Épisode 2 : l’école de la stratégie

Publié le :

7 août 2026
Dans ce deuxième épisode de notre série estivale, deux des plus grands « stratégistes » français du XXe siècle livrent leur éclairage sur la stratégie et ses relations avec la politique : le philosophe Raymond Aron et le général André Beaufre.

Raymond Aron, « Politique et stratégie », le 4 novembre 1952

Archives nationales de France, cote 20100024/16

Philosophe, journaliste, politologue, sociologue, historien… Le penseur libéral Raymond Aron (1905-1983) a eu une influence considérable dans ses domaines d’étude, et notamment en matière de relations internationales et de stratégie – on lui doit par exemple Penser la guerre, Clausewitz (Gallimard, 1976).

Entre 1952 et 1976, il a donné quatre conférences devant les auditeurs de l’IHEDN, alors qu’il enseignait successivement à Sciences Po, à l’université de Paris, à l’École pratique des hautes études puis au Collège de France, tout en livrant des éditoriaux au Figaro.

Sa première intervention porte donc sur l’articulation entre politique et stratégie. Il appuie sa démonstration sur des exemples puisés dans l’histoire récente des deux guerres mondiales, mais aussi plus anciens, chez les Romains, les Perses et, particulièrement, dans la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.) :

« La guerre du Péloponnèse reste encore la meilleure histoire de guerre qui existe au monde car elle offre, en un raccourci saisissant et dans un territoire limité, tous les problèmes que nous essayons de déchiffrer à l’ampleur de la planète, de telle sorte que tout est plus humain, plus intelligible, plus parfait dans la guerre du Péloponnèse. Un élément de cette perfection est le recul du temps qui fait oublier les horreurs. »

Selon lui, « intervenir perpétuellement pour des motifs politiques dans la conduite des opérations militaires est une erreur condamnée à l’avance par Clausewitz. Ignorer le primat de la politique sur la stratégie est une autre erreur ».

Il mentionne deux contre-exemples issus de la Seconde Guerre mondiale : le président américain Roosevelt, un civil qui « ne voyait que la victoire militaire et rien au-delà », et le chancelier allemand Hitler, un autre civil (puisqu’il n’avait pas dépassé le grade de caporal), « convaincu du primat de la politique sur la stratégie ».

Aron analyse l’articulation entre politique et stratégie chez les différents belligérants des deux conflits mondiaux, avant de se pencher sur les dynamiques d’alliance, qu’il classe en deux catégories : les alliés provisoires et les alliés durables.

À chaud, il commente le contexte de ce début de Guerre froide, avec deux systèmes politiques « en rivalité totale », « en contact sur à peu près toute la planète », avec chacun « une puissance dominante dont la marge de supériorité est immense » : les États-Unis et l’URSS.

Après de nombreux cas concrets illustrant différentes sortes de guerre et de stratégie (Balkans, Serbie en 1914, remilitarisation de la Rhénanie en 1936, stratégie allemande en 1914-18 et 1939-45…), il évoque les alliances : il incite « chaque pays à l’intérieur d’une alliance » à se réserver « le maximum de possibilités d’agir selon ses intérêts propres à l’intérieur de la coalition ».

D’où le « problème le plus difficile », celui de « l’armée européenne » :

« Est-ce qu’il est possible pour la France de faire partie d’une coalition continentale avec les pays qui n’ont aucune obligation en dehors du continent ? Je ne donne pas de réponse. »

Pour Raymond Aron, « il faut savoir les limites de la puissance française, mais se garder du défaitisme autant que de la vanité : là sont les deux périls ».

Général André Beaufre, « Stratégie générale », le 15 novembre 1965

Archives nationales de France, cote 20100024/52

Le général d’armée André Beaufre (1902-1975) est l’un des théoriciens français de la stratégie les plus influents du XXe siècle. Fort de son expérience sur les théâtres d’opérations de la Seconde Guerre mondiale et d’Indochine, il a conceptualisé la « stratégie de la dissuasion » et l’approche indirecte.

Son œuvre majeure, Introduction à la stratégie (1963, réédition Fayard/Pluriel, 2012), théorise la dialectique des volontés dans un monde nucléaire, faisant de lui une figure incontournable de la réflexion stratégique occidentale. Il a durablement influencé la pensée militaire moderne en soulignant l’interdépendance entre les enjeux politiques et la conduite des opérations.

Le général Beaufre est intervenu pas moins de 12 fois devant les auditeurs de l’IHEDN entre 1952 et 1969. Portant sur la dissuasion nucléaire, la plupart de ces discours sont classés secrets.

En ce 15 novembre 1965, il s’exprime en tant que directeur de l’Institut français d’études stratégiques qu’il a fondé après sa retraite militaire. Il développe sa notion de « stratégie totale », qu’il oppose à « l’ancienne définition de la stratégie militaire », qui était « l’art d’employer les forces militaires pour atteindre les objectifs fixés par la politique » :

« La définition élargie de la « stratégie totale » sera donc : l’art d’employer la force pour atteindre les objectifs fixés par la grande politique. »

Revenant sur la conception de la pensée militaire française au début du XXe siècle, il relève qu’elle était constituée « sous l’influence des exégètes – surtout allemands – de Clausewitz » : « On ne concevait la guerre que sous une forme forcenée, paroxysmique, dans laquelle la décision ne devait sortir que d’une victoire militaire sanglante. »

Pendant ce temps, raconte Beaufre, à l’École de guerre, « un colonel déjà âgé » soutenait le contraire : « C’était de la puissance des armes donc du feu qu’il fallait partir, pour bâtir une tactique raisonnable dont les possibilités commanderaient tout le reste. »

Versé dans le cadre de réserve comme général de brigade, cet officier est mobilisé en 1914 et deviendra généralissime, puis maréchal de France : Philippe Pétain. Celui-ci remodèle ensuite la pensée militaire selon ses convictions, « rayant la stratégie du vocabulaire » : le matériel et la tactique avaient la prééminence sur les concepts, la stratégie. « Un coup de balancier trop extrême » de « nos anciens de 1918 », dit plus loin le général Beaufre :

« Raisonnant uniquement sur la tactique, sur les moyens, ils avaient bâti une doctrine cul-de-sac de guerre défensive, soutenue par un effort national total. Le drame de 40 en résulte directement. »

Ensuite, la « gigantesque mobilisation de l’État que fut l’hitlérisme » s’oppose à une conception française de la défense nationale alors dépourvue de « concepts directeurs ». Il faudra attendre l’après-Seconde Guerre mondiale pour que la défense nationale retrouve ses lignes directrices, et pour que la stratégie revienne au premier plan. Sa conférence se termine sur « l’énorme novation de l’arme nucléaire », grâce à laquelle « la stratégie, méconnue et oubliée, allait bénéficier d’un renouveau d’intérêt ».

Prochain épisode de notre série « La plume et le bouclier » la semaine prochaine : « La société française ».

L’IHEDN remercie la Mission des archives auprès des services du Premier ministre pour avoir facilité l’accès à ces conférences.