence artificielle dans la puissance moderne.
Comité 5 de la majeure POLDEF : Dans un contexte où la puissance des États se mesure aussi aux innovations qui en émanent, directement ou à travers un secteur privé dont ils parviennent à stimuler la créativité, quelle stratégie l’État français peut-il déployer pour asseoir la position de l’« Équipe France » en Europe et dans le monde ?
Avec l’avènement de l’IA générative agentique, le comité recommande de s’appuyer sur l’écosystème open-source européen et de sanctuariser l’indépendance de champions nationaux comme Mistral AI pour rebâtir des systèmes d’exploitation souverains. Il préconise également la création d’une Fondation de la souveraineté numérique pour attirer les meilleurs cerveaux face à la Big Tech.
Comité 2 de la majeure AED : Quelle stratégie pour la France en matière d’exportation de systèmes d’armes intégrant de l’IA ?
L’objectif est de positionner la France d’ici 2030 comme le partenaire mondial de référence pour l’exportation maîtrisée de systèmes d’armes dotés d’IA. La stratégie propose la création de clubs d’utilisateurs pour centraliser les retours d’expérience (Retex) des clients étrangers et l’intégration agile de ces données par la DGA pour entraîner nos algorithmes souverains.
4. La bataille des talents et la féminisation des filières scientifiques
Comité 4 de la majeure POLDEF : La « fuite des cerveaux » constitue une inquiétude économique, sociale et politique. Quelle stratégie déployer pour que les talents français souhaitent contribuer à la construction de demain ?
Le comité a alerté sur un problème structurel majeur : la baisse du niveau en mathématiques et la sous-représentation critique des femmes dans la recherche (seulement 30 % aujourd’hui). S’inspirant de la grande réforme américaine de l’enseignement après le « choc de Spoutnik » de 1957, la recommandation vise à refonder une culture scientifique dès le secondaire. L’objectif est d’atteindre 40 % de femmes dans les classes préparatoires aux grandes écoles d’ici 2030, faisant de la mixité un levier de puissance nationale.
AXE STRATÉGIQUE N° 3 : MOYENS ET ORGANISATIONS
Face aux transformations géopolitiques et technologiques rapides, la France doit repenser en profondeur l’organisation et l’agilité de son appareil de défense et de sécurité. Qu’il s’agisse de la gestion du territoire, de l’adaptation des cadres normatifs ou de l’intégration de technologies de rupture, l’action de l’État reste le pivot incontournable de cette modernisation. Cette dynamique exige de naviguer habilement à travers une Europe à géométrie variable, conçue comme un espace de coalitions d’opportunité.
Pour répondre à ces défis opérationnels, six comités ont présenté leurs conclusions afin de concilier l’idéal de la souveraineté avec la réalité de nos interdépendances.
1. Maîtrise du domaine maritime et fusion de données par l’IA
Comité 1 de la majeure ESM : Comment tirer parti des bouleversements géopolitiques actuels et à venir pour mettre en place une stratégie maritime, industrielle et portuaire permettant, entre autres, d’articuler et de coordonner les flottes/navires civils et militaires afin d’améliorer l’autonomie stratégique de la France et de l’Union européenne ?
La protection systématique de chaque navire par l’État étant impossible, la recommandation principale consiste à basculer vers une Connaissance du domaine maritime (Maritime Domain Awareness) boostée par l’IA au travers de l’extension du MICA Center (Maritime Information Cooperation and Awareness Center). Cette stratégie repose sur trois leviers : le déploiement d’une flotte de drones maritimes européens, la mobilisation de la réserve opérationnelle civile et le passage à une auto-défense active des navires de commerce face aux menaces hybrides.
2. Commandement et contrôle (C2) souverain pour la défense anti-missile
Comité 3 de la majeure AED : Quelle stratégie la France devrait-elle adopter dans le domaine de la défense antimissile ?
Pour éviter un alignement par défaut des partenaires européens sur des technologies américaines ou israéliennes, le comité préconise le développement d’un système C2 souverain et modulaire. Cet investissement financier majeur prévoit le lancement d’un démonstrateur national avant d’agréger les capacités d’alerte avancée de pays partenaires volontaires, garantissant une totale autonomie de décision.
3. Bâtir une BITD Cyber via une « coalition de volontaires »
Comité 3 de la majeure POLDEF : Alors que nos sociétés, nos armées et nos États se tournent vers une numérisation toujours plus poussée, quelle stratégie adopter pour que le cyber ne soit pas seulement perçu comme une vulnérabilité mais comme un facteur de résilience et de croissance ?
Face à la dépendance de l’Europe vis-à-vis des logiciels extra-européens, le comité recommande la création d’une coalition ad hoc de pays européens volontaires pour faire émerger des leaders industriels sur les briques critiques (cryptographie, quantique, IA). Le succès repose sur l’imposition de standards communs obligatoires dans les marchés publics et un contrôle strict du capital pour empêcher la captation étrangère et permettant de structurer une base industrielle et technologique de cybersécurité (BITC).
4. Robotique duale et partenariats technologiques ciblés
Comité 3 de la majeure SNC : Quelle stratégie la France doit-elle adopter pour accélérer la transformation digitale de son administration face aux attentes des industriels et des décideurs et face à l’évolution des modes de conflictualité ?
La France doit déployer une stratégie offensive centrée sur la robotique à vocation duale (civile/militaire) afin de répondre au déclin démographique des services publics et aux besoins des armées.
Pour gagner en agilité et consolider un socle capacitaire permettant à l’Etat de s’affranchir de certaines dépendances technologiques et par ailleurs pouvoir agir dès à présent, la recommandation propose de s’allier en priorité avec des partenaires moteurs (Belgique, Italie, Espagne) et d’étendre des alliances ciblées avec l’Inde ou Singapour.
5. Le contrôle des exportations comme outil de renseignement offensif
Comité 3 de la majeure DSE : Moyens et organisation : Quelles stratégies pour doter les politiques européennes de sécurité économique d’outils plus puissants, offensifs, opérationnels et efficaces ?
L’arrangement de Wassenaar[2] étant paralysé, la proposition disruptive du comité consiste à transformer le mécanisme défensif de contrôle des biens à double usage en un outil de renseignement stratégique et offensif. En analysant finement les données des demandes de licences, l’État peut cartographier en temps réel les chaînes d’approvisionnement des concurrents.
6. Protection de la cohésion nationale et régulation de l’addiction numérique
Comité 7 de la majeure POLDEF : L’opinion française est aujourd’hui sensible à des récits alternatifs qui peuvent fragiliser la cohésion nationale. En évitant les écueils que sont la réécriture d’un ‘roman national’ ou l’établissement d’un ‘ministère de la Vérité’, quelle stratégie déployer pour faire face à cette menace ?
Les ingérences étrangères exploitant les algorithmes des réseaux sociaux pour déstabiliser la société, le comité aborde ce défi sous l’angle de la santé mentale. La solution phare est l’instauration d’une « loi Évin du numérique » : interdiction d’accès aux réseaux sociaux avant 15 ans, déconnexion automatique des mineurs après 45 minutes et lourdes sanctions financières (jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial) pour les plateformes contrevenantes.
Par ailleurs, ce projet de loi française aurait vocation à devenir un instrument de l’Union européenne.
AXE STRATÉGIQUE N° 4 : RÉSILIENCE ET COHÉSION NATIONALE
Les changements contemporains sont l’opportunité, pour la France, de travailler sa résilience, c’est-à-dire la capacité de la société à résister aux chocs exogènes pour tenir et rebondir. Cette résilience fait déjà l’objet d’une stratégie nationale, par essence interministérielle et qui exige autant des institutions que des individus. Dans cette perspective, le renforcement de la cohésion nationale et la valorisation de l’engagement citoyen contribuent à un véritable « réarmement moral », indispensable pour affronter collectivement les incertitudes du monde contemporain.
Au travers de ce thème annuel, l’IHEDN poursuit les réflexions entamées depuis deux ans qui pensaient les recompositions à l’œuvre et notamment les conséquences du retour de la guerre de haute intensité, et les ruptures stratégiques en action. Désormais, face à ces phénomènes qui s’imposent à nous par leur durée et leur complexité, il paraît essentiel de reprendre une forme d’initiative. Autrement dit, quel rôle peut et doit endosser la France pour exploiter ces phénomènes de rupture afin d’en tirer les meilleurs bénéfices ?
Ce thème offert à la 5e session nationale s’articule autour des problématiques suivantes : quelles opportunités stratégiques offrent les recompositions du monde contemporain ? Comment les identifier correctement et dans quelles conditions s’en saisir ? Avec quels partenaires et dans quelle perspective d’avenir ?
Pour y répondre au plus près des réalités de terrain et des menaces hybrides, les comités de cet axe ont structuré leurs restitutions autour du triptyque de l’action publique : l’engagement civique concret, l’organisation territoriale des compétences et la sécurisation de l’espace informationnel et numérique.
1. Financer l’économie de guerre sans marge budgétaire : le choix de l’efficience stratégique
Comité 4 de la majeure Armement et économie de défense (AED) : Quelle stratégie la France devrait-elle adopter pour disposer de financements pour une économie qui se prépare à la guerre ?
La France doit financer une économie qui se prépare à la guerre sans disposer de marges budgétaires. Le comité considère qu’une stratégie du changement d’ère (sur le modèle du « Zeitwende » en Allemagne post-2022) qui consisterait à accroître massivement le budget de défense poserait d’importants problèmes d’éviction et risquerait de n’être socialement pas accepté. Le comité s’est donc intéressé à une stratégie qui vise à maximiser le rendement stratégique, industriel et financier de la LPM et plus généralement du budget de des États en utilisant des leviers capables d’amplifier son effet sans s’y substituer : capital, export, instruments européens, adaptation normative pour alléger le poids des normes au secteur de la défense, construction d’une acceptabilité sociale et financière durable. Le comité propose enfin de tester des instruments innovants, notamment le loto de la Défense nationale.
2. Le Passeport Citoyen de Résilience et les « Exercices FERMENTS »
Comités 6 et 2 des majeures POLDEF et ESM : À l’heure du retour de la guerre, quelle stratégie mettre en place au sein de la société française pour fédérer les énergies ? / Avec la recomposition des grands enjeux, comment la stratégie de de la France peut-elle concourir à une meilleure répartition des flux au profit de ses DROM‑COM ?
Face au manque de visibilité des initiatives d’engagement et à l’absence de cartographie des compétences en temps réel, ces comités préconisent la c’éation d’un Portail national unique de la résilience. Ce guichet unique permettrait aux citoyens, entreprises et associations de recenser leurs compétences et ressources logistiques (camions, bus), activables par les décideurs publics en cas de crise. Ce parcours citoyen serait jalonné par trois rendez-vous de formation obligatoires (à 25, 45 et 60 ans), délivrant un Passeport citoyen de résilience. En parallèle, les comités proposent le déploiement des exercices FERMENTS (Fortifier et Encourager la Résilience, Mobiliser et Entraîner les Territoires) pour entraîner régulièrement maires, préfets et tissu économique local.
3. Souveraineté numérique : pseudonymat régulé et responsabilité pénale des plateformes
Comités 8 et 4 des majeures POLDEF et DSE : Face aux risques d’une plus grande archipellisation de la société, quelle stratégie peut être mise en place afin de restaurer le contrat social ? / Résilience des sociétés : quelle stratégie pour le réarmement moral de la nation et sa résilience sous la domination numérique extra-européenne ?
La dépendance massive aux géants américains et chinois expose l’espace public à des algorithmes qui polarisent l’opinion et amplifient la désinformation sous couvert d’anonymat. Pour y remédier, la recommandation propose deux piliers : d’une part, l’instauration d’un pseudonymat régulé, obligeant tout utilisateur publiant depuis la France à lier son pseudonyme à son identité réelle via un tiers de confiance indépendant (type FranceIdentité) sans que la plateforme n’y ait accès. D’autre part, un renforcement législatif allant au-delà du DSA, visant à engager la responsabilité pénale personnelle des dirigeants de la Tech en cas de manquement répété à la modération.
4. Fiabilité de la donnée publique et création de l’Autorité nationale de la donnée
Comité 4 de la majeure SNC : Quelle stratégie la France doit-elle adopter pour renforcer la résilience de ses institutions démocratiques face aux défis posés par la désinformation et la cybermenace ?
La dégradation de la confiance envers la parole institutionnelle constitue une menace existentielle pour la démocratie. Pour garantir l’inaltérabilité et la provenance des données publiques, le comité propose de combler le vide existant entre la DINUM, l’ANSSI et la CNIL en créant une Autorité nationale de la donnée publique. Ce chef d’orchestre aura pour mission de cartographier le patrimoine informationnel républicain, de qualifier et certifier les informations, et de valider la sécurité de leur stockage. L’autorité délivrera un Label de donnée publique certifiée, garantissant au citoyen une information d’État intègre, inviolable et sécurisée.
LES RUPTURES GÉOPOLITIQUES CONTEMPORAINES, UN CATALYSEUR UNIQUE D'INNOVATION POUR LA FRANCE
Au terme de cette 5e session nationale, les travaux des auditeurs de l’IHEDN démontrent avec force que les ruptures géopolitiques contemporaines, bien que porteuses de risques systémiques, constituent un catalyseur unique d’innovation pour la France. Qu’il s’agisse de réinventer nos alliances internationales, de sanctuariser nos filières industrielles par des stratégies d’arsenalisation, ou d’adapter les organisations administratives aux technologies de rupture, l’initiative stratégique passe désormais par l’anticipation et l’audace offensive.
Enfin, cette réflexion rappelle que la puissance d’une nation ne se mesure pas seulement à la sophistication de ses armes, mais à la solidité de sa force morale. En plaçant le maillage territorial, l’engagement citoyen local et la souveraineté numérique au cœur de la résilience, la France se dote des leviers indispensables pour préserver sa cohésion nationale et aborder l’avenir avec confiance et souveraineté.
[1] Groupe réunissant les ministres de la Défense des 5 plus grandes puissances militaires du continent : la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et la Pologne.
[2] L’Arrangement de Wassenaar (AW), premier arrangement multilatéral sur le contrôle à l’exportation des armes conventionnelles et des biens et technologies sensibles à double usage, validé par les 33 pays fondateurs en juillet 1996.